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1 janvier 2010 5 01 /01 /janvier /2010 08:58



2010, année de la Russie

 

 


2010 est l’année de la Russie en France. Elle sera caractérisée par de multiples événements culturels. C’est l’occasion de découvrir ou de redécouvrir des moments forts du passé russe. Nous consacrerons donc plusieurs articles dans le courant de cette année à la Russie. Pour commencer, nous avons choisi de nous intéresser à la constitution progressive de ce vaste territoire.


 

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7 novembre 2009 6 07 /11 /novembre /2009 17:40

Il y a vingt ans, le mur de Berlin s’écroulait : l’Allemagne de l’Est se débarrassait du communisme. Moins d’un an plus tard, l’Allemagne était réunifiée. Cet événement marquait la fin de la Guerre froide. Il représentait aussi la faillite complète du socialisme.

Dans la nuit du 9 au 10 novembre 1989, les Berlinois de l’Est mettaient à bas le mur qui les emprisonnait depuis presque trente ans. Cet événement fut une surprise dans le monde entier, pourtant, il n’était que l’aboutissement d’un long processus.


1961, la construction du mur ou l’échec du socialisme


En juillet-août 1945, à la conférence de Potsdam se retrouvent les Soviétiques, les Américains et les Britanniques. Ils décident notamment de la division de l’Allemagne en quatre zones d’occupation, chacune revenant à l’une des puissances occupantes : Etats-Unis, Union soviétique, Grande-Bretagne et France. Berlin elle-même est divisée en quatre zones d’occupation. La particularité de sa situation provient du fait qu’elle est située en plein cœur de la zone d’occupation soviétique. Mais à aucun moment le principe de l’unité allemande – et celle de Berlin, bien sûr – n’est remis en cause.

Cependant, l’Allemagne, et Berlin en particulier, va être le symbole et le théâtre de la Guerre froide. Les Alliés ne parviennent pas à trouver un accord sur l’avenir de l’Allemagne, et donc sur celui de Berlin. Les communistes se sont emparés de tous les postes de commande en Allemagne de l’est, ce qui contraste fortement avec les trois autres zones d’occupation. En juin 1948, les Occidentaux prennent la décision d’introduire à Berlin la réforme monétaire qu’ils ont réalisée en Allemagne de l’ouest, avec la création notamment du Deutsche Mark. Mais l’URSS, qui veut s’emparer de la totalité de Berlin, réagit par un blocus de la ville : toutes les voies d’accès terrestres (chemins de fer, fleuves, routes) sont coupées. Berlin-ouest est sauvée par la mise en place d’un pont aérien qui ravitaille les habitants jusqu’au 12 mai 1949, lorsque le blocus est finalement levé. Mais la coupure entre les deux villes est consommée : à Berlin-Est, la dictature communiste est en place, avec un parti unique au pouvoir, le SED, Parti socialiste unifié ; à Berlin-Ouest, les sociaux-démocrates, très anticommunistes, ont été élus démocratiquement en décembre 1948.

Cette coupure se renforce encore par la création, en mai 1949, de la République fédérale d’Allemagne (RFA), qui fait de Berlin-Ouest un de ses Land, c’est-à-dire l’un de ses Etats fédérés, et de la République démocratique allemande (RDA), en zone d’occupation soviétique. De surcroît, les évolutions respectives dans chacune des deux parties de la ville sont radicalement différentes : là où à l’Ouest la pénurie prend fin, la reconstruction est très rapide et l’économie prospère, à l’Est, en revanche, la ville souffre de pénurie et les traces de la guerre restent toujours visibles. La situation est telle à Berlin-Est que la population se révolte les 16 et 17 juin 1953. Le mouvement est réprimé dans le sang par Khrouchtchev qui a envoyé les chars.

Les conditions de vie sont tellement déplorables à l’Est et les possibilités de s’exprimer étant nulles pour les Berlinois de l’Est, que ceux-ci choisissent la seule solution qui leur reste : la fuite à l’Ouest. De 1945 à 1961, trois millions cinq cent mille personnes quittent la RDA socialiste pour rejoindre la RFA capitaliste : ces personnes sont des médecins, des ingénieurs, des techniciens, des cadres, des membres des professions libérales et beaucoup de jeunes. La RDA connaît ainsi un appauvrissement à la fois quantitatif et qualitatif de sa population. Sur ce rythme, la RDA aurait été vidée de ses habitants en moins d’un siècle. C’est une véritable hémorragie qui affecte l’Etat communiste. Pour Khrouchtchev, Berlin-Ouest représente « une tumeur cancéreuse » pour la RDA : il faut dire que l’opulence et le haut niveau de vie de Berlin-Ouest contraste fortement avec la pénurie de la RDA. Face à cette hémorragie – dans les six premiers mois de 1961, 500 000 personnes émigrent –, Khrouchtchev, dans un premier temps, demande le retrait des troupes occidentales de Berlin-Ouest.

Aussi, pour stopper ce mouvement d’émigration, l’URSS fait construire, dans la nuit du 12 au 13 août 1961, un mur de béton de 165,7 kilomètres qui entoure complètement Berlin-Ouest, complété par des miradors, des installations de tirs automatiques et un no man’s land truffé de mines, large de 30 à 50 mètres du côté est. Ainsi, les Berlinois de l’Est étaient prisonniers du système communiste. Cette date est marquante car elle est la preuve la plus éclatante de l’échec du socialisme : les dirigeants politiques ont été contraints d’empêcher par la force et la violence les individus d’exercer leur droit fondamental à se déplacer où ils le veulent pour quitter la vie misérable de la RDA et rejoindre la RFA. Berlin-Ouest était un scandale aux yeux des Soviétiques, un bastion capitaliste qui osait défier le socialisme – et qui attirait les Allemands de l’Est. Dans les années qui suivent, des centaines de personnes sont tuées alors qu’elles tentent de passer de l’Est à l’Ouest.


« Nous voulons partir »


La conséquence de la construction du mur en Allemagne de l’Est est la stabilisation du régime. En effet, celui-ci était confronté en permanence à la fuite de ses habitants. L’édification du mur a « eu un effet apaisant ». [
1] Et la répression est toujours féroce. Deux villes radicalement différentes se font face à Berlin : à l’Ouest, la société de consommation, l’abondance, les tenues vestimentaires très variées, le grand nombre de voitures constituent la vitrine du bloc occidental ; à l’Est, la couleur dominante est le gris : celui des immeubles délabrés, mais aussi des uniformes, omniprésents, constitutifs de la société communiste totalitaire et militarisée.

Dans les années 1970, le chancelier ouest-allemand Willy Brandt lance l’Ostpolitik, c’est-à-dire une politique d’ouverture vers les pays de l’Est. Elle permet d’assouplir les conditions de circulation entre l’Est et l’Ouest par plusieurs traités signés en septembre et décembre 1971, en décembre 1972. Ces accords permettent par exemple aux Berlinois de l’Ouest de circuler sans être gênés par les Soviétiques et ils peuvent bénéficier d’un laissez-passer qui leur offre la possibilité, pour une journée, de retrouver des proches à l’Est. Dès les années 1970, le mur n’est donc déjà plus une frontière hermétique.

En 1985, Gorbatchev arrive au pouvoir. Il lance un programme de réformes important qui tiennent en deux mots, glasnost et perestroïka. Ces réformes consistent à introduire des mécanismes de marché dans le système économique et à supprimer le contrôle de l’information, la langue de bois et les mensonges. L’idée – fausse – de Gorbatchev est de réformer le communisme. Or, ce dernier étant incompatible avec la liberté, il va s’effondrer. Comme le mur de Berlin.

Car l’un des aspects des réformes de Gorbatchev est l’abandon de la doctrine Brejnev, qui défendait l’idée que l’URSS pouvait intervenir dans n’importe lequel de ses satellites si elle estimait que le socialisme y était menacé. En abandonnant cette doctrine, les Etats satellisés retrouvent ainsi une vraie souveraineté. Ainsi, la Hongrie, ouvre le rideau de fer en mai 1989. Profitant de l’occasion, plus de 65 000 Est-Allemands – des ouvriers, des jeunes, des cadres – franchissent la frontière entre Hongrie et Autriche pour rejoindre la RFA.

Dans le même temps, en RDA, Erich Honecker, le secrétaire général du SED qui dirige le pays depuis 1971, réagit dans une direction totalement opposée à celle prise à Moscou : en témoigne la déclaration qu’il fait le 19 janvier 1989 : « Dans cinquante ou cent ans, le Mur sera toujours là. »

Il accentue la répression. Les films, revues et livres favorables à la perestroïka sont interdits, la répression communiste de la place Tiananmen en Chine, en juin, est bruyamment approuvée. Mais les autorités est-allemandes sont submergées de demandes d’émigration. Elles décident de les accorder, pensant mettre dehors des « éléments antisocialistes » ou « contre-révolutionnaires ». De plus, le mouvement de sortie du communisme prend un essor considérable en Pologne et en Hongrie. Le peuple est-allemand prend alors le courage d’oser manifester, ce qu’il n’avait pas fait depuis juin 1953. Dès la fin septembre, des manifestations ont lieu, avec pour slogan ce mot terrible qui veut tout dire des conditions de vie en Allemagne de l’Est : « Nous voulons partir. » À Leipzig, ils sont 5 000 le 5 septembre, puis 120 000 le 16 octobre pour réclamer la possibilité de partir et la tenue d’élections libres. Le 2 septembre, une lettre de la Conférence des Eglises évangéliques est adressée à Honecker pour lui demander des réformes et des autorisations de voyage pour ceux qui en feraient la demande. Le 9 septembre, des groupes d’opposition s’organisent. Le 8 octobre, le parti social-démocrate allemand se reconstitue en RDA.

Face à la pression de la rue, Honecker est contraint de démissionner le 18 octobre. Il sera arrêté plus tard pour répondre de ses crimes. Il est remplacé par Egon Krenz. Mais le mouvement populaire prend toujours plus d’ampleur. Le 4 novembre, un million de Berlinois descendent dans la rue. Egon Krenz fait annoncer, par erreur, le 9 novembre, que le Mur de Berlin est ouvert. Les habitants de l’Est, à cette annonce, se précipitent sur l’édifice. Ils y ouvrent des brèches, avant de le détruire totalement. Les Allemands de l’Est se libèrent enfin du cauchemar communiste.

Dans les jours qui suivent, 130 000 Est-Allemands rejoignent la RFA. Pour mettre un terme à l’exode, le gouvernement de Hans Modrow tente, à partir du 18 novembre, d’instaurer un autre socialisme, un socialisme différent. En vain : en deux mois, le SED perd 2,5 millions de membres !

Le 1er décembre, la Chambre révise la Constitution : le SED perd le monopole du pouvoir. Le 7, est créée une commission chargée d’enquêter sur les crimes commis par la Stasi, la police politique du régime est-allemand. Un gouvernement provisoire se met en place le 5 février 1990, en attente d’élections législatives qui doivent avoir lien en mars. En parallèle, l’exode se poursuit : en moyenne, 2 000 personnes partent chaque jour en RFA.

Face à cet exode massif, le chancelier ouest-allemand, Helmut Kohl, doit réagir. Il fait alors une déclaration, le 28 novembre 1989 : il propose la mise en place d’un processus en trois étapes : 1/ une « communauté contractuelle » entre la RDA et la RFA ; 2/ une « confédération » ; 3/ enfin, une Allemagne unie dans un Etat fédéral. Le mur tombé, se pose en effet la question de la réunification. Le 18 mars 1990, les premières élections libres en RDA donnent la majorité à la coalition « Alliance pour l’Allemagne » qui est favorable à une réunification allemande rapide et qui obtient 47 % des voix.

