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14 août 2007 2 14 /08 /août /2007 15:01
Sigmund Freud est le fondateur de la psychanalyse. En plusieurs étapes, ce neurologue va tenter d’élaborer une science du psychisme organisée autour de l’idée d’inconscient. La psychanalyse, au-delà d’une science, est une véritable révolution : elle remet en cause la vision des Lumières selon laquelle l’homme serait un être totalement libre et rationnel.
 
L’année dernière, l’on commémorait le cent cinquantième anniversaire de la naissance de Sigmund Freud. À ce nom est attaché la psychanalyse et une nouvelle théorisation de l’inconscient. Même si le freudisme connaît des limites, il n’en reste pas moins que c’est une véritable révolution qu’a déclenché Freud.
 
 
Anna O : troubles de la vision, paralysie du bras, hydrophobie…
 
 
Sigismund Freud naît dans l’actuelle République tchèque le 6 mai 1856 dans une famille juive germanophone. Il est l’aîné d’un second mariage de son père, Jakob, commerçant en laines, avec Amalia, originaire de Vienne. De 1865 à 1872, Sigismund passe ses années de lycée et traduit l’Œdipe roi de Sophocle pour son examen de sortie. Il se lance ensuite, à partir de 1873, dans les études. Après une année à la faculté de philosophie, il se concentre sur la médecine. Il est particulièrement intéressé par la psychiatrie. En 1877, il se lie avec le docteur Josef Breuer. La même année, il change son prénom en « Sigmund ».

Lexique : les mots de la psychanalyse

 

Acte manqué : C’est un « raté » du fonctionnement psychique qui est une des manifestations de l’inconscient.

  

Ça : Dans la seconde topique freudienne, désigne l’inconscient profond.

  

Compulsion de répétition : Processus inconscient qui conduit le sujet à répéter des actes ou des pensées conservant le caractère douloureux de leur première manifestation.

  

 Cure : Elle se définit par son cadre : le divan, sur lequel est allongé le patient, le fauteuil de l’analyste placé derrière, le nombre et la durée des séances.

  

Hystérie : Forme de névrose. Les manifestations des conflits psychiques inconscients qui en sont à l’origine sont spectaculaires (symptômes corporels paroxystiques).

  

Inconscient : Ensemble des processus mentaux qui ne sont pas consciemment pensés.

  

Lapsus : Erreur commise à l’oral ou à l’écrit qui consiste à employer un mot pour un autre. C’est un « raté » du fonctionnement psychique qui renvoie aux motivations inconscientes de son auteur.

  

Libido : Manifestation dynamique de la pulsion sexuelle dans la vie psychique.

  

Libres associations : Procédé par lequel le patient doit exprimer de façon spontanée toutes les pensées qui lui viennent à l’esprit.

  

Moi : Dans la seconde topique freudienne, désigne le moi conscient.

  

Narcissisme : Désigne l’amour d’un individu pour son image.

  

Névrose : Ensemble des symptômes traduisant l’existence d’un conflit psychique dont les racines sont à trouver dans l’histoire, infantile notamment, de l’individu.

  

Œdipe : Complexe identifié par Freud constitué de l’ensemble des désirs amoureux qu’un enfant éprouve à l’égard de ses parents.

  

Principe de plaisir : Premier des deux principes fondamentaux régissant le fonctionnement psychique : il désigne la tendance vers la réduction maximale de toute forme de déplaisir.

  

Principe de réalité : Second des deux principes fondamentaux régissant le fonctionnement psychique : il modifie le principe de plaisir en lui imposant une restructuration afin de l’adapter à la réalité extérieure.

  

Pulsion : Charge énergétique à l’origine de l’activité motrice de l’organisme et du fonctionnement psychique inconscient.

  

Refoulement : Processus qui vise au maintien dans l’inconscient des idées ou représentations liées à des pulsions et pouvant provoquer du déplaisir.

  

Surmoi : Désigne une sorte de voix intérieure qui juge, condamné, récompense ou punit.

  

Transfert : Processus par lequel les désirs inconscients du patient viennent se répéter sur la personne de l’analyste.

  

Trauma : Événement intervenant avec une force telle dans la vie d’un individu que ce dernier se trouve incapable d’y faire face. Le bouleversement produit entraîne des effets pathogènes (atteintes névrotiques ou psychotiques).

 

En 1883, il commence à noter et interpréter ses rêves. Deux ans plus tard, il est nommé chargé d’enseignement en neurologie. La même année, il part à Paris pour assister aux leçons du professeur Jean-Martin Charcot. Ce dernier recourait à la pratique de l’hypnose afin de reproduire des symptômes de l’hystérie* qu’il faisait ensuite disparaître. C’est à cette occasion que Freud suggère l’idée qu’il existerait une action psychique plus forte que la conscience.
 
De retour à Vienne en 1886, Freud présente un mémoire sur l’hystérie masculine qui  est accueilli favorablement par la communauté médicale viennoise. À l’automne, il ouvre un cabinet privé comme médecin spécialiste en neurologie. En 1888, il rend visite, à Nancy, à Hippolyte Bernheim, le maître de l’hypnose. Et à partir de l’année suivante, il pratique la méthode « cathartique », consistant à interroger le patient sous hypnose afin de lui faire revenir à la mémoire les circonstances de la première apparition des symptômes.
 
En 1891, Freud publie une Étude sur l’aphasie, dans lequel il explique qu’il faut rechercher les causes psychologiques d’effets physiologiques. Il a de plus en plus l’intuition que des forces psychiques échappant à toute forme de conscience gouvernent les symptômes hystériques. En 1895, il publie avec Breuer les Études sur l’hystérie. Le symptôme est à la fois la « représentation d’un trouble réprimé » et le substitut de ce trouble. Il est le résultat de la rétention d’un affect et de la transposition d’une quantité d’énergie ordinairement utilisée autrement. Dans cet ouvrage est décrit un cas exemplaire, Anna O.
 
Freud avait eu l’occasion de discuter avec Breuer d’une patiente, connue sous le nom d’Anna O. et qui s’appelait en réalité Bertha Pappenheim. Breuer l’avait traitée en 1881-1882 pour des symptômes tels que des troubles du langage – à certains moments, elle ne parvenait plus à parler sa langue maternelle et utilisait l’anglais pour s’exprimer –, des paralysies du bras, des troubles de la vision ou l’hydrophobie. Grâce à l’hypnose, cette patiente parvenait à évoquer les fantasmes affectifs réprimés qui étaient à l’origine de ces troubles, en particulier au moment où elle s’occupait de son père très malade. Par exemple, ses troubles de la vision s’expliquaient de cette manière : « La malade, les yeux pleins de larmes, était assise auprès du lit de son père, lorsque celui-ci lui demanda tout à coup quelle heure il était. Les larmes l’empêchaient de voir clairement ; elle fit un effort, mit la montre tout près de son œil et le cadran lui apparut très gros […] ; puis elle s’efforça de retenir ses larmes afin que le malade ne les voie pas. » [1] Son hydrophobie quant à elle, lui venait de ce qu’un jour elle avait vu le chien de sa gouvernante boire dans un verre d’eau, ce qui lui inspira un profond sentiment de dégoût qu’elle réprima à l’instant même.
 
Breuer raconte qu’au terme de ce traitement, cette cure par la parole – « talking cure » disait-elle –, les symptômes disparurent définitivement. Dans la réalité, Bertha Pappenheim n’a jamais guéri et n’était pas hystérique. Elle avait été internée dans une clinique par Breuer et ses symptômes ont perduré. Ils ne disparurent que vers la fin des années 1880. Pourtant, Freud, qui savait que la « talking cure » n’avait pas fonctionné, renverra toujours à ce cas en affirmant que la patiente fut guérie grâce à la remémoration et à la verbalisation des souvenirs.
 
 
Le complexe d’Œdipe
 
 
Une étape suivante est franchie quand Freud élabore sa théorie de la séduction. Selon lui, les différents cas de névrose* trouvent tous une origine sexuelle. Mais Breuer émettant des doutes sur cette théorie, les deux hommes rompent en 1896. La même année, Freud emploie le mot « psychoanalyse » dans un article rédigé en français.
 