Le 1er juillet, l’union monétaire est réalisée : le Deutsche Mark est adopté à l’Est, ce qui va coûter très cher à l’Ouest. Le 16 juillet, la RDA entre à l’OTAN. En effet, Kohl souhaite une Allemagne unie dans l’OTAN sans aucune troupe étrangère sur son sol, autres que celles de l’Alliance. Les troupes soviétiques doivent quitter la RDA dans un délai de quatre ou cinq ans. Le 31 août, la RDA, sur le point de mourir, et la RFA signent le traité d’unification, lequel est ratifié par les deux parlements le 20 septembre. Le 3 octobre, il entre en vigueur : l’Allemagne est réunifiée. Helmut Kohl en est le premier chancelier. Cette unification va coûter très cher à l’Allemagne de l’Ouest : elle va investir des milliards dans l’ex-RDA socialiste pour combler les déficits budgétaires, financer des équipements publics, mettre en place une sécurité sociale et des mesures pour entrer dans les mécanismes du marché et de la concurrence.


Marx réfuté sur tous les points


La chute du mur de Berlin ne s’inscrit pas seulement dans l’histoire de l’Allemagne d’après-guerre. Elle est aussi à replacer dans un contexte européen, celui des bouleversements profonds qui se déroulèrent dans les démocraties populaires et qui allaient contribuer à faire disparaître le communisme en Europe. En Pologne, dès 1980, un syndicat libre, indépendant du pouvoir communiste, réussit à se créer. Présidé par Lech Walesa, il entendait promouvoir la démocratie. Il organisa de nombreuses grèves entre 1982 et 1989. Grâce à la perestroïka, tous ses candidats furent élus aux élections de juin 1989 et pour la première fois, un non communiste devint chef du gouvernement polonais. Walesa devint, l’année suivante, président de la Pologne. En 1991, aux premières élections libres, le communisme fut écrasé.

Ce sont des changements comme ceux survenus en Pologne pendant la décennie 1980 qui eurent lieu dans les autres satellites de l’URSS : Hongrie, Tchécoslovaquie, Roumanie, Bulgarie et Yougoslavie. Les peuples, ne supportant plus le totalitarisme et à la faveur des réformes lancées par Gorbatchev, se débarrassèrent du communisme et retrouvèrent la liberté. L’effondrement du mur de Berlin est le symbole, matériel, de la chute du rideau de fer qui maintenait prisonniers les personnes des pays de l’est. En 1989, une véritable révolution géopolitique s’opéra : la partition de l’Europe, coupée par le rideau de fer communiste depuis quarante ans, disparut et le continent put retrouver son unité. Sur le plan international, la Guerre froide se terminait et le monde, qui avait été bipolaire pendant quarante ans, connaissait une vraie révolution géopolitique lui aussi.

L’année 1989 représenta aussi l’effondrement du communisme, à la fois comme système politique et comme doctrine. L’échec politique était évident puisque l’URSS ne survécut pas à l’introduction de la liberté dans le système : elle se désagrégea en 1991.

L’échec économique était tout aussi évident. Les statistiques soviétiques n’étaient que le résultat d’un processus de propagande, la pollution, dont Tchernobyl n’est qu’un exemple, faisait des ravages, l’écart dans le domaine industriel entre l’URSS et l’Occident constituait un gouffre. En résumé, le bloc soviétique, malgré quelques rares réussites, dans le domaine spatial notamment, avait l’économie d’un pays sous-développé. La propriété d’Etat des facteurs de production et d’échange facilitait grandement la pollution et l’exploitation catastrophique de toutes les ressources naturelles. En effet, dans un tel système, rien n’appartient à personne, donc personne n’est responsable car personne n’est propriétaire. Tout était permis. L’économie de pénurie qui caractérisait les pays socialistes s’explique par la suppression du marché. C’est parce que les prix étaient strictement encadrés et maintenus très bas que la demande augmentait alors que l’offre était, dans le même temps, contrariée en raison même de cet encadrement. Le résultat était donc la pénurie. Par ailleurs, le chômage, tare des pays capitalistes, était inconnu – en théorie – dans les paradis socialistes parce que tout le monde avait un emploi. C’est oublier que le pouvoir d’achat était très faible. On connaît la fameuse blague qui courait à l’époque soviétique : « Ils font semblant de nous payer, on fait semblant de travailler. » En outre, le goulag était un système commode pour résorber le chômage et mettait à disposition une main d’œuvre gratuite, preuve que le socialisme ne pouvait fonctionner sans réduire en esclavage une partie de la population.

Enfin, le socialisme dit scientifique de Marx avait reçu, tout au long du XXe siècle, une implacable réfutation de la part de l’expérience historique. La chute du mur symbolisait ainsi l’écroulement d’une théorie erronée. Tous les points de la doctrine avaient été démentis. Ni la paupérisation du prolétariat, ni le dépérissement de l’Etat soviétique n’eurent lieu. La fin de l’histoire prophétisée par Marx et Engels n’était que pure imagination. Quant à la lutte des classes – en admettant qu’elle existe vraiment –, rien n’a prouvé qu’elle est le moteur de l’histoire.

Ainsi, la chute du mur de Berlin était aussi celle du socialisme, pas seulement « réel ». La leçon majeure de cet événement résidait dans la condamnation du principe même du socialisme, et en particulier du marxisme. Martin Malia a bien exprimé cette idée : « il n’y a pas de troisième voie entre le capitalisme et le socialisme réel. En fait, il n’y a même pas de deuxième voie durable. […] Le socialisme, au sens marxiste du terme, cela n’existe pas. » [
2]

La chute du Mur de Berlin en 1989, au-delà de toutes ses significations politiques, géopolitiques, idéologiques, fut d’abord et avant tout le fruit d’un attrait irrésistible pour la liberté. L’on redécouvrait ainsi – et ce ne fut pas sans douleur pour bon nombre d’intellectuels et de militants – les composantes inséparables du libéralisme : la démocratie et l’économie de marché. Le grand historien François Furet, dans un article intitulé « Les feuilles mortes de l’utopie » [
3], l’a bien rappelé :

« Le capitalisme et la démocratie sont les deux destins de l’individu moderne, déchiré à l’intérieur de lui-même. L’idée communiste, que Marx avait cru fonder sur la science de l’histoire, avait pour objet de séparer ces deux destins, et de réaliser la vraie démocratie par l’abolition du capitalisme. Ce que nous redécouvrons, en cette fin de siècle, c’est que les deux destins noués par la modernité sont inséparables, que la liberté n’existe pas sans le marché, puisque ceux qui avaient prétendu échapper à cette dure loi ont couru à la catastrophe politique et économique. »






Aller plus loin :
BUFFET, Cyril, Histoire de Berlin des origines à nos jours, Paris, PUF, « Que sais-je ? », 1994.
BUFFET, Cyril, Le jour où le Mur est tombé, Paris, Larousse, 2009.
DROIT, Emmanuel, L'Homme nouveau ?, Rennes, PUR, 2009.
FEJTÖ, François, Histoire des démocraties populaires, 2 volumes, Paris, Le Seuil, « Points histoire », 1969.
GONIN, Jean-Marc et GUEZ, Olivier, La Chute du Mur, Paris, Fayard, 2009.
LE GLOANNEC, Anne-Marie, 1961. Un mur à Berlin, Bruxelles, Complexe, 1985.
Novembre 1989. Le Mur de Berlin s’effondre, Paris, Le Seuil, 1999.
« La chute du mur de Berlin » (dossier spécial), in L'Histoire, octobre 1999, n° 236, pp. 31-73.
« 1989 : Liberté à l’est » (hors série), Le Monde, septembre 2009, n° 16.
« Le mur de Berlin. Quarante ans de frontière de fer » (dossier spécial), in L'Histoire, octobre 2009, n° 346, pp. 52-101.
L’exposition du CHRD de Lyon intitulée « Nous sommes le peuple », du 22 octobre au 28 février 2010.






[1] FRANÇOIS, Étienne, « Berlin-Est, Berlin-Ouest : la ville coupée en deux », in L’Histoire, octobre 1999, n° 236, p. 49.

[2] MALIA, Martin (entretien), « L’énigme Gorbatchev », in L’Histoire, octobre 1999, n° 236, p. 53.

[3] FURET, François, « Les feuilles mortes de l’utopie », in Le Nouvel observateur, 26 avril 1990.


Source de l’illustration.

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2 octobre 2009 5 02 /10 /octobre /2009 17:51

Les 9 et 10 novembre 1799, Bonaparte prenait le pouvoir par un coup de force. S’il était le résultat de l’ambition personnelle d’un chef militaire, il était surtout, et d’abord, l’aboutissement de l'évolution d’un régime instable, corrompu et incapable de fonctionner sans pratiques illégales.


« Dans les temps de troubles et de factions, les chefs des armées deviennent les arbitres du sort de leur pays et font pencher la balance en faveur du parti qu’ils ont embrassé. Si ce sont des César ou des Cromwell ils s’emparent eux-mêmes de l’autorité. »


Ainsi s’exprimait Robespierre au club des Jacobins en 1792 pour s’opposer, presque seul contre tous, à ce que la France entre en guerre contre les têtes couronnées européennes. Il mettait en garde contre le danger de la prise du pouvoir par un militaire à la faveur de ses victoires et de son prestige personnel, tant que la Révolution n’aurait pas été consolidée. Son analyse s’est révélée juste. Le coup d’Etat de novembre 1799 a offert le pouvoir à un jeune général ambitieux, Napoléon Bonaparte. Il a eu lieu parce que le régime qu’il a détruit, le Directoire, était dans l’incapacité de se stabiliser et de se réformer.


Le Directoire : un régime instable et discrédité


À la chute de Robespierre, en juillet 1794, la France sort de la Terreur. L’objectif des thermidoriens est alors d’arrêter la Révolution. La décision est alors prise d’élaborer une nouvelle Constitution qui est proclamée le 23 septembre 1795 (1er vendémiaire an III). Cette Constitution instaure le régime du Directoire. C’est ce régime qui a existé en France jusqu’en 1799 et qu’a détruit le coup d’Etat de Bonaparte. La nouvelle Constitution instaure d’abord le suffrage censitaire indirect. C’est par ce suffrage que sont désignées les deux chambres du Corps législatif : le Conseil des Cinq-Cents et le Conseil des Anciens. Ces deux Conseils sont élus pour trois ans et renouvelés par tiers chaque année. Le pouvoir exécutif appartient à un Directoire de la République – d’où le nom du régime – composé de cinq membres nommés par les Anciens à partir d’une liste dressée par les Cinq-Cents. Ce Directoire est renouvelé tous les ans par cinquième. Ce sont les Directeurs qui nomment aussi les sept ministres du gouvernement. Ces dispositions visent ainsi non seulement à se protéger de l’éventuelle dictature d’une Assemblée toute-puissante mais aussi de celle d’une seule personne. Par ailleurs, l’article 375 stipule : « Aucun des pouvoirs institué par la Constitution n’a le pouvoir de la changer dans son ensemble ni dans aucune de ses parties. » Certes, le titre XIII donnait la possibilité d’une révision mais la mise en pratique de la procédure était tellement stricte que cela revenait à rendre impossible toute modification. Enfin, deux décrets pris les 23 et 31 août 1795, les décrets des deux tiers, stipulent que les deux tiers des futurs membres des deux Conseils devront être choisis parmi les députés de la Convention. C’était une façon de les maintenir au pouvoir et d’écarter la possibilité d’une arrivée d’une majorité de royalistes ou de jacobins.

Mais cette précaution ne sera pas utile. Car aux élections d’avril 1797 les royalistes obtiennent la majorité dans les deux Conseils. C’est par un coup d’Etat que la menace est écartée, avec l’aide de l’armée. En mai 1798, l’élection de jacobins est invalidée par les autorités. Autrement dit, le Directoire est incapable d’assurer son existence sans recours à des pratiques illégales et, dans le cas d’avril 1797, sans recours à la force armée, laquelle devient ainsi une partenaire du pouvoir civil. Rien n’est prévu en cas de conflit entre le Législatif et l’Exécutif. Ces coups de force illustrent bien l’échec constitutionnel du Directoire et la faiblesse de l’assise du régime dans le pays.

À ces difficultés structurelles du Directoire s’ajoutent les problèmes financiers, économiques et militaires. Le déficit de l’Etat est réglé par la banqueroute des deux tiers, qui achève de discréditer le régime dans l’opinion, les difficultés économiques s’expliquent par la crise monétaire, la réquisition des campagnes pour les besoins de l’armée, la rationnement dans les villes, ce qui cause un appauvrissement généralisé et une augmentation du chômage et de la délinquance. Les désertions augmentent en nombre et les hommes appelés à rejoindre l’armée répondent peu présents : par exemple, à l’automne 1798, lors de la levée de 200 000 hommes, moins de la moitié seulement rejoint son corps d’affectation. Les difficultés militaires, à l’extérieur, grandissent, comme en témoigne l’échec de l’expédition d’Égypte menée par Napoléon Bonaparte. En outre, l’opposition royaliste se réveille en 1799 : une révolte dans le sud-ouest a lieu et la guérilla en Vendée et en Normandie connaissent un nouveau regain. Enfin, la participation électorale aux élections est faible, les personnes se détournent des fêtes civiques organisées par le Directoire et il est difficile de trouver des administrateurs. Le Directoire, rejeté par l’opinion, marqué par la corruption et aux prises avec d’importantes difficultés, est l’objet de tous les doutes sur sa capacité à survivre. C’est la situation idéale pour un coup d’Etat : dans une conjoncture aussi dégradée, l’arrivée au pouvoir d’un homme fort pour sauvegarder les conquêtes de la Révolution s’impose.

Sieyès, l’homme fort du Directoire, devenu directeur en mai 1799, parvient à créer, dans les deux Conseils, un courant qui soit favorable à ses vues, c’est-à-dire à un changement de régime. Or, nous l’avons vu, il est impossible de réviser la Constitution. Il ne reste donc à Sieyès qu’une solution : le coup d’Etat. Il se met alors à la « recherche d’un sabre », c’est-à-dire un appui militaire. Ce « sabre », ce sera Napoléon Bonaparte.

Celui-ci a conquis la gloire lors de la campagne d’Italie de 1796. En effet, ses succès militaire offrent un contraste saisissant avec l’incapacité des hommes du Directoire. Dès cette époque, il pense conquérir le pouvoir. Il écrit :

« Ce que j’ai fait jusqu’ici n’est rien encore. Je ne suis qu’au début de la carrière que je dois parcourir. Croyez-vous que ce soit pour faire la grandeur des avocats du Directoire […] que je triomphe en Italie ? Quelle idée ? Une république de trente millions d’hommes ! » [1]


Dès cette époque donc, Bonaparte songe à un changement de régime. Quand Sieyès se met à chercher son « sabre », Napoléon Bonaparte est justement revenu d’Égypte, le 9 octobre 1799. Il est toujours auréolé de son prestige, malgré l’échec de sa campagne. Il pense comme Sieyès que la France court à sa perte. Les instructions données par Bonaparte au général Menou juste avant son départ d’Égypte sont claires :

« Le Directoire a tout perdu, tout compromis. La France est ballottée entre la guerre étrangère et la guerre civile ; elle est vaincue, humiliée, près de périr. Bonaparte se dévoue, court la chance de la mer pour aller la sauver. S’il arrive, malheur au bavardage de tribune, au tripotage de coterie. Il fera justice de tout. » [2]


Bonaparte pense, comme Sieyès, qu’un coup d’Etat est inévitable. Deux conjurations se préparent : celle de Sieyès et celle de Bonaparte. Les deux vont se fondre par le truchement du frère du général, Lucien Bonaparte, un élu du Conseil des Cinq-Cents. C’est lui qui donne à Sieyès l’idée de faire appel à Napoléon. Chacun y voit son intérêt : Sieyès a trouvé son « sabre » et Bonaparte entend participer au renversement du Directoire pour prendre le pouvoir.


Bonaparte impose ses conditions


Les deux hommes se rencontrent le 30 octobre. Une autre entrevue entre les deux hommes se déroule chez Lucien Bonaparte dans la nuit du 1er au 2 novembre. À cette occasion, des divergences apparaissent entre le directeur et le général, et une mise au point a lieu, en faveur du second. L’idée de Sieyès était de cantonner Bonaparte au rang de simple appui militaire et de lui exposer lors de cet entretien son plan de nouvelle Constitution. Or, le jeune officier ne l’entend pas ainsi : il dit à Sieyès :

« Vous ne pensez sans doute pas présenter à la France une nouvelle Constitution toute faite sans qu’elle ait été discutée posément et article par article. […] Il nous faut donc un gouvernement provisoire qui prenne l’autorité le jour même de la translation [c’est-à-dire du déplacement des Conseils hors de Paris] et une commission législative pour préparer une constitution raisonnable et la proposer à la votation du peuple. […] J’approuve que ce gouvernement soit réduit à trois personnes ; et puisqu’on le juge nécessaire, je consens à être l’un des trois consuls provisoires avec vous et votre collègue Roger Ducos. Quant au gouvernement définitif, c’est autre chose […]. J’appuierai vos décisions ; mais je me réserve de faire partie du pouvoir exécutif ou de préférer le commandement d’une armée. Cela dépendra de ce que vous réglerez. […] Est-ce que vous croyez pouvoir rien faire sans un consulat provisoire ? Quant à moi, sans aller plus loin, je vous déclare qu’en ce cas vous ne devez plus compter sur moi. » [3]


En clair : Sieyès, dont la déception est visible sur son visage, comprend que le général ne compte pas du tout être un simple sabre. Bonaparte impose ses conditions : c’est à prendre ou à laisser. Sieyès cède.

Bonaparte obtient l’appui de Réal, le chef de l’administration et de la police de Paris, des généraux Murat, Sébastiani, Moreau et Lefebvre, ce dernier étant chef de la division militaire de Paris, celui de Fouché, ministre de la Police, et celui de Roger Ducos, l’un des directeurs. En outre, une majorité de députés au Conseil des Anciens est dans le secret. Enfin, Lucien Bonaparte a été élu, le 23 octobre, président des Cinq-Cents.

Le plan retenu est le suivant. Dans un premier temps, provoquer le vide au sein de l’Exécutif, et rendre ainsi la Constitution de l’an III caduque, par la démission d’au moins trois des cinq directeurs : Sieyès, Roger Ducos et Barras. On n’espérait rien des deux autres, Gohier et Moulin, qui étaient farouchement légalistes. Dans un second temps, les Conseils seraient convoqués en dehors de Paris afin d’éviter tout appel des députés au peuple de Paris. Le Corps législatif ainsi réuni devrait entériner la carence de l’Exécutif et organiser la réunion d’une commission chargée de rédiger une nouvelle Constitution. Le rôle de Bonaparte consiste seulement à intimider les Conseils, à faire une démonstration de force. À aucun moment l’armée ne doit intervenir. Le coup d’Etat est prévu pour le 16 brumaire (7 novembre). Mais des retards dans les préparatifs le reportent au 18 (9 novembre).


Brumaire : un autre coup d’Etat


Le 18 brumaire, le Conseil des Anciens est convoqué pour sept heures du matin aux Tuileries. Le président du Conseil donne immédiatement la parole à Cornet, qui annonce aux autres députés qu’un complot jacobin se prépare contre le Directoire et que la situation est critique :

« car, dès que les représentants d’une nation sont menacés dans leurs personnes, dès qu’ils ne jouissent pas dans les délibérations de l’indépendance la plus absolue, dès que les actes qui peuvent émaner d’eux n’en ont pas l’empreinte, il n’y a plus de corps représentatif, il n’y a plus de liberté, il n’y a plus de république. » [4]


Il évoque des « symptômes alarmants », ainsi qu’un risque d’« embrasement général ». Un autre député, Regnier, ajoute que « les brigands audacieux et les scélérats désespérés » se préparent à attaquer la République. Dans leurs propos il ne les évoquent jamais mais leurs allusions sont claires : ce sont les jacobins qui sont visés. En octobre, le journal L’Ami des Lois avait lancé la nouvelle selon laquelle un complot jacobin se tramait dans Paris. La justification du coup d’Etat était ainsi toute trouvée.

Car c’est en prenant prétexte de cette menace jacobine que Regnier propose de transférer le Corps législatif hors de Paris, dans une commune proche, Saint-Cloud, pour le mettre à l’abri. Il argumente :

« Mis à l’abri des surprises et des coups de main, vous pourrez, dans le calme et la sécurité, aviser aux moyens de faire disparaître les périls actuels et d’en détruire encore les causes pour l’avenir. » [5]


La majorité des Anciens vote le décret qui autorise un transfert du Corps législatif à Saint-Cloud. Là, les Conseils seront protégés par les troupes placées sous le commandement de Bonaparte qui devra ainsi veiller à la sécurité des Assemblées. Celui-ci se rend alors aux Tuileries où il fait un discours devant les Anciens :

« Citoyens représentants, la République périssait ; vous l’avez su, et votre décret vient de la sauver. Malheur à ceux qui voudraient le trouble et le désordre ! Je les arrêterai, aidé du général Lefebvre, du général Berthier et de tous mes compagnons d’armes.
[…]
Votre sagesse a rendu ce décret ; nos bras sauront l’exécuter. Nous voulons une République fondée sur la vraie liberté, sur la liberté civile, sur la représentation nationale ; nous l’aurons… je le jure ; je le jure en mon nom et en celui de mes compagnons d’armes. » [
6]


Le Conseil se sépare peu après, rendez-vous est pris pour le lendemain, à Saint-Cloud. Mais le décret devait être validé par le président du Directoire, Gohier. Ce souci de la légalité, qui a irrité Bonaparte, s’explique par le fait que la Constitution de l’an III n’était pas encore morte et que l’action devait garder toutes les apparences de la légalité. Gohier est convoqué aux Tuileries par Sieyès et Ducos. Il signe le décret mais refuse de démissionner, comme le lui demandent les deux autres directeurs. Finalement, Barras, le cinquième directeur, donne sa démission – une démission accordée en échange d’une coquette somme d’argent. Trois directeurs ayant démissionné, le premier acte du coup de force a été réussi : le vide a été fait dans l’Exécutif.

Mais les événements ne vont pas se dérouler tout à fait comme prévu le lendemain, 19 brumaire. Bonaparte arrive à Saint-Cloud en fin de matinée. Six mille hommes placés sous le commandement de Murat font face aux six cents composant la Garde du Corps législatif. Depuis la veille, les députés ont eu le temps de s’interroger, de s’étonner, et s’inquiètent devant le déploiement des forces à Saint-Cloud.

Le Conseil des Anciens se réunit à partir de quatorze heures. Mais, au lieu de constater la carence de l’Exécutif et de convoquer un gouvernement provisoire, comme prévu selon les plans des conjurés, les députés se perdent en discussions et en interrogations. Alors, Bonaparte commet une erreur. Perdant patience, il se rend dans la galerie d’Apollon où siègent les Anciens pour y accélérer les débats. Il s’adresse ainsi aux députés :

« Représentants du peuple, vous n’êtes point dans des circonstances ordinaires ; vous êtes sur un volcan. Permettez-moi de vous parler avec la franchise d’un soldat, avec celle d’un citoyen zélé pour le bien de son pays […]. J’étais tranquille à Paris lorsque je reçus le décret du Conseil des Anciens qui me parla de ses dangers, de ceux de la République. À l’instant j’appelai, je retrouvai mes frères d’armes, et nous vînmes vous donner notre appui […]. Nos intentions furent pures, désintéressées ; et, pour prix du dévouement que nous vous avons montré hier, aujourd’hui on nous abreuve de calomnies. On parle d’un nouveau César, d’un nouveau Cromwell [7] ; on répand que je veux établir un gouvernement militaire.
[…]
Je vous le jure, représentants du peuple, la patrie n’a pas de plus zélé défenseur que moi : je me dévoue tout entier pour faire exécuter vos ordres. » [
8]


Mais un député, Lenglet, interrompt le général en lui demandant : « Et la Constitution ? » Bonaparte perd alors son sang-froid, et réplique, en bafouillant : « La Constitution ? Vous l’avez violée au 18 Fructidor, vous l’avez violée au 22 Floréal, vous l’avez violée au 30 Prairial. » Et il insiste sur la nécessité de changer la Constitution. Mais de nombreux députés font entendre leurs voix, crient. Bonaparte sort de la salle dans le vacarme et sous les huées.