En réalité, ce ne sont pas les patients de Freud qui lui ont raconté des souvenirs d’attentats sexuels remontant à leur petite enfance. Au contraire, c’est Freud qui leur suggérait cette idée. Freud n’a donc rien « découvert » car les patients n’avaient pas eux-mêmes rapporté d’abus sexuels. En fait, Freud teste ses hypothèses auprès de ses patients et n’est d’ailleurs pas un très bon thérapeute.
 
Freud formule deux hypothèses. D’abord, celle du refoulement* qui consiste au maintien dans l’inconscient d’idées ou de représentations liées à des pulsions. Ce refoulé inconscient se fait connaître, de manière détournée, sous forme de symptômes. La seconde hypothèse est celle de l’existence d’un processus de résistance qui l’amène à utiliser avec ses patients, la méthode des libres associations* lors de la cure*.
 
Les années 1896-1897 sont celles où Freud élabore sa première topique, c’est-à-dire la première représentation de l’appareil psychique. Il distingue le conscient, le préconscient et l’inconscient. En faisant cela, il cherche aussi à creuser la distance et à se détacher de toute référence biologique et physiologique.
 
Mais cette période est aussi celle d’une impasse : Freud réalise que l’idée d’un trauma d’ordre sexuel survenu dans la petite enfance n’est pas recevable : il se rend bien compte que toutes les petites filles ne furent pas violées par leur père. Il « découvre » alors qu’il s’agit en fait de « fantasmes » inconscients.
 
C’est là qu’intervient la sexualité infantile et le complexe d’Œdipe*. Selon Freud, tout être à l’état d’enfance est un « pervers polymorphe ». La masturbation, les excitations sexuelles sont normales. Mais la sexualité ne se limite pas aux parties génitales mais se développe sur d’autres fonctions vitales. C’est seulement devenu adulte que l’individu atteint le stade de la sexualité non objectale, c’est-à-dire qu’il ne se prend plus lui-même comme objet de désir. La sexualité devient, après une évolution progressive, une pulsion* autonome qui provient de la libido*. La normalité de la sexualité dépend des aléas de cette évolution. C’est dans ce cadre que s’inscrit le fameux complexe d’Œdipe.
 
En octobre 1897, Freud écrit une lettre à son ami Wilhelm Fliess dans laquelle il disait : « J’ai trouvé en moi, comme partout ailleurs, des sentiments d’amour envers ma mère ». Aurait-il donc « découvert » le complexe d’Œdipe ? En fait, cette idée selon laquelle les petits garçons éprouveraient un désir sexuel vis-à-vis de leur mère faisait partie des théories élaborées par Fliess. Freud a retrouvé dans sa mémoire des désirs correspondant exactement aux théories de Fliess. Ces souvenirs confirmaient ces dernières et, du coup, Freud généralise ce phénomène à tous les enfants.
 
 
L’autoanalyse, clé de voûte de la psychanalyse
 
 
En octobre et en novembre 1897, Freud se livre à son autoanalyse. Cette dernière deviendra plus tard la clé de voûte de la psychanalyse. En effet, Freud affirmait que pour devenir psychanalyste, il suffisait d’interpréter ses propres rêves, c’est-à-dire d’opérer une autoanalyse. Mais il s’est vite rendu compte que chaque psychanalyste proposait ses propres interprétations, qui ne correspondaient pas forcément aux siennes. En 1912, Jung proposera donc que tout analyste se fasse analyser par un autre analyste. Mais un nouveau problème apparaîtra : Freud deviendra le seul à ne pas avoir été analysé. Ses disciples soutiendront alors que Freud fut le seul à avoir réussi une autoanalyse : le reproche de ne pas avoir été analysé n’aura alors plus lieu d’être.
 
En 1899, dans L’Interprétation des rêves, Freud présente une théorie générale des rêves. Ces derniers constituent « la voie royale de l’accès à l’inconscient ». Le rêve est en effet « l’accomplissement (déguisé) d’un souhait (réprimé) ». Avec cet ouvrage, l’inconscient freudien est né : ce livre jette les fondements d’une science du psychisme humain.
 
En 1901, Freud publie dans une revue savante une série d’articles sous le titre Psychopathologie de la vie quotidienne – le livre sortira en 1904. Freud illustre le rôle de l’inconscient dans les lapsus*, les oublis de noms, les actes manqués*, etc. … Cet ouvrage est prolongé par la publication, en 1905, de Le Mot de l’esprit et ses rapports avec l’inconscient.
 
En 1905, enfin, dans Trois essais sur la théorie sexuelle, Freud développe ses théories sur les stades de la sexualité infantile et ses répercussions à l’âge adulte. Il évoque la « peur de la castration » chez le garçon et « l’envie du pénis » de la petite fille.
 
Ces trois ouvrages sont des œuvres fondamentales de la psychanalyse. Mais Freud ne s’intéresse pas seulement à la théorie ; il se consacre également à la pratique, en analysant des cas devenus célèbres. Ainsi, en 1905, il analyse le cas Dora (Ida Bauer) grâce auquel il élabore le concept de transfert*. En 1909, il publie l’Analyse d’une phobie d’un garçon de 5 ans, le Petit Hans, et ses Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle, l’« Homme aux Rats », dont la cure fut une réussite.
 
En 1918, sont publiés les Extraits de l’histoire d’une névrose infantile, le cas de l’« Homme aux loups ». Ce dernier était un Russe, Sergius Pankejeff qui avait rêvé qu’il voyait sept loups blancs sur les branches d’un arbre. C’est à partir de ce cas que Freud élabore le concept de la « scène primitive ». Les symptômes dépressifs de Pankejeff étaient dus au fait que vers l’âge d’un an et demi il aurait vu ses parents faire l’amour par derrière à trois reprises.
 
 
Le moi, le ça et le surmoi
 
 
En 1911, Freud remanie ses vues sur les pulsions et expose les deux principes fondamentaux qui, selon lui, régissent le fonctionnement psychique. Le premier d’entre eux est le principe de plaisir* qui vise à réduire le plus possible toutes les formes de déplaisir. Dans le complexe d’Œdipe, cela se traduit par le désir de tuer le père. Mais un second principe est indissociable du premier : le principe de réalité. Ce dernier impose des modifications importantes au principe de plaisir, ces modifications devant permettre à celui-ci d’être adapté à la réalité extérieure. Dans l’exemple du complexe d’Œdipe, l’enfant ne peut pas, dans la réalité, assassiner son père et épouser sa mère et le principe de réalité vise donc à ce qu’il dépasse ce complexe.
 
En 1912, dans Totem et tabou, Freud expose le caractère universel des fondements de la psychanalyse, quelque soit la société considérée. En 1916, il publie ses Leçons d’introduction à la psychanalyse, qui sera traduit en quinze langues.
 
Mais surtout, à partir du début des années 1920, Freud élabore sa deuxième topique. En 1920, il publie Au-delà du principe de plaisir. En 1921, est publié La psychanalyse et les névroses de guerre. Enfin, en 1923, Freud fait paraître Le Moi et le Ça. Comment résumer cette deuxième topique ? Tout d’abord, Freud distingue trois instances organisant la vie psychique : le moi* est le moi conscient ; le ça* désigne l’inconscient profond ; et le surmoi* est une voix intérieure qui juge, condamne, récompense ou punit. À partir de l’observation des rêves liée aux névroses de guerre, Freud décèle un mécanisme qui le pousse à modifier ses conceptions basées sur les seuls principes de plaisir et de réalité dans la mesure où ces derniers n’arrivent pas à en rendre compte. Ce mécanisme s’appelle la compulsion de répétition* de sensations et de souvenirs douloureux. Il faut donc, pour Freud, aller au-delà du principe de plaisir, comme l’indique le titre de l’un de ses ouvrages. Une troisième version de la théorie des pulsions est ainsi élaborée : elle prend en compte l’existence d’une pulsion de mort – « Thanatos » –, à la fois contraire et complémentaire des pulsions de vie – « Eros ». Cette pulsion de mort a pour but essentiel le retour à l’instant initial de la vie, là où la mort l’a précédée. C’est l’« instinct de mort ».
 
 
Remise en cause de la liberté individuelle
 
 
Freud s’attache aussi à transposer ses idées sur la psychanalyse sur le plan de la société tout entière. Il passe donc de l’individu – son psychisme, ses symptômes, etc. – à la collectivité.
 
Dans sa Psychologie des masses, publié en 1921, il développe sa théorie de l’identification. Le guide ou le chef d’une société occupe la position d’idéal du moi. L’armée tient en raison de l’amour des soldats pour leurs généraux et l’Église catholique parce que les fidèles aiment le Christ.
 
En 1927, dans L’avenir d’une illusion, Freud se consacre à l’étude de la religion. Pour lui, les masses, « paresseuses et inintelligentes », voient dans la religion non pas un moyen de satisfaire à un quelconque besoin de spiritualité, mais une manière d’échapper aux difficultés de l’existence, à l’insécurité en retrouvant la situation qu’elles ont vécue dans leur petite enfance : la croyance en Dieu est, finalement, la projection du père.
 
Dans Malaise dans la culture, publié en 1930, Freud livre des conclusions pessimistes. Il réfléchit au devenir de l’humanité et aux réponses, illusoires, qu’elle croit trouver, soit dans la religion – c’est ce qu’il a expliqué dans L’avenir d’une illusion –, soit dans la guerre. Il en arrive à affirmer que les pulsions destructrices l’emporteront fatalement sur les pulsions de vie, ce qui est compréhensible si l’on reprend l’explication freudienne sur l’instinct de mort : ce dernier est le désir de retourner à l’instant précédant la vie…
 
Freud pense ainsi beaucoup à la mort, et ce, dès 1914. Dans son entreprise de construction d’une science, la psychanalyse, il repense ainsi les catégories du Bien et du Mal, affirmant que la barbarie est interne à l’humanité, qu’elle lui est propre, et que, par conséquent, elle est universelle. Sigmund Freud s’inscrit dans la lignée des « Lumières "sombres" » [2] : l’être humain est perfectible, certes, mais la régression dans le Mal est tout à fait possible.
 
Mais c’est d’une autre manière que Freud se démarque radicalement des Lumières. Rappelons-nous : les Lumières se manifestent par la liberté et le triomphe de la raison. [3] Dans l’esprit des Lumières, l’individu est un être libre, et, par conséquent, un être rationnel. Car être libre, c’est d’abord faire usage de sa raison, c’est pouvoir agir consciemment, savoir quel but l’on poursuit lorsque l’on accomplit telle ou telle action. L’individu est maître de soi, donc libre, car il est conscient de soi. Il est autonome et sensé.
 
Or, avec la psychanalyse, Freud remet en cause cette vision d’un être totalement rationnel et libre. Les fantasmes, les rêves, les actes manqués, les lapsus… sont, par définition, des manifestations irrationnelles. Elles sont l’expression de l’inconscient, c’est-à-dire d’une force dont l’homme n’est pas conscient. Ainsi, s’il n’est pas conscient d’une partie de lui-même, l’individu peut-il être totalement libre ? Non. Le surmoi ou les pulsions dirigent aussi notre vie, en partie. Une force supérieure, l’inconscient, échappe à notre contrôle. La psychanalyse constitue donc bien une véritable révolution dans la mesure où elle remet en cause la vision libérale de l’individu comme être libre et rationnel, faisant un usage total de son libre-arbitre.
 
 
 
 
Bibliographie :
PLON, Michel, « Freud et le roman de la psychanalyse », in L’Histoire, n° 246, septembre 2000, pp.36-47.
« Le dossier Freud » (dossier), L’Histoire, n° 309, mai 2006, pp. 35-59.
 
 
 
 

* Voir le lexique.
 
[1] FREUD, Sigmund, Cinq leçons sur la psychanalyse, Payot, 1966, p. 15.
 
[2] ROUDINESCO, Élisabeth, « "Personne ne peut nier le génie fondateur de Freud" », in L’Histoire, mai 2006, n° 309, p. 52.
 
 
 
 
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7 juillet 2007 6 07 /07 /juillet /2007 07:49
L’idée d’Europe n’est pas nouvelle*. Après la première Guerre mondiale, certaines personnes appellent à bâtir une Europe différente de celle instaurée par les traités de paix. Parmi ceux qui formulent des projets européistes à cette époque, un personnage singulier : Richard Coudenhove-Kalergi.

 

Le comte Richard Coudenhove-Kalergi est une personnalité cosmopolite : né à Tokyo en 1894 d’une mère japonaise et d’un père diplomate austro-hongrois originaire d’une noblesse à la fois tchèque, grecque – descendant de la famille des Kalergi – et néerlandaise – descendant de la famille des Coudenhove –, il a été élevé en Bohème allemande puis à Vienne, la capitale cosmopolite de l’empire d’Autriche-Hongrie. Il a des cousins de différentes nationalités, balte, française, italienne et norvégienne. Enfin, il adopte la nationalité tchèque en 1919 puis la nationalité française en 1939. Il est mort en 1972.

 

 

« La Paneurope est une obligation »

 

 

Coudenhove-Kalergi est polyglotte : il parle presque toutes les langues. Coudenhove-Kalergi est donc en quelque sorte un produit austro-hongrois, c’est-à-dire un reflet de l’empire multinational qu’est l’Autriche-Hongrie. Il est issu des milieux intellectuels de cet empire et docteur en philosophie. Après la première guerre mondiale, il se lance dans une carrière de journaliste. Il devient aussi écrivain politique.

 

Il publie en octobre 1923 à Vienne son Das Pan-Europaïsche Manifest (Le Manifeste pan-européen) ou Paneuropa. Ce manifeste est l’un des nombreux ouvrages qui sont publiés sur l’Europe au lendemain de la guerre et qui préconisent de bâtir une Europe sur des bases nouvelles pour assurer la paix sur le continent.

 

Coudenhove-Kalergi lançait ainsi le mouvement paneuropéen. En effet, dans chaque exemplaire vendu figure une carte avec l’adresse de l’auteur ainsi qu’une inscription comme membre de l’Union paneuropéenne. D’ailleurs, à partir de 1924 et en l’espace de trois ans, le comte parvient à créer des sections nationales de cette Union dans un grand nombre d’Etats européens. Un congrès se tient même à Vienne en octobre 1926 : il réunit deux mille représentants de vingt-six pays différents, notamment l’Angleterre. Cette Union paneuropéenne a perduré jusqu’à nos jours, malgré les totalitarismes, les guerres et l’apparition d’autres mouvements européistes. Mais que disait Coudenhove-Kalergi dans son Manifeste ?

 

Dans un premier temps, Coudenhove-Kalergi avance les raisons pour lesquelles une union européenne s’impose. Il s’agit de remédier au déclin de l’hégémonie de l’Europe dans le monde. Ensuite, la dimension continentale des économies oblige à considérer ce qui se passe au-delà de ses propres frontières. D’autre part, une union européenne empêcherait le retour d’une nouvelle guerre nationaliste comme celle de 1914-1918. Elle pourrait aussi faire face à la menace d’une conquête soviétique. La réorganisation économique de l’Europe implique en outre une coopération entre les Etats du continent. Enfin, l’auteur fait référence à la Grèce antique.

 

Dans son texte, le comte offre une conception continentale de l’union européenne. Il rejette en effet la participation de la Grande-Bretagne. Ajouté à son refus de la Russie, le manifeste de Coudenhove-Kalergi pose ainsi le problème des limites de l’Europe.