Il se porte alors dans la salle de l’Orangerie où s’est installé le Conseil des Cinq-Cents. Là, les députés complices du coup d’Etat réclament déjà la formation d’une commission chargée de dresser une nouvelle Constitution. Mais la majorité des députés résiste. Des cris se font entendre : « Point de dictature, à bas les dictateurs ! », « Vive la Constitution ! », « La Constitution ou la mort ! » C’est alors que Bonaparte fait son entrée, suivi par quatre grenadier : tous les regards se portent sur lui. L’indignation se manifeste aussitôt : des hommes armés, ici ? En effet, leur présence était illégale. Des députés se dirigent vers le général, l’entourent, le menacent, l’injurient. Bonaparte est emmené par ses hommes à l’extérieur. Il est pâle.

Alors que la présence des troupes aurait du, selon le scénario prévu, intimider les députés, c’est tout le contraire qui s’est passé : elle a exaspéré les membres du Conseil qui sont alors à deux doigts de mettre Bonaparte hors la loi.

Ce dernier, reprenant ses esprits, est bien décidé à mener le coup d’Etat jusqu’à son terme. Il entend faire appel à la troupe. Le problème tient seulement dans la Garde du Corps législatif : même s’ils sont largement inférieurs en nombre aux hommes de Bonaparte, le général veut éviter un affrontement. Alors, Lucien appelle les six cents grenadiers du Corps législatif : il leur ordonne de mater la minorité de « furieux » qui s’est emparé du Conseil et de « délivrer la majorité des représentants du peuple ». Les députés sont évacués manu militari.

Les Anciens, de leur côté, sont redevenus dociles et votent le remplacement du Directoire par une commission exécutive de trois membres composée de Sieyès, Ducos et Bonaparte. Mais pour donner un aspect de légalité au coup de force, Lucien fait réunir, le soir, une centaine de députés des deux Conseils : la décision de fin d’après-midi prise par les Anciens est d’abord annulée pour qu’elle leur soit proposée, conformément à la procédure, par les Cinq-Cents. Puis, elle est revotée. Cette manière de procéder ne change pourtant rien : les 18 et 19 Brumaire virent un coup d’Etat parlementaire se transformer en coup d’Etat militaire. Car, rappelons-le : selon le plan, l’armée ne devait pas intervenir. Mais c’est parce qu’il a failli échouer, en raison de l’impatience de Bonaparte, que Lucien a fait appel aux troupes.

Deux commissions législatives sont mises en place. Ce sont elles qui vont rédiger la nouvelle Constitution – la Constitution de l’an VIII – qui instaure le Consulat, un régime dont l’Exécutif est fort et le système représentatif affaibli. Ces deux jours de Brumaire an VIII furent ainsi un autre coup d’Etat, dans les deux sens du terme : un coup de force supplémentaire, un énième après ceux que le Directoire avait déjà connus ; mais aussi un coup de force autre, différent, qui ne visait plus à maintenir le régime mais à le détruire et à le remplacer par un autre.





Aller plus loin :
BAINVILLE, Jacques, Le Dix-Huit Brumaire, Paris, Hachette, 1925.
BESSAND-MASSENET, Pierre, Le 18 Brumaire, Paris, Hachette, 1965.
FURET, François et OZOUF, Mona, Dictionnaire critique de la Révolution française, Flammarion, « Champs », 1992.
JESSENNE, Jean-Pierre, Révolution et Empire. 1783-1815, Paris, Hachette, « Carré histoire », 1993.
LEFEBVRE, Georges, La France sous le Directoire, Paris, Éditions sociales, 1977.
LENTZ, Thierry, Le 18 Brumaire, Paris, Jean Picollec, 1997.
OLLIVIER, Albert, Le 18 Brumaire, 9 novembre 1799, Paris, Gallimard, 1959.
TULARD, Le 18 Brumaire. Comment terminer une révolution, Paris, Perrin, 1999.
WORONOFF, Denis, La République bourgeoise de Thermidor à Brumaire. 1794-1799, Paris, Le Seuil, « Points Histoire », 1972.
« La prise du pouvoir par Bonaparte » (dossier), L’Histoire, novembre 1999, pp. 31-55.





[1] Cité par FURET, François, « Dix-Huit Brumaire », in FURET, François et OZOUF, Mona, Dictionnaire critique de la Révolution française, Flammarion, « Champs », 1992, pp. 106-107.

[2] Cité par TULARD, Le 18 Brumaire. Comment terminer une révolution, Paris, Perrin, 1999, p. 58.

[3] Ibid., pp. 90-91.

[4] Ibid., p. 112.

[5] Ibid., p. 112.

[6] Ibid., p. 116.

[7] Les références à Cromwell et César font écho à celles qu’avaient utilisé Robespierre dans son discours de 1792 et dont nous avons cité un extrait en tête de cet article.

[8] Cité par TULARD, Jean, Le 18 Brumaire. Comment…, pp. 131-132.



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5 juillet 2009 7 05 /07 /juillet /2009 09:12

Il y a quarante ans, des millions de téléspectateurs assistaient en direct aux premiers pas d'un être humain sur la Lune. Et Neil Armstrong prononçait ces mots devenus célèbres : « C'est un petit pas pour l'homme mais un bond de géant pour l'humanité. » Mais derrière la réalisation de ce rêve, c'est la Guerre froide qui se jouait.

 

Ce 21 juillet 1969 s'accomplissait une étape décisive dans la conquête spatiale. Cette dernière était un prolongement de la Guerre froide. Elle a pris son essor après la Seconde Guerre mondiale grâce aux progrès technologiques réalisés à la période précédente, par les Allemands notamment  - pensons aux fusées V1 et V2 d'Hitler qui ont servi à bombarder Londres.

 

 

Un contexte de Guerre froide

 

 

Dans un monde devenu bipolaire avec l'entrée dans la Guerre froide, l'affrontement entre Etats-Unis et Union soviétique s'exprime aussi sur ce terrain. Et à la fin des années 1950, ce sont les Soviétiques qui sont en avance : ils parviennent à envoyer le premier homme dans l'espace, Youri Gagarine, le 4 octobre 1957, étalant ainsi devant les Américains la fiabilité et la puissance de leurs fusées.

 

Face à ce retard, les Etats-Unis réagissent. Dès 1958 est fondée la National Aeronautics and Space Administration, la NASA. L'enseignement scientifique est rénové. En 1959, John Glenn est le premier Américain à voyager dans l'espace. Puis le programme Gemini consiste en des vols en équipage. Rapidement, la Lune devient l'objet de la rivalité entre les deux puissances. Le 25 mai 1961, le président américain John Fitzgerald Kennedy annonce qu'avant la fin de la décennie, l'Amérique enverra un homme sur la Lune.

 

Pour cela, un nouveau programme est lancé, dès 1960 : Apollo. Il connaît des échecs comme la mort tragique des trois astronautes d'Apollo 1 Virgil Grissom, Edward White et Roger Chaffee : lors d'un exercice au sol en janvier 1967, un court-circuit déclencha un incendie dans la capsule qui était entièrement remplie d'oxygène pur. Les trois hommes périrent carbonisés en une dizaine de secondes... Ce terrible accident contraignit les équipes à revoir de fond en comble le programme Apollo.

 

Celui-ci consiste d'abord en un gigantesque lanceur, Saturn V, haut de trente-six étages, qui doit être capable de propulser les astronautes et leurs vaisseaux en dehors de l'atmosphère. Au sommet de cette fusée sont placés le module lunaire - le LEM, Lunar excursion module - qui doit atterrir sur la Lune, le module de commande, qui est l'endroit où doivent séjourner les astronautes, et le module de service qui rassemble les réservoirs d'oxygène, d'eau et les moteurs.

 

Le programme Apollo se poursuit par des succès : en octobre 1968, le premier vol habité Apollo 7 emmène trois astronautes ; en décembre, Apollo 8 se place en orbite autour de la Lune ; en mars 1969, Apollo 9 fait voler autour de la Terre le module lunaire ; Apollo 10 offre l'occasion de faire se déplacer le LEM autour de la Lune. Toutes ces missions ont pour but de diminuer les risques lors du vol Apollo 11.

 

 

« Un pas de géant pour l'humanité » (N. Armstrong)

 

 

Le 16 juillet 1969, le décollage a lieu à Cap Canaveral, en Floride : Saturn V emmène Neil Armstrong, Edwin Buzz Aldrin et Michael Collins, installés tous les trois dans le module de commandes. Une fois dans l'espace, une première étape, cruciale, doit être franchie : le module de commandes doit s'arrimer au LEM : s'il n'y parvient pas, aucune mission sur la Lune n'est possible. L'étape franchie, commencent alors quatre jours de vol en direction du satellite naturel de la Terre...

 

Le 20 juillet au soir, les trois astronautes entrent en orbite autour de la Lune. Armstrong et Aldrin rejoignent le LEM, baptisé Eagle - « Aigle », en anglais -, qui se sépare ensuite du module de commandes, piloté par Collins. Les deux hommes doivent faire extrêmement attention à leurs gestes car les parois d'Eagle, à certains endroits, ne sont pas plus épaisses que deux feuilles d'aluminium superposées.

 

Mais pendant la descente vers la Lune, à deux reprises, l'ordinateur d'Eagle s'interrompt brusquement, avant de redémarrer : ces bugs s'expliquent par le trop grand nombre d'informations qu'il recevait... La descente vers la Lune se termine en mode manuel, grâce au très grand sang-froid d'Armstrong : le site prévu pour l'alunissage étant trop accidenté, les astronautes décident de changer d'endroit. Le LEM se pose finalement sur la Mer de la Tranquillité. La situation est critique cependant : du fait du retard accumulé pour l'alunissage, il ne reste que seize secondes de carburant pour le décollage...

 

Le 21 juillet, vers trois heures du matin et sous les yeux d'un demi-milliard de personnes à travers le monde qui se sont rassemblées devant les télévisions, Neil Armstrong devient le premier être humain à fouler le sol lunaire, en prononçant ces mots devenus célèbres : « It's one small step for man, but a giant leap for mankind. » (« C'est un petit pas pour l'homme mais un pas de géant pour l'humanité »). Aldrin le suit. Le drapeau américain est planté. Pendant deux heures trente, les deux hommes récoltent un peu plus de vingt kilogrammes d'échantillons lunaires et posent des instruments de mesure. Puis ils regagnent Eagle et quittent la Lune.

 

Le LEM revient s'arrimer au module de commandes qui vole de retour vers la Terre. Le 24 juillet, le module de commandes s'étant séparé du LEM et du module de service, pénètre dans l'atmosphère. Cette opération est également très délicate. En effet, si l'angle d'entrée est trop plat, le module risque de rebondir en dehors de l'atmosphère. Au contraire, s'il est trop prononcé, le vaisseau peut se désintégrer en brûlant dans l'atmosphère. Mais le retour se passe bien, les trois parachutes s'ouvrent dans le ciel et la capsule plonge dans l'océan Pacifique. Les trois hommes sont recueillis par le porte-avion Hornet.

 

La mission Apollo 11 est une réussite : les Américains ont devancé les Soviétiques qui n'ont réussi qu'à faire voler une sonde autour de la Lune avant qu'elle ne s'écrase le 21 juillet. L'URSS a donc pris un retard considérable dans la course à la Lune. Et la Guerre froide dans l'espace prend ainsi une nouvelle tournure.

 

Les Etats-Unis sont alors à la pointe du progrès technologique et aéronautique, dans lesquels ils ont effectivement accompli un grand bond en avant. Ce sont les satellites de la NASA qui ont permis de retransmettre, dans le monde entier, les images d'Armstrong et d'Aldrin sur la Lune. Cinq missions sur la Lune vont suivre : Apollo 12, 14, 15, 16 et 17. Au total, ce sont douze hommes qui auront marché sur la Lune.

 

 

 

 

 

Aller plus loin :

CLERC, Jean-Pierre et IORCÈTE, Paul , Le Duel USA-URSS dans l'espace, Paris, Autrement, 1986.

DÉGA, Jean-Louis, La Conquête spatiale, Paris, Presses universitaires de France, 1994.

PORTES, Jacques, « On a marché sur la Lune », in Les Collections de l'Histoire, février 2000, n° 7, pp.72-73.

 

 

 

Illustrations de l'article ici, ici, ici et ici.

 

 

 

 

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4 avril 2009 6 04 /04 /avril /2009 18:22

Le mois dernier les députés ont adopté une mesure visant à interdire la vente d'alcool aux mineurs. Aux Etats-Unis, dans les années 1920, c'est l'ensemble du commerce de l'alcool qui était interdit à toute la population américaine. Avec les conséquences néfastes qui en ont découlé. L'exemple de la Prohibition est l'un des plus éloquents pour souligner les dangers d'une mauvaise intervention de l'Etat dans la vie économique.

 

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1 janvier 2009 4 01 /01 /janvier /2009 09:03

France 2 diffuse en ce mois de janvier un téléfilm sur l'assassinat d'Henri IV. Cet assassinat fut l'œuvre d'un individu isolé, François Ravaillac, qui, comme d'autres de ses contemporains, ont cru voir dans le roi de France un tyran. Et qui a baigné dans une époque où se diffusaient des doctrines légitimant le tyrannicide.

 

Certaines dates de l'histoire sont extrêmement connues : 52 av. J.-C., 1515, 1789, 1830, 1848, 1958... Le 14 mai 1610 en fait partie. Ce jour-là était assassiné Henri IV. Enquête sur un meurtre.

 

 

De nombreux « Ravaillac en puissance »

 

 

Ce vendredi 14 mai, à seize heures, le carrosse du roi est arrêté rue de la Ferronnerie : deux charrettes occupent toute la largeur du passage et tentent, tant bien que mal, de se ranger sur les côtés pour laisser passer le véhicule royal. C'est à ce moment que surgit un homme, un couteau à la main : il s'élève à hauteur d'Henri IV en posant le pied sur une roue du carrosse et plante, à deux reprises, son couteau dans la poitrine du monarque. Ce dernier s'effondre immédiatement et décède presque sur-le-champ. On s'empare aussitôt du meurtrier. Il s'appelle François Ravaillac.

 

Ce n'est pas la première fois que l'on s'en prend physiquement au roi. Henri IV fut victime d'une vingtaine de tentatives de meurtre dans sa vie. Par exemple, le 27 août 1593, un nommé Pierre Barrière est arrêté pour avoir voulu assassiner le roi. Il est condamné au supplice qui sera celui de Ravaillac. Le 27 décembre 1594, Jean Chastel, qui s'est glissé parmi les gentilshommes suivant Henri IV, se précipite sur ce dernier à la première occasion mais ne parvient qu'à le blesser à la lèvre. Arrêté, il est condamné, lui aussi, à l'écartèlement. Le 19 décembre 1605, alors qu'il passe à cheval sur le Pont-Neuf, Henri IV est jeté à terre par un homme qui brandit un poignard. Il s'appelle Jacques des Isles. Un nommé Ridicauwe, un dominicain flamand, est arrêté lui aussi pour avoir projeté, à plusieurs reprises, de tuer le roi. Au total, Henri IV subit en moyenne un attentat par an sous son règne.

 

À l'époque où règne Henri IV, la France venait de sortir des guerres de religion [1], terrible guerre civile au cours de laquelle catholiques et protestants s'entretuèrent, dans un déchaînement des passions religieuses, mais aussi à une période de faiblesse de l'autorité royale. La Ligue, formée en 1576, regroupait les catholiques intransigeants. Le roi Henri III avait décidé de suivre les Politiques, ces catholiques en faveur du compromis. Assassiné en 1589 par un moine fanatique, Jacques Clément, c'est Henri de Navarre qui était devenu l'héritier du trône. Mais il était protestant... Il reconquit son royaume par les armes, à la tête des troupes protestantes, puis abjura le protestantisme le 25 juillet 1593 avant de se faire couronner à Chartres le 27 février 1594. Mais il fallut attendre le 17 septembre 1595 pour que le pape donne son absolution.

 

Et pourtant, malgré cela, les tentatives pour assassiner le roi furent nombreuses. Pourquoi ? Il existait de nombreux « Ravaillac en pensée », « de cœur » ou « en puissance » pour reprendre les expressions de Roland Mousnier. Beaucoup s'attendaient à ce qu'il arrive malheur  à Henri IV.

 

 

Tyran d'exercice et tyran d'usurpation

 

 

Pour comprendre, il faut d'abord replonger dans les textes liés à la pensée politique depuis l'antiquité jusqu'aux temps modernes. Aristote, dans son Éthique à Nicomaque, oppose la tyrannie, gouvernement corrompu, celui d'un mauvais roi, à la royauté. Il soutient que la tyrannie dure en général peu de temps car les sujets en viennent toujours à comploter contre le tyran, lequel finit par être tué. L'antiquité chrétienne soutenait que la mort violente infligée au tyran l'est par Dieu. Cela voulait dire que le tyran serait bien puni, à un moment ou à un autre. Donc, qu'il ne fallait pas chercher à lui résister. Tertullien, dans son Apologétique, explique qu'un chrétien ne doit pas chercher à résister au tyran, car résister au tyran, c'est résister à l'ordre établi voulu par Dieu. Jésus Christ lui aussi a souffert la Passion, sans se plaindre.

 

Le Moyen Age vit renaître, au XIIe siècle, les grandes théories sur le tyrannicide. En 1159, Jean de Salisbury, dans son Policraticus, distingue deux types de tyran : le tyran d'usurpation et le tyran d'exercice. Le premier s'est emparé du pouvoir de manière totalement illégale, il ne devait pas accéder au pouvoir. Le second est le souverain légitime mais sa pratique du pouvoir est devenue tyrannique. Jean de Salisbury explique que les deux tyrans doivent être mis à mort parce qu'ils sont coupables de crimes de lèse-majesté divine : ils violent les lois voulues par Dieu. Saint Thomas d'Aquin, dans son De Regimine principum, ne fait pas cette distinction mais se montre très réservé sur l'attitude à adopter vis-à-vis du tyran. Il faut le tolérer dans la mesure du possible. S'il doit être renversé, c'est seulement par l'action des représentants du peuple. Sinon, les sujets doivent s'en remettre à Dieu : c'est l'idée déjà défendue par Tertullien selon laquelle il ne faut pas résister à l'ordre établi. Le professeur de droit pisan Bartole, au XIVe siècle, admet aussi que seuls les magistrats de la cité sont habilités à juger et à condamner le tyran. Nulle part il ne parle de l'action d'une personne privée.

 

Au XVIe siècle, les pensées protestante et catholique s'intéressèrent aussi au tyrannicide. Le calvinisme soutenait l'idée déjà défendue par Tertullien, à savoir que toute puissance venant de Dieu, il faut donc obéir même aux tyrans, lesquels peuvent être une punition envoyée sur les hommes par le Seigneur. Cependant, Calvin affirmait qu'une personne pouvait tuer un roi si ce dernier, par ses actes, violait les principes de Dieu. Mais cette personne devait recevoir sa mission spéciale de Dieu lui-même. Les théologiens catholiques, eux, déniaient tout droit à des particuliers de tuer le tyran. Mais ils ne disaient rien au sujet du cas où un particulier recevrait sa mission du Seigneur.

 

Mais quand, en 1584, Henri de Navarre, prince protestant, devint l'héritier du trône de France, les catholiques défendirent la souveraineté et les droits du peuple contre les rois, tandis que les protestants affirmèrent la primauté de la majesté et de l'inviolabilité de la personne royale. Un Ligueur, Jean Boucher, reprend ainsi la distinction entre tyran d'usurpation et tyran d'exercice. Le premier peut être assassiné par un particulier. En ce qui concerne le second, ce sont d'abord les magistrats qui doivent se prononcer. Quand ils ont déclaré le souverain coupable, à ce moment-là, même un simple particulier peut le tuer. Toutefois, si les magistrats sont empêchés d'agir, alors la révolte publique est légitime. Le soulèvement peut se justifier aussi si le souverain est un hérétique. Jean Mariana, un Espagnol, publie De rege et regis institutione dans lequel il assimile Jacques Clément, le meurtrier d'Henri III, à l'instrument de Dieu. Il affirme aussi que n'importe qui pouvait tuer le tyran d'usurpation. Enfin, il explique que, dans le cas du tyran d'exercice, il faut d'abord le supporter, ensuite lui faire des remontrances, puis le condamner s'il persiste dans la tyrannie. Et si l'exécution ne peut se faire dans les formes, alors chaque individu peut l'assassiner.

 

Toutes ces doctrines sur le tyrannicide étaient propagées dans les chaires et par des pamphlets. Elles fonctionnèrent bien comme l'ont montré l'assassinat d'Henri III et les nombreuses tentatives de meurtre sur Henri IV jusqu'à celle, réussie, de Ravaillac. Mais ce n'était pas suffisant. Ces théories disaient : il est permis de tuer un tyran. Une autre condition devait donc exister : que le roi de France, Henri IV, soit lui-même considéré comme un tyran.

 

 

Henri IV, le tyran

 

 

Plusieurs faits contribuèrent à véhiculer, dans une partie de l'opinion, l'idée qu'Henri IV était un tyran. D'abord, sa légitimité n'était pas évidente pour tout le monde. En effet, certains doutaient de la sincérité de sa  conversion au catholicisme. Il avait nommé le duc de Bouillon, un protestant, maréchal de France, accueilli plusieurs huguenots en son Conseil et n'avait rien fait pour restaurer la liberté de culte en Béarn. Donc, puisque la conversion du roi n'était pas sincère, il était resté un hérétique et il ne pouvait donc pas être le roi de France. En conséquence, en occupant le trône, il était un usurpateur. Et il est permis à chaque particulier de tuer les tyrans d'usurpation.

 

Ensuite, la politique étrangère du souverain faisait émerger des doutes quant à la sincérité de sa conversion. Après cette dernière, Henri de Navarre avait déclaré la guerre contre la très catholique Espagne le 17 janvier 1595, et a conclu une alliance avec l'Angleterre protestante en 1596. Malgré la paix de Vervins conclue entre l'Espagne et la France en 1598, Henri IV poursuivit sa politique d'hostilité envers le roi d'Espagne et d'entente avec les protestants.Il contribua très fortement, en particulier, au succès, pour les Provinces-Unies, de la Trêve de Douze Ans conclue en 1609 : cette Trêve permettait aux Provinces-Unies, protestantes, de gagner leur indépendance et empêchait la pratique du culte catholique sur leur territoire. Même si cette politique étrangère n'était pas différente de celle des prédécesseurs d'Henri IV, et même si elle visait à contenir la puissance des Habsbourg qui, par leurs possessions, encerclaient littéralement la France, certains contemporains jugèrent tout de même scandaleux que le roi de France apporte son soutien à des hérétiques contre des catholiques. Cela prouvait, à leurs yeux, que la conversion d'Henri IV n'avait pas été sincère. Un hérétique était sur le trône de France, c'est-à-dire un usurpateur. De ce fait, un simple particulier pouvait le mettre à mort lui-même.

 

De surcroît, l'édit de Nantes du 13 avril 1598 n'arrangea pas la réputation du souverain dans l'esprit des « bons catholiques ». Pourtant, cet édit, qui organisait la cohabitation des protestants et des catholiques dans le royaume de France, était plutôt favorable aux catholiques qu'à la religion prétendue réformée. En effet, le catholicisme était restauré partout tandis que le protestantisme n'était autorisé qu'en certains endroits, ce qui voulait dire qu'il était interdit partout ailleurs. Mais pour les « bons catholiques », un bon roi aurait obtenu la conversion des huguenots, ou bien il les aurait contraints à l'exil. Grâce aux avantages accordés aux protestants, ces derniers formaient presque un Etat dans l'Etat, chose insupportable pour les intransigeants. Selon ces derniers, les catholiques pouvaient se sentir en danger alors qu'Henri IV ne faisait rien. Les sujets étaient donc menacés et pouvaient, en conséquence, faire périr le tyran. De plus, Henri IV montrait par là qu'il était resté un hérétique, et donc, ses droits à la Couronne étaient nuls. Henri était donc un tyran d'usurpation. N'importe qui avait le droit de la tuer...