 

Coudenhove-Kalergi envisage une construction européenne en plusieurs étapes mais dont le moteur principal réside dans les relations franco-allemandes. Cette construction doit se faire, selon lui, en quatre étapes. Il préconise d’abord la réunion d’une conférence paneuropéenne qui déciderait de sa périodicité et qui fonderait un bureau paneuropéen. Ensuite, il souhaite la mise en place d’un traité d’arbitrage entre les Etats membres. Il souhaite également voir se mettre en place une union douanière. Enfin, une confédération européenne doit de mettre en place, dans laquelle tous les États seraient égaux.

 

Richard Coudenhove-Kalergi insiste aussi sur le respect des cultures européennes et sur la protection de toutes les minorités : on retrouve sans doute là l’influence de ses origines multiculturelles. Enfin, il pense que l’Europe ainsi unie doit s’engager dans une coopération avec d’autres groupes d’États. C’est que, pour lui, le monde doit s’organiser en fonction de l’existence de cinq grands empires mondiaux : la Panamérique, l’URSS, l’Empire britannique, la Panasie et la Paneurope.

 

Pour lui, « la Paneurope n’est pas une utopie mais un programme, pas un rêve mais une obligation ». Après les désastres de la guerre et des traités de paix, il faut, écrit-il, que « tous les différends entre nations, confessions ou partis s’effacent ».

 

 

Un choix simpliste : « L’Europe ou la guerre »

 

 

Ce qui frappe surtout dans la conclusion de son Manifeste paneuropéen, c’est le manichéisme et le militantisme qui s’en dégagent. Ainsi, Coudenhove-Kalergi écrit : « Ce n’est qu’en unissant leurs efforts que les paneuropéens […] pourront triompher des antieuropéens ». Et aussi : « Rendez la vue à ceux qui ne sont antieuropéens que par aveuglement. Combattez ceux qui le sont par folie. Anéantissez ceux dont le mobile serait la vanité et la recherche du profit ». Enfin, il répète qu’il faut « lutter pour la Paneurope » et que les « premiers paneuropéens […] sont engagés dans une bataille décisive dont dépend l’avenir du continent ». Il écrit encore : « C’est au combat que je vous appelle, vous qui croyez à la possibilité et à la nécessité des Etats-Unis d’Europe » Si l’auteur utilise l’expression d’« Etats-Unis d’Europe », c’est surtout pour marquer un héritage avec ceux qui, au XIXe siècle, avaient déjà formulé des projets européistes.

 

On le voit, il s’agit du texte d’un militant convaincu, qui est littéralement engagé dans un combat pour la construction d’une Europe. D’ailleurs, il écrit : « Nos armes sont l’information et la propagande » et « Notre moyen s’appelle : propagande, propagande, propagande ! ».

 

Richard Coudenhove-Kalergi verse même dans un certain manichéisme. En effet, il écrit toujours dans sa conclusion : « Obligeons nos contemporains à se décider pour ou contre cette idée [l’Europe] ! » Et il appelle tous les Européens à choisir « entre l’avenir et le passé, l’humanité et l’inhumanité, la conscience et l’aveuglement, la renaissance et la ruine ».

 

Ainsi, dans ce texte manichéen, Richard Coudenhove-Kalergi, en tant que militant convaincu du mouvement paneuropéen, donne le choix d’une manière assez simpliste : en somme, son idée pourrait se résumer à la formule : « l’Europe ou la guerre ».

 

Cependant, il a compris que l’Europe devait être édifiée sur des bases sereines et solides afin de lui réserver un avenir de paix. Et ce choix manichéen – « l’Europe ou la guerre » – a pu inspirer les pères fondateurs de l’Europe. En effet, dans la déclaration de Robert Schuman du 9 mai 1950, acte de naissance de l’actuelle Union européenne, Jean Monnet n’a-t-il pas écrit : « L’Europe n’a pas été faite, nous avons eu la guerre » ?   

 

  



Aller plus loin :
SAINT-GILLE, Anne-Marie, La Paneurope, Presses Université Paris-Sorbonne, 2004.
VEREECKEN, Franck, La lutte pour les Etats-Unis d’Europe, Richard Coudenhove-Kalergi en exil 1938-1947, Lothian Foundation Press, 1996.

 

 
  

 


 
 
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2 juin 2007 6 02 /06 /juin /2007 11:43
Entre le XVIIIe siècle et le début du XXe siècle se déroule dans les pays occidentaux un bouleversement sans précédent dans l’histoire : amélioration des techniques, production de masse, salariat, accroissement du rôle des banques… Le capitalisme prenait un nouveau visage. Mais cette période est aussi caractérisée par l’apparition du prolétariat, des premières lois sociales et des socialismes.
 
 
 
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4 novembre 2006 6 04 /11 /novembre /2006 19:16

Avec l’erreur judiciaire d’Outreau, la nécessité de réformer la justice en France se fait sentir. Mais ce n’est pas la première fois que le problème se pose. En 1789 déjà, les révolutionnaires ont voulu mettre fin au système judiciaire d’Ancien Régime et élaborer ainsi « une autre justice »*. Enquête sur une rupture qui se fit progressivement.

 

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15 septembre 2006 5 15 /09 /septembre /2006 08:51
Hitler, arrivé légalement au pouvoir, transforme le régime en une dictature. Une dictature de nature totalitaire. Caractérisée par l’existence d’un parti et d’une idéologie uniques, par l’extension de la puissance étatique à tous les domaines (vie privée, professionnelle, économique et culturelle) et par l’existence d’un appareil de terreur pour exercer la domination totale sur les individus.
 
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14 avril 2006 5 14 /04 /avril /2006 16:28
La Moldavie est un petit pays peu connu. Pourtant, après l’adhésion de la Roumanie à la communauté européenne en janvier prochain, elle représentera un enjeu géopolitique certain. En effet, c’est un territoire enclavé qui a du mal à s’affirmer. Pour comprendre sa situation actuelle, un retour en arrière est nécessaire.
 
La Moldavie est un pays dont la superficie est à peu près équivalente à celle de la Belgique et dont le territoire est très enclavé : situé entre deux puissants voisins, l’Ukraine et la Roumanie, elle ne bénéficie que d’un accès très limité à la mer Noire. Pour comprendre cette situation, il faut retracer l’histoire de ce territoire.
 
 
La Moldavie, un État-tampon
 
 
La Moldavie est une principauté fondée par Bogdan Ier entre la mer Noire, les montagnes des Carpates et le fleuve Dniestr en 1359. Bogdan Ier voulait ainsi s’émanciper de la tutelle hongroise. Il règne jusqu’en 1365. La principauté reste indépendante jusqu’au début du XVIe siècle.
 
En effet, à partir du règne d’Étienne IV le Grand (1457-1504), la Moldavie doit faire face à une nouvelle menace, celle exercée par l’Empire ottoman. Étienne IV parvient à résister héroïquement aux Turcs. Mais son successeur, Bogdan III, qui règne jusqu’en 1517, ne parvient pas à sauvegarder l’indépendance : c’est sous son règne que la Moldavie devient vassale des Ottomans. Au XVIIIe siècle, la principauté moldave joue le rôle d’État-tampon entre l’Empire ottoman et une nouvelle puissance qui prend pied au bord de la mer Noire, la Russie.
 
Au XIXe siècle, le territoire moldave subit une première modification. En effet, en 1859, au traité de San Stefano, la Moldavie s’unit à la Valachie pour donner naissance à la Roumanie. Mais en 1878, alors que cette dernière devient indépendante de l’Empire ottoman, la Moldavie est divisée en deux, entre la Roumanie et la Russie.
 
 
Perte de l’accès à la mer en 1944
 
 
La Première Guerre mondiale bouleverse la carte de l’Europe car les empires allemand, austro-hongrois, tsariste et ottoman s’effondrent. La conséquence en est le rattachement de la Bessarabie – la partie russe de la Moldavie – à la Roumanie lors des traités de paix. Ainsi est réunifiée l’ancienne principauté moldave. Dès 1924 cependant, une république autonome de Moldavie, séparée de la Bessarabie, est créée au sein de l’Ukraine.
 
La Seconde Guerre mondiale provoque de nouveaux bouleversements. Staline, conformément au pacte germano-soviétique du 23 août 1939, réoccupe la Bessarabie en 1940, reformant ainsi la Moldavie. Mais quand Hitler attaque l’URSS en juin 1941, Staline devient son ennemi. La Roumanie, alliée de Hitler, occupe alors, avec l’armée allemande, la Moldavie. En 1944, cette dernière repasse sous domination soviétique. Une république socialiste soviétique de Moldavie est créée : elle se compose de la Bessarabie et de la Transnistrie, une région située à l’est du Dniestr. Mais cette nouvelle république de Moldavie voit la partie sud de la Bessarabie donnée à l’Ukraine : dès lors, la Moldavie n’a plus d’accès à la mer Noire. Au traité de Paris de 1947, la Roumanie renonce à la Moldavie.
 
Jusqu’à la chute du bloc communiste au début des années 1990, c’est ce territoire qui constitue la République socialiste soviétique de Moldavie. Et c’est ce territoire qui devient la Moldavie, État qui proclame son indépendance le 27 août 1991.
 
 
Le problème de la Transnistrie
 
 
La Moldavie actuelle n’a donc pas le même territoire qu’au XIVe siècle, lorsque Bogdan Ier s’émancipa de la tutelle hongroise. Il a nettement diminué, pour mesurer aujourd’hui 33 700 kilomètres carrés. Les frontières de la Moldavie ont donc été très fluctuantes. Ces fluctuations expliquent la présence d’une population diverse sur le territoire moldave. Les Moldaves, roumanophones, sont des chrétiens orthodoxes et sont majoritaires puisqu’ils représentent 65 % de la population. Ensuite, les russophones, composés d’Ukrainiens et de Russes, constituent 27 % de la population et sont majoritaires en Transnistrie. Il existe aussi une minorité turcophone, de religion orthodoxe, installée principalement dans le sud-ouest du pays, les Gagaouzes. Enfin, il faut aussi mentionner la présence d’une minorité bulgare et d’une communauté juive.
 
Cette diversité de la population entraîne des tensions. Et lorsque le 27 août 1991 la Moldavie gagne son indépendance, elle ne peut se montrer capable d’éviter un morcellement de son territoire. En effet, les populations russophones et gagaouzes veulent leur indépendance.
 
Les russophones craignent que la Moldavie, pays majoritairement roumanophone, ne décide un jour de son rattachement à la Roumanie : dans ce cas, ils se retrouveraient très minoritaires dans une Moldavie sous souveraineté roumaine. De plus, ils souhaitent conserver les avantages acquis lors de la période soviétique. C’est pourquoi ils proclament en 1991 l’indépendance de la Transnistrie, région où ils sont majoritaires. Le problème est que, pour la Moldavie, la Transnistrie est une région stratégique car elle concentre 40 % de sa production et car elle constitue la principale voie de sortie de ses exportations. En outre, la proclamation de l’indépendance de la Transnistrie ne fait qu’accentuer l’enclavement de la Moldavie.
 
Dès 1992, le contentieux dégénère en guerre ouverte. La XIVe armée russe, basée en Transnistrie, à Tiraspol, fournit des armes aux russophones. En juillet de la même année, un accord est conclu : d’une part, la Transnistrie est maintenue en Moldavie mais avec un statut d’autonomie ; d’autre part, la possibilité est donnée aux russophones de décider de leur avenir si la Moldavie décidait de se rattacher à la Roumanie ; en outre, les troupes russes devront évacuer la Transnistrie d’ici à 2002.
 
Mais en 2006, les militaires russes stationnent encore dans la région. Cette présence militaire s’explique par le fait que la Russie veut garder une influence dans la région. De plus, dans les faits, la Transnistrie est comme un État indépendant, avec son drapeau, sa monnaie, son hymne, son président, son parlement et son armée.
 
 
Tentative de désenclavement
 
 
Le pays est confronté à un autre problème : celui des Gagaouzes. En 1991, à l’indépendance, ceux-ci s’inquiètent de la montée en puissance du nationalisme moldave. Ils proclament alors l’autonomie de la région sud-ouest de la Moldavie, la Gagaouzie. En 1994, le parlement moldave est contraint de reconnaître cette autonomie.
 
Quinze années après son indépendance, la Moldavie a du mal à s’affirmer dans la mesure où l’État n’exerce pas sa souveraineté sur l’ensemble de son territoire. De plus, elle est très enclavée. D’abord, elle dépend de l’Ukraine par où transite l’essentiel de son commerce, de la Russie pour son approvisionnement en hydrocarbures et pour la moitié de ses exportations, et de la Roumanie, vers laquelle elle est historiquement tournée. De surcroît, la Moldavie sera bientôt située entre les deux grands ensembles géopolitiques que sont l’Union européenne et la Communauté des États indépendants (CEI) dominée par la Russie lorsque la Roumanie aura adhéré à la première, en janvier prochain.
 
Toutefois, des faits révèlent une tentative de désenclavement. D’abord, en 2001, la Moldavie a obtenu de l’Ukraine une bande de terres large de 430 mètres le long du Danube afin d’avoir accès à la mer Noire. Et surtout, avec l’adhésion normalement prévue en janvier 2007 de la Roumanie à l’U.E., les Moldaves aspirent, un jour, à rejoindre la communauté européenne.
 
 
 
 
 
Bibliographie :
RAISSON, Virginie, TÉTART, Franck et VICTOR, Jean-Christophe, Le Dessous des cartes. Atlas géopolitique, Paris, Tallandier/Arte éditions, 2005.
SELLIER, André et Sellier, Jean, Atlas des peuples d’Europe centrale, Paris, La Découverte, 1995.
 
 
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14 avril 2006 5 14 /04 /avril /2006 16:15
En 1879 fut découverte une inscription qui demeure le dossier le plus complet concernant un conflit social dans l’empire romain. Ce conflit, qui éclata dans la seconde moitié du IIe siècle, vit l’affrontement entre des paysans qui défendaient leurs droits et des administrateurs peu scrupuleux. Et fit l’objet d’interprétations contradictoires par les historiens.
 
En 1879, à Souk el Khemis, en Tunisie, sur les abords de la Medjerda, fut découverte une inscription tout à fait intéressante. Datée de 181 de notre ère, elle consistait en une pierre sur laquelle était gravés quatre textes. Ces textes constituaient un dossier relatif à un conflit social qui s’était déroulé sous les règnes des empereurs Marc-Aurèle (161-180) et Commode (180-192). L’intérêt de cette inscription réside dans le fait que c’est le dossier le plus complet sur un conflit social dans l’empire romain.
 
 
Un domaine organisé selon le système du colonat
 
 
Ce conflit du travail concerne les colons qui cultivaient un domaine agricole impérial, le domaine de Buruni. Il faut, pour comprendre la spécificité de cet affrontement, savoir comment s’organisait le domaine, qui étaient les parties en présence et comment il s’est déroulé.
 
Les provinces d’Afrique, dans l’empire romain, revêtaient une importance particulière car elles étaient chargées de ravitailler Rome en blé en fournissant les deux tiers de sa production. En outre, lorsque l’empire doit faire face aux invasions des Quades et des Marcomans, à partir de 168, l’Afrique doit fournir encore un gros effort économique pour subvenir aux besoins de l’armée. C’est dans ce contexte qu’a éclaté le conflit mentionné par l’inscription.
 
Le domaine était géré par un procurateur qui jouait le rôle d’agent d’exécution. Ce procurateur dépendait lui-même d’un autre procurateur se trouvant à la tête d’un ensemble de plusieurs domaines. Au-dessus de lui se trouvait encore un procurateur, qui siégeait à Carthage, la capitale de la province africaine de Proconsulaire. Enfin, au sommet de cette hiérarchie trônait aussi un procurateur, siégeant à Rome. Tous ces hommes devaient veiller à la bonne application des règlements.
 