 

Enfin, par d'autres actes Henri IV est passé, pour certains, pour un tyran. Sa politique fiscale a été mal accueillie, et était devenue plus rigoureuse à partir de 1604. L'édit de la Paulette [2] mécontenta les princes et les gentilshommes, mais aussi les dévots qui y voyaient un signe d'impiété, laquelle est une marque essentielle de la tyrannie. En violant les « libertés » traditionnelles, en accroissant la pression fiscale, Henri IV est passé pour un tyran.

 

 

Écartelé par quatre chevaux

 

 

C'est dans cet univers où se diffusaient des doctrines légitimant le tyrannicide et où Henri IV, selon ces doctrines, a pu passer pour un tyran, qu'a baigné François Ravaillac. Né à Angoulême en 1578, il fut élevé par une mère très pieuse. Il a fait partie, un temps, de l'ordre des Feuillants - un ordre issu de celui de Cîteaux -, mais il en est rejeté en raison de ses visions. Celles-ci se manifestaient, par exemple, par la multiplication des images d'hostie autour de lui. Il se sentit bientôt investi par Dieu de la mission d'assassiner le « tyran ». Le 27 décembre 1609, déjà, Ravaillac se mit à courir après le carrosse royal pour tuer le roi mais les valets l'en empêchèrent.

 

Quand il frappa Henri IV le 14 mai 1610, il était persuadé de bien agir. Le roi ne convertissait pas les gens de la religion prétendue réformée, il voulait faire la guerre au pape. Or, le pape est le lieutenant de Dieu sur terre. S'attaquer au pape est donc un blasphème et ne pas chercher à frapper le roi aurait été un crime envers Dieu. En outre, l'édit de Nantes, à ses yeux, comme aux yeux de beaucoup d'autres, était mauvais.

 

Ravaillac était un excellent catholique, très instruit de sa religion. D'ailleurs, lors de ses interrogatoires, il se repentit d'avoir tué le roi et expliqua qu'il croyait agir pour Dieu. Il dit encore qu'il espérait que ce dernier lui ferait grâce de l'Enfer pour cette raison. Les juges soupçonnaient un complot, imaginant que Ravaillac n'était que le bras armé de l'Espagne, par exemple. Ils exhortèrent Ravaillac à avouer qui étaient ses complices. Mais, malgré la torture, l'assassin maintint fermement avoir agi seul. Le 27 mai 1610, il fut condamné à mort.

 

Le même jour, il est amené devant la cathédrale Notre-Dame. Là, devant une foule furieuse, il fait amende honorable. Puis il est conduit en place de Grève. Sur son passage, la foule crie : « Traître ! », « Parricide ! ». Une fois arrivé, son supplice commence. Son bras gauche, celui qui a tenu le couteau, est brûlé au soufre enflammé. Ensuite, il est tenaillé aux mamelles, aux bras, aux cuisses et aux jambes. De l'huile bouillante, du plomb fondu, de la résine bouillante sont jetés sur ses plaies. Malgré ces souffrances, il nie toujours avoir eu le moindre complice. Enfin, Ravaillac est écartelé par quatre chevaux. La suite nous est racontée par Pierre de l'Estoile : « Aussitôt qu'il fut mort (car il expira à la deuxième ou troisième tirade des chevaux, pour ce qu'il n'en pouvait presque plus, quand on l'y appliqua), le bourreau, l'ayant démembré, voulut en jeter les membres dans le feu. Mais le peuple se ruant impétueusement dessus, il n'y eut fils de bonne mère qui n'en voulût avoir sa pièce, jusques aux enfants qui en firent du feu aux coins des rues. Quelques villageois même d'alentour de Paris, ayant trouvé moyen d'en avoir quelques lopins et entrailles, les traînèrent brûler jusques en leurs villages. »

 

L'assassinat d'Henri IV fut le deuxième régicide en vingt et un ans. En 1757, le roi de France sera de nouveau victime d'un attentat, en la personne de Louis XV. Mais l'institution monarchique résistera encore. C'est un autre régicide qui marquera la mort, physique, de la royauté en France : celui de Louis XVI, le 21 janvier 1793...

 

 

 

 

 

Aller plus loin :

CORNETTE, Joël, Histoire de la France : l'affirmation de l'Etat absolu. 1515-1652, Paris, Hachette, « Carré histoire », 2000.

MOUSNIER, Roland, L'assassinat d'Henri IV, Gallimard, « Trente journées qui ont fait la France », 1964.

 

 

 


[1] Cf. La paix de Saint-Germain

 

[2] La Paulette fut instituée en 1604 : contre le paiement d'un droit annuel correspondant au 1/60e de son prix d'achat, le détenteur d'un office pouvait le transmettre ou le vendre. Un office était une charge de police (administration), de justice ou de finance confiée par le roi à un particulier.

 

 

 

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1 août 2008 5 01 /08 /août /2008 09:32

Il y a un mois, le 2 juillet dernier, Ingrid Betancourt était libérée. Elle était l'otage des FARC depuis plus de six ans. Cet événement nous donne l'occasion d'examiner l'histoire de cette guérilla marxiste qui sévit en Colombie depuis quarante ans.

Le 2 juillet dernier, l'enthousiasme de l'opinion publique en France et en Colombie se manifestait à l'annonce de la libération d'Ingrid Betancourt. Cette dernière avait été enlevée six ans plus tôt, le 24 février 2002, par les FARC, les Forces armées révolutionnaires de Colombie. L'occasion de faire un retour sur l'histoire de cette guérilla marxiste.

 

 

Les FARC, la branche armée du Parti communiste

 

 

La Colombie est secouée depuis longtemps par des conflits, le plus grave ayant été la guerre civile qui se déroula dans les années 1950 et qui est appelée Violencia. Ces conflits mettent en jeu des identités politiques même si les intérêts particuliers interférèrent parfois avec ces identités. Deux grands partis se disputaient le pouvoir en Colombie depuis le XIXe siècle : le parti libéral et le parti conservateur. En 1930 fut créé un parti communiste, proche du parti libéral.

 

Des groupes armés isolés se formèrent à la fin des années 1940 dans les zones rurales de conflits agraires, où le parti communiste était bien implanté. Ces organisations d'autodéfense paysanne refusèrent de rendre leurs armes, comme leur demandait le nouveau gouvernement militaire mis en place en 1953. En 1964, le gouvernement, que les militaires avaient quitté en 1958, mena des opérations contre les guérillas en même temps qu'une offensive visant à détruire la République communiste autonome de Marquetalia.

 

Dispersées, ces guérillas se réorganisèrent sous la forme d'un « Bloc Sud », puis, deux ans plus tard, en 1966, et sous l'égide du parti communiste, le regroupement des noyaux d'autodéfense donne naissance officiellement aux Forces armées révolutionnaires de Colombie, les FARC, groupuscule armé d'inspiration marxiste dirigé par Manuel Marulanda. Les FARC sont la branche armée du parti communiste.

 

Au départ, les FARC ont un programme modéré, demandant seulement la réforme agraire. Le parti communiste, quant à lui, ne pense pas à la prise du pouvoir immédiate : selon le vieux schéma marxiste, il attend le développement des « forces productives » et la formation d'un prolétariat nombreux qui sont les conditions nécessaires à la révolution.

 

Le radicalisme d'une partie de la jeunesse est donc récupéré par d'autres organisations de guérillas qui se forment dans les années 1960 : l'Armée de libération nationale (ELN), d'inspiration guévariste ; l'Armée populaire de libération nationale (EPL), aux références idéologiques maoïstes ; ou encore le M 19, qui n'est pas marxiste. L'EPL et le M 19 démobiliseront à la fin des années 1980.

 

 

Les paramilitaires, autres ennemis des FARC

 

 

Toutes ces guérillas prennent de l'importance dans les années 1970, en augmentant leur effectif à la faveur d'une attitude répressive du gouvernement colombien qui leur fait bénéficier d'une grande sympathie dans la population. Les FARC conçoivent un plan pour prendre le pouvoir en huit ans, s'implantent dans de nouvelles régions et passent à des actions offensives de beaucoup plus grande ampleur. Enfin, comme les autres guérillas, elles parviennent à capter des ressources financières considérables, notamment grâce à la commercialisation de la coca.

 

Mais les FARC sont incapables de faire des propositions politiques. Entre 1982 et 1985, sous la présidence de Belisario Betancur, le gouvernement entreprend un processus de négociations avec la guérilla marxiste. Cette dernière ne formule aucune proposition pour faire progresser le dialogue et ne respecte aucun des engagements humanitaires, comme celui pris, en 1984, de ne plus procéder à des enlèvements. La guérilla n'utilise les négociations que pour fortifier sa présence militaire. L'opinion publique la juge très défavorablement et la classe moyenne commence à se détourner de la lutte armée.

 

En 1985, les FARC décident, avec les communistes, de fonder un parti politique : l'Union patriotique (UP). Jusqu'alors, les FARC étaient subordonnées au parti communiste qui leur fixait lui-même une ligne politique. Mais dans les années 1980 le gouvernement colombien entreprend de négocier avec les FARC. C'est que ces dernières sont donc les véritables interlocutrices. Communistes et FARC s'associent donc et créent l'UP afin d'attirer le plus grand nombre de sympathisants de gauche. Ce retour à la légalité semble même, au début, être une réussite puisque lors des élections municipales de 1986, l'UP recueille plus de voix que les communistes seuls, et obtient un certain nombre de postes dans les administrations locales. Mais cela ne dure pas.

 

D'une part parce que les guérillas, et en particulier les FARC, ont un autre ennemi que l'Etat et les forces de l'ordre : les paramilitaires. Ce sont des groupes armés, ultranationalistes, qui, en association avec des narcotrafiquants, ont décidé de s'opposer par la violence aux gauchistes. Il n'est pas rare que ces paramilitaires reçoivent le soutien de la police, de politiciens et de possédants régionaux. Ainsi, en 1990 par exemple, ils assassinent le libéral Luis Carlos Galan et le leader de l'UP Bernardo Jaramillo, tous les deux candidats à l'élection présidentielle.

 

D'autre part, de vives tensions apparaissent entre les cadres de la guérilla, pour qui l'UP n'est qu'un moyen de la guérilla, qui devait faciliter le recrutement de nouveaux combattants, et les sympathisants de cette UP qui croyait réellement à la possibilité de jouer un rôle sur l'échiquier politique. Les cadres guerilleros pensent mettre à profit la trêve pour accélérer leur expansion militaire. Mais par ce comportement, ils mettent en danger l'Union patriotique. De fait, cette dernière connaît une fin tragique : ses deux premiers présidents sont assassinés par les paramilitaires, ainsi que presque tous ses élus au parlement, beaucoup de ses élus locaux ainsi que des centaines de sympathisants. L'extermination de l'UP fait plus de 2500 victimes. Les survivants retournent à la clandestinité. C'en est fini d'une voie légaliste que, de toute manière, les FARC n'ont jamais réellement accepté.

 

 

Les FARC assassinent tous les sidéens d'un municipe

 

 

En 1998, sous la présidence d'Andrés Pastrana, le gouvernement colombien décide d'ouvrir un nouveau processus de négociation. Mais, comme en 1982-1985, les FARC refusent tout compromis : leur chef, Marulanda, s'abstient au dernier moment de venir à la réunion d'ouverture du processus. Les pourparlers piétinent et la guérilla « impose un style de congrès soviétique et ne paraît pas sa soucier des suggestions proposées ». [1]

 

Dans ces conditions, l'opinion publique devient de plus en plus hostile aux FARC, accusées, à juste titre d'ailleurs, d'empêcher toute solution négociée au conflit. L'exaspération contre la guérilla marxiste est telle qu'elle en vient parfois à se traduire par une certaine tolérance vis-à-vis des paramilitaires. Ainsi, aux élections présidentielles de 2002, un ralliement massif se produit à la candidature du candidat Alvaro Uribe, partisan d'une guerre frontale contre les FARC. Ces dernières, de toute façon, méprisent la « société civile », c'est-à-dire, en fait, les activistes les plus vigoureux d'une solution pacifique au conflit. Elles se présentent même comme la « vraie » société civile, la « société civile en armes ».