Ceux-ci régissaient en effet le système du colonat. Concrètement, le domaine était pris à ferme par un fermier, ou conductor : cet entrepreneur devait le faire cultiver et verser ensuite les redevances. Il se remboursait sur le domaine. Son but était donc de rentabiliser au maximum l’exploitation. Dans le domaine de Buruni, à l’époque qui nous intéresse, ce fermier s’appelait Allius Maximus. Le fermier cultivait une partie du domaine en faire-valoir direct, grâce à des esclaves, et sous-louait le reste à des Africains libres, qui devenaient ainsi métayers : ce sont eux qu’on appelle les colons.
 
Pourtant, malgré la volonté du fermier d’être le plus rentable possible, les colons n’étaient pas soumis à son arbitraire. Une loi, la Lex Manciana, promulguée sous l’empereur Vespasien (69-79), fut reprise par la lex Hadriana. Ces textes définissaient les droits et les devoirs des colons. Ceux-ci pouvaient garder les deux tiers des récoltes, avaient un droit d’usage et la possibilité de transmettre ce droit à leurs enfants. En échange, ils devaient donc fournir un tiers de leur récolte et six jours de corvée par an, mais pas plus. Les circulaires des procurateurs, appelées sermones, visaient aussi à réglementer le travail des colons. Gilbert-Charles Picard a évoqué, dans son livre intitulé La civilisation de l’Afrique romaine, de « l’humanité de ce système » pour les colons : il est vrai que ce système était nettement avantageux.
 
Toutefois, les règles définies par ces différents textes n’ont pas été respectées par Allius Maximus.
 
 
Un conflit du travail moderne
 
 
En effet, vers 165 le fermier voulut augmenter le nombre de jours de corvée du par les colons. Or, pour cela, il obtint l’accord du procurateur du domaine. Ce dernier aurait du au contraire défendre les colons dans la mesure où son rôle était, on l’a vu, de veiller à la bonne application des règlements. Les colons, déçus, adressèrent donc une pétition à Rome et obtinrent un rescrit impérial en leur faveur : un rescrit était une réponse de l’empereur sur une question de droit et formait un genre particulier de lois. Ce rescrit fut soit rendu par Marc-Aurèle et Lucius Verus (161-169), soit par Marc-Aurèle et Commode (177-180). Mais Allius Maximus et le procurateur ne tinrent pas compte de ce rescrit.
 
Les colons envoyèrent donc une nouvelle protestation sous forme d’une lettre dans laquelle ils accusaient le procurateur de prévarication. Ce dernier, mécontent, envoya des soldats contre les colons, qui furent traités comme des rebelles : certains d’entre eux furent mis en prison.
Cependant, les colons refusèrent de s’avouer vaincus et adressèrent une seconde pétition à l’empereur Commode (photo), en 180 ou 181 : c’est le premier texte de l’inscription. Commode trancha personnellement le contentieux par un rescrit favorable aux colons : ce rescrit est le deuxième texte de l’inscription. Adressé à Lurius Lucullus, probablement l’un des procurateurs, il rappelait le respect des règles définies dans les différents textes que nous avons vu.
 
Ce conflit du travail comporte les caractéristiques d’un conflit « moderne » : il commence d’abord par des revendications, se poursuit par une répression – gratuite – et s’achève par l’arbitrage du pouvoir central.
 
 
Des paysans qui connaissent parfaitement leurs droits
 
 
Beaucoup d’historiens comme André Piganiol, ont considéré que la situation des colons de ce domaine de Buruni annonçait celle du Bas Empire au cours duquel les cultivateurs voyaient leur liberté restreinte et étaient presque réduits à l’état de serfs. Ils s’appuient pour cela sur deux éléments : l’intervention des troupes contre les colons ; le vocabulaire employé par les colons dans leur pétition adressée à Commode : ils évoquent leur « faiblesse », se disent « misérables », « pauvres paysans […] incapables de rivaliser avec le fermier » et « tourmentés ». Pour ces historiens, la victoire des colons est un fait exceptionnel.
 
Mais une autre lecture a été faite, contredisant cette première interprétation. D’abord, le vocabulaire utilisé visait surtout à convaincre l’empereur : il avait une fonction persuasive. De plus, les colons étaient loin d’être désarmés : ils connaissaient parfaitement leurs droits puisqu’ils mentionnent dans leur pétition la lex Hadriana et les circulaires procuratoriennes. On a vu leur acharnement à les défendre : même une intervention militaire n’a pas eu raison de leur détermination, signe que leur condition matérielle n’était pas si précaire que l’on veut bien le croire.
 
Ces paysans étaient organisés en une association avec un bureau composé, notamment, d’un défenseur : c’est lui qui, après de multiples démarches, a pu obtenir gain de cause. Cette association était en somme un véritable syndicat. Et c’est elle qui a demandé la gravure l’inscription découverte en 1879 : les deux autres textes gravés étaient une lettre d’accompagnement du rescrit et un accusé de réception des colons. Finalement, les colons n’étaient donc pas les pauvres rustres qu’ils prétendaient être dans leur pétition. Certes, on objectera le recours à la force mais le système pénal romain n’était pas toujours appliqué avec rigueur.
 
Toujours est-il qu’il est sans doute exagéré de parler d’une dégradation de la situation des colons en se basant sur l’inscription de Souk el Khemis.
 
 
 
 
 
Pour aller plus loin
KOLENDO (J.), Le colonat en Afrique sous le Haut Empire, Les Belles Lettres, 1991.
LEVEAU (Ph.), SILLIERES (P.) et VALLAT (J.-P.), Campagnes de la Méditerranée romaine, Paris, Hachette, 1993.
 
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13 septembre 2005 2 13 /09 /septembre /2005 15:30
Pendant près d’un an, d’octobre 1773 à septembre 1774, une jacquerie conduite par un chef cosaque, Pougatchëv, agite la Russie de Catherine II. Cette révolte regroupe serfs, ouvriers et nomades. Ces trois catégories sociales en effet, connaissent chacune au XVIIIe siècle une situation bien particulière.  
 

 

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1 août 2005 1 01 /08 /août /2005 14:19

L’ultragauche, en France, resurgit sous de multiples formes : depuis les trotskistes jusqu’aux antimondialistes, ses différentes composantes s’en prennent tous au même ennemi : le capitalisme. Ce courant politique date de la Révolution : son histoire permet de voir ce qui unit au fil du temps tous les gauchistes.
 
L’expression « extrême gauche » évoque simplement au départ un positionnement politique à partir de la IIIe République : elle désigne d’abord les radicaux puis les socialistes et enfin les communistes. « Extrême gauche » sera donc à prendre dans le sens de « gauchisme », terme qui est plus convenable. Le gauchisme fut défini par Lénine comme « la maladie infantile du communisme ». Il correspondait en fait aux partisans des solutions extrêmes de gauche. Le terme a été repris dans les années 1965-1968 pour désigner les idéologies à la gauche du Parti communiste. Au sens où nous l’employons, « extrême gauche » est synonyme de « gauchisme ». L’extrême gauche n’est pas homogène, il existe de nombreux courants et une multitude d’organisations en son sein. Néanmoins, les facteurs d’unité existent bel et bien. Ils peuvent être considérés au nombre de deux : l’antidémocratisme et la société utopique. Le premier consiste à rejeter les principes démocratiques de la société « bourgeoise » : le slogan en vogue en mai 1968 l’illustre bien : « Élections, piège à cons ». Quant à la société utopique, il s’agit pour les gauchistes d’instaurer une société sans classes, égalitaire, débarrassée du fléau capitaliste.
 
 
Rejet de la démocratie et société égalitaire
 
 
L’extrême gauche, comme toutes les familles politiques en France, naît durant la Révolution. Ses membres ne veulent pas se contenter de l’égalité des droits proclamée dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789. Ils souhaitent l’égalité dans les faits, c’est-à-dire une société où il n’existe ni pauvres, ni riches. Cette extrême gauche s’incarne d’abord chez les « Enragés » de Jacques Roux, qui exigent la taxation des denrées et aussi une taxe sur les riches. Leurs revendications sont ensuite reprises, après leur élimination, par les hébertistes, du nom de leur chef Hébert.
 