 

Ce refus des FARC à la fin des années 1990 s'explique d'abord, bien entendu, par leur incapacité à s'engager en politique. Mais aussi par les succès remportés par les groupes paramilitaires qui ont reconquis beaucoup de territoires sur les Forces armées révolutionnaires. Inquiètes, ces dernières se sont alors radicalisées, en procédant à des enlèvements non plus économiques, mais politiques. L'exemple le plus connu est celui d'Ingrid Betancourt le 24 février 2002.

 

Quelles sont les ressources dont a bénéficié et peut encore bénéficié la guérilla marxiste ? D'abord, les ressources sociales, c'est-à-dire le soutien dans certains catégories de la population. Dans les années 1960 et 1970, les FARC captent l'appui des ruraux des zones anciennes et nouvelles de colonisation, puis, dans les années 1980, d'autres zones périphériques où s'installent notamment des paysans pauvres. Les FARC y installent leur système de régulation collective et de « protection » : en réalité, les contraintes sont très fortes et l'espace de liberté restreint pour les habitants qui voient, en échange de cette quasi-servitude, leurs intérêts protégés par les FARC, comme par exemple les cultivateurs de coca. Ainsi, dans certaines circonstances, la guérilla impose de terribles souffrances aux populations en paralysant pendant plusieurs semaines par exemple les activités et les approvisionnements d'une région. De même, la journaliste Juanita Leon raconte comment les FARC ont fait effectuer un test de dépistage du VIH sur la population du municipe de Vistahermosa et comment elles ont assassiné tous ceux dont le test s'était révélé positif. [2]

 

Il n'en reste pas moins que la guérilla a pu longtemps puiser ses forces dans une population rurale qui entrevoyait difficilement ou pas du tout des perspectives d'avenir. La grande majorité des FARC sont des ruraux, à commencer par leurs chefs. La cohésion des cadres par la même origine sociale et géographique explique aussi la longévité de cette guérilla. Mais aujourd'hui, dans un pays dont la population est le plus en plus urbaine, cette dernière peine à étendre son influence dans les populations vivant en ville.

 

 

Une organisation de voleurs et de criminels

 

 

L'autre ressource des FARC est économique. Plusieurs méthodes sont utilisées par les marxistes pour se constituer et accroître leurs ressources financières qui leur serviront ensuite à acheter des armes. D'abord, les enlèvements économiques : ce sont des enlèvements avec rançon. Au départ exceptionnelle, cette pratique s'est ensuite banalisée dans les années 1980. Les FARC détiennent très souvent le record d'enlèvements : entre 1998 et 2003, on leur en a attribué entre un et deux mille par an. Parfois, elles sous-traitent même cette activité, confiant la tâche d'enlever les personnes à des bandes de délinquants urbains. Les familles, désemparées, sont condamnées à verser des sommes considérables sans aucun espoir toutefois de revoir leurs proches. Les FARC n'hésitent pas à exiger des rançons pour des otages déjà morts depuis plusieurs mois...

 

D'autres moyens d'extorsion sont employés. Les FARC imposent ce qu'elles appellent des « taxes » ou des « impôts » en échange de la « protection » qu'elles accordent aux populations. Elles effectuent des « prélèvements » sur les commerçants et les transporteurs. En 2000, elles « promulguent » même une « loi » qui généralise ces impositions à toutes les personnes possédant plus d'un certain capital ! La guérilla intervient même sur les contrats publics passés par des élus locaux et perçoivent des commissions qui lui assurent un confortable complément de revenus... Une véritable organisation de voleurs et de criminels s'est ainsi constituée, pesant ainsi sur l'économie du pays.

 

Mais c'est le développement des cultures illégales et le trafic de drogue qui assurent, depuis les années 1980, les principaux revenus des FARC. La marijuana et le pavot pendant un temps ont joué un rôle. Mais depuis la fin des années 1970, c'est la culture de la coca qui est en pleine expansion. En 2002, la surface cultivée était estimée à 169 000 ha. Les FARC possèdent leurs propres laboratoires, leurs routes pour l'exportation et leur pistes d'aviation clandestines. Les sommes d'argent amassées servent bien sûr à acheter des armes. Mais il existe des cas de guerilleros ayant déserté avec leur magot ou de chefs circulant à bord de leur puissant 4×4... Mais le Secrétariat des FARC centralise les revenus et cherche à limiter les disparités entre fronts riches et pauvres.

 

Mais l'importance donnée à la recherche de ressources financières tend à faire passer au second plan la construction d'appuis solides dans la population. Le travail de politisation est de plus en plus délicat, ce qui contribue à affaiblir les FARC. D'autre part, les désertions ne sont plus rares chez les FARC. Ajoutées à l'hostilité de l'opinion publique, la guérilla semble se fragiliser.

 

C'est dans ce contexte qu'est intervenue la libération d'Ingrid Betancourt le 2 juillet 2008. Elle s'est déroulée suite à une opération menée par l'armée colombienne. Cette libération a plusieurs conséquences. Elle marque d'abord une nette victoire du président Uribe, partisan de la manière forte pour en finir avec la guérilla. C'est l'affaiblissement encore des FARC, un affaiblissement mis en lumière par la facilité avec laquelle les soldats colombiens ont pu infiltrer la guérilla - quatre mois seulement ont été nécessaires à l'opération. C'est aussi l'échec de Hugo Chavez qui s'était posé, parmi d'autres chefs d'Etat, en négociateur afin de libérer Ingrid Betancourt. Enfin, d'une certaine manière, c'est un point positif pour les Etats-Unis, alliés d'Uribe. En effet, les Américains soutiennent financièrement le gouvernement colombien dans le cadre de la lutte contre la drogue. Une bonne partie de la cocaïne produite en Colombie se retrouve en effet à circuler sur le territoire des Etats-Unis. Ces derniers ont décidé de s'attaquer au problème à la source.

 

Mais la libération d'Ingrid Betancourt n'est qu'une victoire dans un long conflit contre une guérilla qui n'a eu de cesse de « prendre le pouvoir » et d'imposer des bouleversements dans les structures sociales et économiques, notamment dans les campagnes. Quarante ans de violence, de meurtres, d'enlèvements et de vols ne leur ont encore rien apporté.



 

D'après :
PÉCAUT, Daniel, « Les FARC : longévité, puissance militaire, carences politiques », in Hérodote, 4e trimestre 2006, n° 123, pp. 9-40.
RAISSON, Virginie, TETARD, Franck et VICTOR, Jean-Christophe, Le Dessous des cartes. Atlas géopolitique, Paris, Tallandier/Arte éditions, 2005.

 



[1] PÉCAUT, Daniel, « Les FARC : longévité, puissance militaire, carences politiques », in Hérodote, 4e trimestre 2006, n° 123, p. 35.

[2] LEON, Juanita, Pais de plomo, Cronicas de guerra, Bogota, 2005.

 

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8 juin 2008 7 08 /06 /juin /2008 09:10

Le 25 mai dernier, un nouveau président a été élu au Liban, en vertu d'un accord signé à Doha quatre jours plus tôt. Cette élection doit mettre un terme à une crise politique grave qui avait dégénéré dans la violence au début du mois. Mais les affrontements entre différentes communautés et les interventions étrangères ne datent pas d'hier.

 

 

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5 avril 2008 6 05 /04 /avril /2008 09:25

L'OCDE a soixante ans. Ou plutôt son ancêtre, l'OECE. Cette dernière naquit le 16 avril 1948, dans le cadre du plan Marshall. Et représentait la première tentative de construction européenne d'après-guerre.

 

Il y a soixante ans, le 16 avril 1948, une convention établissait une Organisation européenne de coopération économique. Il s’agissait, pour les dix-sept signataires de gérer l’aide américaine à la reconstruction de l’Europe. Mais au-delà d’une organisation purement économique, elle constituait un véritable projet politique européen.

 

 

Contrer l'expansionnisme communiste

 

 

En 1945, l’Europe, sortie de la Seconde Guerre mondiale, est ravagée. L’effort de reconstruction à fournir devra être extrêmement important. Or, toutes les structures économiques du vieux continent sont dévastées. D’autre part, les pays d’Europe de l’est ont été libérés du nazisme par les troupes soviétiques. Le communisme contrôle donc toute une partie de l’Europe. Or, la crainte des Etats-Unis est de voir l’URSS profiter de la situation ruinée du reste de l’Europe pour y asseoir sa domination. La Guerre froide s’esquisse.

 

Elle est devient une réalité le 12 mars 1947, lors du discours du président américain Harry Truman, au Congrès. Celui-ci déclare notamment que « les Etats-Unis doivent soutenir les peuples libres qui résistent à des tentatives d’asservissement par des minorités armées, ou des pressions venues de l’extérieur ». Il ajoute également que l’aide américaine « doit consister essentiellement en un soutien économique et financier qui est indispensable à la stabilité économique et à une vie politique cohérente ». Le discours de Truman énonce ainsi la doctrine du containment, l’« endiguement » littéralement, qui consiste à faire barrage à l’impérialisme communiste. C’est que, à cette époque, l’Union soviétique installe des régimes communistes en Pologne et en Tchécoslovaquie. Mais le discours de Truman ne vise alors qu’à une aide très ciblée : les Américains entendent aider deux pays particuliers, la Grèce et la Turquie.

 

En outre, au reste de l’Europe, les Etats-Unis accordent déjà une aide au coup par coup. Il n’y a pas de planification pour la reconstruction, l’objectif était juste, alors, d’empêcher l’Europe de s’asphyxier. Cette aide se manifeste notamment par des prêts divers et par la liquidation  des surplus de l’armée américaine en Europe.

 

Mais face à la menace croissante de l’expansionnisme soviétique, des membres de l’Administration américaine se persuadent qu’il faut étendre l’aide humanitaire à toute l’Europe, et même à l’URSS. C’est le sens du discours du général George Catlett Marshall du 5 juin 1947 à Harvard.

 

George Marshall (1880-1959) est Secrétaire d’Etat du président Truman pour les Affaires étrangères. C’est à la veille du troisième anniversaire du Jour-J, à Harvard, qu’il prononce un discours annonçant la volonté des Etats-Unis d’accorder une aide à l’Europe.

 

 

« L’initiative doit venir de l’Europe » (G. C. Marshall)

 

 

Dans ce discours, le général souligne d’abord que « toute la structure de l’économie européenne » est dévastée. Il se livre d’abord au triste constat que la guerre, par ses préparatifs et par les destructions qu’elle a causées, a anéanti tous les secteurs économiques. Les ravages sont tels que le général annonce que « la reconstruction de la structure économique de l’Europe demandera évidemment beaucoup plus de temps et des efforts plus grands que nous ne l’avions prévu ». Il faut donc trouver un « remède ».

 

Ce remède réside dans la transformation économique et sociale des pays concernés, dans le redressement financier, commercial et industriel et la modernisation des technologies et des esprits, c’est-à-dire faire en sorte que les personnes retrouvent une confiance certaine dans l’économie et qu’elles se décident ainsi à faire des échanges. En outre, les Etats-Unis ont un intérêt non négligeable à aider l’Europe : en effet, leur commerce national est menacé de surproduction et il leur faut donc trouver des débouchés.