Mais la meilleure expression d’égalitarisme se trouve chez Babeuf. Ce dernier est le premier à associer les idées communistes avec un projet révolutionnaire. Il organise une conspiration visant à instaurer une République égalitaire mais il échoue. Il est exécuté en 1797.
 
Après Babeuf, la nouvelle figure de l’extrême gauche est Louis Auguste Blanqui (1805-1881). Il a passé plus de trente-trois ans en prison, c’est-à-dire plus de la moitié de sa vie : c’est pour cette raison qu’il fut surnommé « l’Enfermé ». À partir des années 1830, il fréquente Buonarroti qui n’est autre que l’ancien lieutenant de Babeuf. Il mène des activités révolutionnaires dans des sociétés secrètes.
 
Blanqui dirige le 12 mai 1839 une insurrection au cours de laquelle il tente d’occuper l’Hôtel de Ville de Paris et de soulever les ouvriers. Arrêté, il est condamné à mort mais sa peine est commuée en prison à vie. Il est cependant libéré en 1848. Il prend alors part à de nouvelles émeutes en mars de la même année. Il participe encore à des manifestations révolutionnaires le 31 octobre 1870 et le 22 janvier 1871.
 
On le voit, dès ses débuts, l’extrême gauche est marquée par l’antidémocratisme, l’antiparlementarisme.
 
Au début des années 1880 se forme une nouvelle extrême gauche. En effet, c’est à cette époque que se constitue le mouvement anarchiste dont le maître mot pourrait être : « la propagande par le fait ». Autrement dit, les anarchistes utilisent le terrorisme pour parvenir à leurs fins, l’établissement d’une société sans classes. C’est à partir de 1892 que la France est frappée par une vague d’attentats anarchistes. En 1894, on assiste à une véritable « épidémie » d’attentats qui oblige à voter des lois répressives. Les socialistes n’hésitent pas à qualifier ces dernières de « scélérates ». L’idée majeure de ces gauchistes réside, par exemple, dans le cri de Vaillant, auteur d’un attentat le 9 décembre 1893 : « Mort à la société bourgeoise et vive l’anarchie ! ».
 
 
La révolution : oui… mais comment ?
 
 
Au début du XXe siècle, l’idée révolutionnaire s’implante dans l’extrême gauche grâce à Lénine et à la révolution d’octobre 1917 en Russie. Elle va se développer avec le trotskisme qui défend les concepts de parti révolutionnaire et de révolution mondiale. Trotski a effectué quatre séjours en France, ce qui peut expliquer le succès du trotskisme. Le trotskisme connaît un premier temps fort en 1934-1935 lorsque ses adeptes pratiquent l’entrisme (1) au sein de la SFIO. Ensuite, au lendemain de la guerre, en 1945-1947, ils exercent une influence certaine lors des grèves ou dans certaines entreprises. Puis dans les années 1960-1970, ils parviennent à donner une couleur marxiste aux revendications des étudiants.
 
Dans les années 1950, un courant d’extrême gauche développe l’idée que la révolution doit se faire non par un parti – comme pour le trotskisme – mais par les masses. Ainsi, Cornelius Castoriadis et Claude Lefort défendent, dans leur revue intitulée Socialisme ou barbarie, l’idée du conseillisme, un communisme des conseils, différent de la dictature d’un parti. Après mai 1968, les idées d’« autogestion » sont en vogue.
 
Les années 1960 voient la naissance d’un autre courant gauchiste encore, le maoïsme. Ce dernier consiste en la doctrine de Mao Zedong. En 1967 un parti maoïste est fondé, le PCMLF, le parti communiste marxiste-léniniste de France. L’idée est de faire la révolution par le truchement d’un parti. Mais son influence est très limitée. Les maoïstes les plus nombreux choisissent l’idée de la révolution par les masses. Leur objectif réside alors dans l’établissement d’un lien avec la base ouvrière. On dénonce les cadences inhumaines, les accidents du travail… L’antidémocratisme se retrouve dans ce courant puisque ces maoïstes se lancent dans des actions illégales : distribution de produits de luxe volés, opérations commandos, séquestrations…
 
Enfin, dans les années 1970, le groupuscule Action directe prend la voie du terrorisme : cette méthode violente d’instaurer la société égalitaire réapparaît donc, avec pour corollaire la volonté de mettre à nu le caractère fasciste de la démocratie libérale.
 
Ainsi, dans les années 1960 et 1970, l’extrême gauche s’est caractérisée par une grande diversité dans les moyens à mettre en œuvre la société parfaite.
 
 
Les antimondialistes : « Prophètes d’un âge d’or jamais au rendez-vous » (M. Winock)
 
 
Depuis les années 1990, l’extrême gauche connaît un regain de dynamisme. Le trotskisme retrouve une certaine audience car il réussit à capter les revendications d’un mécontentement social qui ne se satisfait pas des organisations traditionnelles. Le capitalisme est donc toujours l’éternel ennemi mais sous un nouveau nom : on dénonce « l’ultralibéralisme », « l’impérialisme », le « néolibéralisme », toutes ces expressions renvoyant à la mondialisation.
 
À ce titre, les antimondialistes, notamment à travers le groupuscule ATTAC, s’apparentent à l’extrême gauche en raison de leurs méthodes antidémocratiques. Ils rejoignent les associations telles que Droit au logement (DAL), Action contre le chômage (AC) ou certains syndicats comme SUD qui entretiennent la contre-culture révolutionnaire.
 
Mais le problème est justement là : les gauchistes d’aujourd’hui se contentent d’un discours « anti- », sans projet positif, sans alternative. Pour quelles raisons ?
 
D’abord, la société française d’aujourd’hui est post-industrielle, marquée par la désindustrialisation. Or, le marxisme avait élaboré son projet révolutionnaire en lien avec la montée en force du prolétariat (la fameuse idée selon laquelle les riches deviendraient de plus en plus riches et de moins en moins nombreux et les pauvres de plus en plus pauvres et de plus en plus nombreux). Par conséquent, le projet révolutionnaire peut difficilement exister.
 
Ensuite la faillite complète et désastreuse du socialisme a privé l’extrême gauche d’une alternative crédible.
 
Ainsi les gauchistes constituent des groupes très divers. Mais l’unité de l’extrême gauche, qui se retrouve à toutes les périodes, est opérée par l’antidémocratisme et la volonté d’instaurer la société sans classes. On pourrait ajouter à ces éléments le manichéisme : opposition riches/pauvres, capitalisme/travail voire pays du Nord/pays du Sud pour les antimondialistes.
 
Pour conclure ce panorama historique de l’extrême gauche en France, citons Michel Winock qui définit les gauchistes comme d’« inlassables prophètes d’un âge d’or futur jamais au rendez-vous » (2).
 
 
 
 
 
Notes
(1) L’entrisme consiste à infiltrer des associations (partis, syndicats…) pour y implanter les idées trotskistes.
 
(2) WINOCK, Michel, « La passion de l’égalité », in L’Histoire, n° 263, mars 2002.
 
 
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17 juillet 2005 7 17 /07 /juillet /2005 14:39
Lorsque le 1er juillet 1962 le Rwanda devient indépendant, Kayibanda, un Hutu, est président. Les Hutu représentant 85 % de la population, on pense que la majorité détient le pouvoir. C’est un leurre : seule une minorité dirige le pays. Cela s’explique par le fait que le peuple hutu n’a jamais été uni. Et l’arrivée au pouvoir d’Habyarimana ne changera rien.
 
Au moment de l’indépendance, la démocratie a fait triompher les deux partis hutu, le Parmehutu et l’APROSOMA (1). Le président hutu s’appelle Grégoire Kayibanda. Les Hutu représentant 85 % de la population rwandaise, on aurait pu croire que c’est la majorité qui allait donc exercer le pouvoir avec ses représentants. En réalité, seule une minorité va diriger le pays. Pourquoi ?
 
 
Le peuple hutu n’est pas uni
 
 
Même si les élections ont montré que les votes étaient ethniques – par exemple le référendum sur la monarchie a vu près de 80 % des suffrages rejeter celle-ci en 1961 –, le peuple hutu n’a jamais été uni. Cela s’explique par les mentalités. Les Tutsi, qui sont initialement des éleveurs, ont une vision large des choses, ils savent avoir une vue d’ensemble de telle ou telle situation : ces facultés sont tout à fait adaptées à des hommes de pouvoir. En revanche, les Hutu sont des agriculteurs et leur vision n’est pas du tout la même : chacun se soucie de son champ, de son exploitation, l’horizon d’un agriculteur est donc limité par le terrain qu’il cultive en quelque sorte. Un agriculteur n’a pas besoin d’avoir une vision large, seul son exploitation compte. Si bien que les Hutu ont toujours eu tendance au découpage, au morcellement des espaces. Cette tendance au découpage se retrouve au niveau national après l’indépendance.
 
En effet, à l’échelle du Rwanda, trois grandes tendances se dessinent dans le peuple hutu : les Hutu du centre ont fondé, grâce à Grégoire Kayibanda, le Parmehutu et le siège du pouvoir se trouve à Gitarama ; les Hutu du sud ont aussi leur parti, l’APROSOMA ; les Hutu du nord enfin constituent la dernière tendance. Un phénomène apparaît donc au moment de l’indépendance : le régionalisme. Et les différentes tendances, qu’on pourrait presque qualifier d’ethnies à cause de leurs différences culturelles importantes, s’affrontent entre elles.
 
 
Nouveau régionalisme
 
 
Dans ce contexte, le président, Kayibanda, va vouloir neutraliser les oppositions. Il a déjà supprimé les deux partis tutsi, l’UNAR et le RADER suite à des attaques en 1962-1963 (2). La république se transforme en fait en dictature : toutes les nominations dépendent du président, la tendance au secret d’État est très claire, et seuls les fidèles de Kayibanda, des Hutu du centre, détiennent les rouages de l’État. La voie vers l’autoritarisme a été d’autant plus facile que l’opposition à Kayibanda s’est révélée incapable de s’organiser.
 
Le président a pour objectif d’éliminer ses opposants, tant du Nord que du Sud. Il va commencer par ces derniers. Pour cela, il décide de s’appuyer sur les Hutu du nord : il confie des postes dans l’armée à des nordistes afin de bénéficier de leur soutien. Parmi ces Hutu figure Juvénal Habyarimana. Grâce à ces manœuvres, l’APROSOMA disparaît et toute l’opposition sudiste avec. C’est alors qu’il envisage de se débarrasser des nordistes.
 
On le voit, à cause du régionalisme, le pouvoir de Kayibanda est allé très loin dans la voie autoritaire : il s’est fait des ennemis de toute part et se retrouve finalement isolé au début des années 1970. C’est pour sortir de cette mauvaise situation qu’il trouve chez la population tutsi un bouc émissaire idéal car les mécontentements vont se reporter sur eux. D’où une nouvelle vague de persécutions tutsi à partir de février 1973.
 
En parallèle, Kayibanda cherche toujours à se défaire des Hutu du nord, et en particulier d’Habyarimana. Ce dernier, se sachant en danger, opère alors un coup d’État, totalement improvisé, le 5 juillet 1973. La république change de président. On espère alors qu’elle va entrer dans une nouvelle phase.
 
Dans les faits, le régionalisme va subsister. Plus précisément, un régionalisme va en remplacer un autre. Certes, le pays connaît un net développement agricole, il s’intègre dans des unions régionales comme la CEPGL (Communauté économique des pays des Grands Lacs) et surtout, le nouveau président instaure un système de quotas favorables aux Tutsi : ceux-ci peuvent faire du commerce, se lancer dans les affaires, travailler dans le monde des finances… Néanmoins ils n’ont pas accès aux responsabilités politiques.
 
Le siège du pouvoir change : il passe de Gitarama à Ruhengeri, au nord du pays donc. La minorité qui détient le pouvoir est constituée par ce qu’on appelle l’akazu, un réseau de fidèles issus de la belle-famille d’Habyarimana. En 1975 naît le Mouvement révolutionnaire national pour le développement (MRND), parti unique auquel les nouveaux-nés adhèrent automatiquement. Par conséquent, c’est bien un second régionalisme qui s’est mis en place avec Habyarimana : le régionalisme du nord a remplacé celui du centre.
 
Mais à partir des années 1980, le régime d’Habyarimana connaît de sérieuses difficultés.
 
 
Habyarimana affaibli
 
 
Quatre dynamiques tendent à affaiblir la république de Ruhengeri. La première est formée par une crise économique et sociale grave. En effet, un exode rural important amène dans les villes une population de désœuvrés et de prostituées qui colle mal avec l’image d’un pays vertueux que le Rwanda veut donner de lui-même. Surtout, l’explosion démographique aggrave le problème de surpopulation : le poids de l’Église était tel que toute politique antinataliste a été un échec. En outre, pour beaucoup de familles, les enfants représentaient une main d’œuvre gratuite. L’augmentation du nombre d’habitants entraîne donc une faim de terre et une grave crise du monde rural.
 
La deuxième dynamique réside dans le fait que les Tutsi qui se sont exilés depuis l’arrivée de Kayibanda au pouvoir veulent rentrer au Rwanda. Ils ne cessent de demander aux autorités rwandaises leur retour au pays. Or, Habyarimana est confronté à la surpopulation de son pays : s’il accepte le retour des Tutsi, la crise ne va faire qu’empirer. C’est pourquoi il hésite beaucoup, ce qui fragilise encore son pouvoir.
 
La troisième dynamique vient d’une erreur d’Habyarimana. En effet, au début de sa présidence, ce dernier a fait passer en jugement les membres du régime de Kayibanda. Les accusés ont été condamnés ou bien à la peine de mort ou bien à la prison. Or, ils étaient considérés comme les pères fondateurs de la république, ils étaient les acteurs de la révolution de 1959, événement fondamental pour les Hutu en général et pour les Hutu du centre en particulier. Par conséquent, ces derniers ont fait d’Habyarimana leur ennemi mortel, celui qui a voulu se venger des Hutu du centre. C’est donc pour affaiblir le régime qu’ils nouent des contacts avec la diaspora tutsi en exil depuis 1959.
 
Enfin, les pressions de la France constituent la dernière dynamique de fragilisation du pouvoir d’Habyarimana. En effet, François Mitterrand ne cesse de pousser le président rwandais sur la voie de la démocratisation : il veut l’obliger à faire du Rwanda une véritable démocratie.
 
Kayibanda était allé trop loin dans l’autoritarisme et son régime est tombé ; Habyarimana se voit affaibli par divers événements mais à la fin des années 1980, il est encore en place. En 1990, il finit par accepter le retour d’un certain nombre de Tutsi, prévu pour le mois de novembre. Mais le 1er octobre, le FPR (3) attaque le Rwanda : la guerre est déclarée. Dès lors les événements vont se précipiter, les oppositions à Habyarimana viendront de toutes parts et il sera assassiné en 1994.
 
 
 
 
 
Notes
(1) En 1958 et 1959 sont nés quatre partis politiques : deux rassemblaient les Hutu (l’APROSOMA et le Parmehutu) et deux représentaient les Tutsi (l’UNAR et le RADER).
 
(2) Les Tutsi qui s’étaient exilés en 1959 essayèrent tout de suite de reprendre le pouvoir par la force : ils lancèrent donc des attaques sur le Rwanda dans cette optique.
 
(3) Le FPR (Front patriotique rwandais), l’organisation de la diaspora tutsi, a attaqué avant le retour des premiers Tutsi car son idée était de reprendre le pouvoir par la force. Or, pour légitimer son action, il devait faire croire qu’Habyarimana refusait le retour des Tutsi au Rwanda. Il lui était donc impératif d’attaquer avant novembre sinon, il n’aurait plus eu de légitimité.
 
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Published by Léon Cahlinel - dans Analyse
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