 

Même si George Marshall affirme que la politique qu’il promeut « n’est dirigée contre aucun pays, aucune doctrine, mais contre la famine, la pauvreté, le désespoir et le chaos », il est clait cependant que l’aide américaine vise à contenir le totalitarisme communiste et ses agents en Occident, les Partis communistes nationaux. Ainsi, déclare-t-il un peu plus loin : « les partis et les groupes politiques qui cherchent à perpétuer la misère humaine pour en tirer profit […] se heurteront à l’opposition des Etats-Unis. »

 

Enfin, un dernier aspect, et non des moindres, de la future aide Marshall est souligné dans ce discours : la volonté d’unifier l’Europe. En effet, le Secrétaire d’Etat déclare : « Il ne serait ni bon ni utile que ce gouvernement [le gouvernement américain] entreprenne d’établir de son côté un programme destiné à remettre l’économie de l’Europe sur pied. C’est là l’affaire des Européens. L’initiative, à mon avis, doit venir de l’Europe. » En clair, George Marshall entend faire participer les Européens à la reconstruction et ainsi faciliter leur rapprochement. C’est cette volonté qui annonce l’OECE qui sera mise sur pied un peu moins d’un an plus tard.

 

Le plan Marshall ne se concrétise pas immédiatement. Mais la nouvelle est accueillie très favorablement et le projet est désormais en route. En attendant, les Etats-Unis accordent une aide intérimaire qui précède le plan proprement dit. Cette aide s’élève à 540 millions de dollars dont la moitié est versée à la France.

 

 

La réalisation de l'unité européenne

 

 

Une intense activité diplomatique a lieu, visant, pour les pays d’Europe, y compris l’Union soviétique, à donner une réponse commune aux Etats-Unis. La conférence de Paris qui s’ouvre le 27 juin réunit les pays d’Europe de l’ouest mais aussi de l’est comme  la Pologne et la Tchécoslovaquie, ainsi que l’URSS. Dix-sept pays acceptent l’aide Marshall : l’Islande, le Royaume-Uni, l’Irlande, la France, le Portugal, la Norvège, la Suède, le Danemark, les Pays-Bas, la France, la Belgique, le Luxembourg, la RFA, la Suisse, l’Autriche, l’Italie et, surtout, les deux pays à qui l’aide était à l’origine destinée, la Grèce et la Turquie.

 

Molotov, ministre des Affaires étrangères de Staline, dénonce quant à lui une « manœuvre de l’impérialisme américain ». Il craint, avec ce plan, un abandon de souveraineté. Le 2 juillet, l’URSS refuse. Ce refus, définitif, entraîne aussi un refus, sous la contrainte, des pays de l’est qui auraient bien aimé bénéficié également de l’aide.

 

Le 13 juillet est créé un Comité de coopération économique européenne (CCEE). Ce comité remet, le 22 septembre, un rapport aux Etats-Unis qui le considèrent comme insuffisant et incohérent.

 

Finalement, l’European Recovery Program (ERP, plus connu, en Europe, sous l’expression Plan Marshall), est formalisé par l’Economic Cooperation Act le 3 avril 1948. En trois ans, entre 1948 et 1951, les dix-sept pays ayant accepté l’aide reçoivent treize milliards de dollars dont les cinq sixièmes sous forme de don et le dernier sixième sous forme de prêt à un taux d’intérêt très faible. Très concrètement, les Etats-Unis fournissent l’argent aux gouvernements. Ceux-ci vendent les dollars à leurs entreprises. Avec l’argent ce cette vente, les gouvernements peuvent financer les programmes d’investissements nécessaires. De leur côtés, les entreprises, avec ces dollars, achètent tout ce dont elles ont besoin aux Américains.

 

Le 16 avril 1948, une convention élabore une charte qui fonde une Organisation européenne de coopération économique (OECE) – elle deviendra, plus tard, l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) en 1961. C’est à la demande expresse des Américains qu’elle est instituée. Et c’est là que l’on perçoit les implication politiques de l’aide économique et financière américaine. En effet, aux yeux des Etats-Unis, l’unité européenne était nécessaire, la condition indispensable à un engagement durable des Américains en Europe. Le Congrès américain subordonnait l’aide à la réalisation d’une unité européenne. Il fallait mettre un terme aux tensions et aux rivalités qui avaient provoqué plusieurs guerres. L’Oncle Sam avait déjà du intervenir à deux reprises (en 1917 et en 1941) pour ramener la paix.

 

Au départ, cette OECE a des buts économiques : transformer l’Europe en une puissance économique, établir des taux de change réalistes et abolir les barrières douanières. Mais une véritable dimension politique se dégage aussi. C’est une première tentative de construction européenne. L’aide Marshall, en obligeant les Européens travailler dans un but commun, les forçait à coopérer, à s’entendre, pour gérer ensemble l’argent de l’ERP. Certes, cette unification politique est très limitée : c’est un schéma intergouvernemental qui a été adopté, c’est un modèle de coopération et non d’intégration qui a été choisi pour cette OECE. Il n’y a aucun caractère supranational, contrairement à la CECA qui se mettra en place en 1950 et qui sera le véritable acte de naissance de l’actuelle Union européenne.

 

Mais il n’en reste pas moins que l’aide américaine supposait un projet politique : unifier l’Europe pour préserver la paix et se défendre du communisme. Marshall avait déclaré le 5 juin 1947 : « un accord devra être réalisé par les pays d’Europe sur leurs besoins actuels et ce que ces pays feront eux-mêmes pour rendre efficaces toutes les mesures que ce gouvernement pourrait prendre ». La convention établie le 16 avril 1948 concrétisait cette aspiration. Et il faut noter, au passage, qu’à cette union politique européenne, la Turquie participait…

 

 

Création de l'UEP en 1950

 

 

Si sur le plan politique cette OECE a eu des effets limités, en revanche, elle a obtenu des résultats sur le plan économique. Ainsi, en septembre 1950 est créée l’Union européenne des paiements (UEP). Il s’agit d’un système de crédits et de débits constitués par une somme prélevée sur l’aide Marshall. Cette UEP doit permettre le développement des échanges entre les pays de l’OECE.

 

L’aide Marshall a eu des résultats satisfaisants : entre 1948 et 1952, la production industrielle et la production agricole ont augmenté significativement, les exportations ont été multipliées par deux et les grands secteurs de l’économie ont été remis sur pied : travaux publics, transports, énergie, sidérurgie. Le chômage a baissé. Enfin, le plan Marshall a eu une conséquence géopolitique importante : en raison du refus soviétique, l’Europe s’est trouvée divisée, les pays de l’est étant obligés de se reconstruire sans l’aide américaine. Une rupture durable s’installe entre l’Europe de l’est et celle de l’ouest. Néanmoins, en raison de cette initiative importante, le général Marshall recevra le prix Nobel de la paix en 1953.

 

 

 

 

 

Aller plus loin

BOSSUAT, Gérard, La France, l’aide américaine et la construction européenne. 1944-1945, Paris, Imprimerie nationale, 1992.

BOSSUAT, Gérard, L’Europe occidentale à l’heure américaine. 1945-1952, Bruxelles, Complexe, 1992.

DUROSELLE, Jean-Baptiste, L’Europe. Histoire de ses peuples, Paris, Hachette Littératures, « Pluriel », 1990.

 

 

 

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16 mars 2008 7 16 /03 /mars /2008 12:49

commerce-ph-nicien.jpgDepuis le 6 novembre, une exposition consacrée aux Phéniciens se tient à l’Institut du monde arabe, à Paris*. Elle rassemble les plus belles pièces des grands musées. L’occasion nous est donnée de nous intéresser à l’un des traits les plus caractéristiques de cette civilisation antique : leur commerce. Quand la mondialisation était phénicienne…

 
L’exposition qui se tient actuellement à l’Institut du Monde arabe s’intitule « La Méditerranée des Phéniciens ». Le titre révèle tout à fait la spécificité de l’un des traits les plus caractéristiques de la civilisation phénicienne, à savoir son commerce. En effet, c’est par les échanges et la navigation que les Phéniciens ont fait de la Méditerranée « leur » mer, contribuant ainsi à l’une des premières mondialisations de l’histoire, bien avant les Romains.
 
 
Un pays naturellement tourné vers la mer
 
 
Les premières cités phéniciennes ont été fondées dès la plus haute antiquité. Ainsi, Tyr et Sidon sont connues dès le IIe millénaire av. J.-C. et Byblos est mentionnée dans les sources égyptiennes dès le IVe millénaire. La Phénicie de l’antiquité correspond, à peu près, au territoire de l’actuel Liban, une mince bande de terre s’étendant de la Syrie au nord jusqu’au Carmel au sud, coincée entre la montagne du Liban à l’est et la mer Méditerranée à l’ouest. Les villes phéniciennes sont donc des cités côtières.
 
Devenues vassales de l’Égypte des pharaons sous la XVIIIe dynastie, les cités phéniciennes deviennent indépendantes après le repli de l’Égypte vers le XIIe siècle. Elles connaissent ensuite la domination assyrienne à partir du IXe siècle, puis la domination de l’empire néo-babylonien de Nabuchodonosor à partir de 586. La Phénicie est ensuite intégrée, en 539, à l’empire perse de Cyrus, qui a conquis Babylone. Enfin, en 332, après le siège de Tyr, les cités phéniciennes font partie de l’empire d’Alexandre le Grand.
 
Pourtant, malgré ces dominations successives, les cités phéniciennes ont connu une grande prospérité et ont conquis la Méditerranée entière, et se sont même aventurés au-delà, se plaçant ainsi au centre d’un vaste réseau commercial. À tel point qu’il n’est pas exagéré de parler de mondialisation à propos du commerce phénicien.
 
Comment expliquer l’essor du commerce phénicien ? Quatre types de facteurs peuvent être identifiés. Le premier est d’ordre géographique. Les conditions naturelles ont été déterminantes car, nous l’avons vu, la Phénicie est coincée entre la mer et la montagne. Cette dernière rend très difficile les relations avec l’arrière-pays – sauf au niveau de la trouée d’Homs au niveau d’Arwad – et même les relations entre les cités phéniciennes elles-mêmes dans la mesure où elle s’avance parfois jusque dans la mer. Il n’existe pas de routes terrestres, et, pour se rendre d’une cité à l’autre, il n’est pas rare d’utiliser la voie maritime. Tout ceci expliquent que les cités phéniciennes se soient naturellement tournées vers la mer et que s’y soit ainsi développée une tradition maritime. En outre, la présence du bois de cèdre du Liban offre sur place la matière première pour la construction des bateaux. Enfin, la situation géographique place la Phénicie dans une situation de carrefour entre l’Asie et la Méditerranée, entre l’Orient et l’Occident.
 
Un deuxième facteur a conditionné l’essor commercial des cités phéniciennes, un facteur politique. En effet, vers 1180 av. J.-C., l’invasion des Peuples de la mer déstabilise la région, l’empire hittite s’effondre, l’Égypte entame un repli et s’affaiblit. Les cités phéniciennes, et surtout deux d’entre elles, Sidon et Tyr, profitent de ce vide politique et de leur indépendance. Cette époque marque le début d’une longue période d’indépendance et de prospérité. En outre, la disparition brutale de l’hégémonie mycénienne sur la mer provoque aussi un vide dont les Phéniciens tirent parti. Enfin, en 539, à partir de la conquête babylonienne, s’est ouverte une nouvelle grande période de prospérité après une domination assyrienne caractérisée par une forte pression économique due au tribut que devaient verser les peuples soumis aux Assyriens.
 
Le facteur économique a aussi joué un rôle certain dans l’expansion phénicienne. Les marchands ont été poussés par la volonté de trouver de nouvelles ressources et des activités toujours plus rémunératrices et de commercialiser de nouveaux produits, ils ont été amenés à parcourir de plus grandes distances et à ainsi mettre en place un commerce d’une grande ampleur tout autour de la Méditerranée. C’est que la croissance démographique au Proche-orient et sur tout le pourtour méditerranéen a engendré une forte demande de produits artisanaux et donc de matières premières avec lesquelles ces produits étaient fabriqués. C’est l’élément moteur des échanges maritimes des Phéniciens.
 
Enfin, un dernier facteur indispensable à la concrétisation de l’expansion phénicienne est d’ordre technique. Les Phéniciens étaient, dans l’antiquité, des marins réputés. Un proverbe araméen disait : « Ne montre pas la mer à un Arabe ni le désert à un Sidonien, car tout autre est leur affaire. » Ils possédaient une très grande maîtrise de l’art de la navigation et des phénomènes atmosphériques.
 
 
La Méditerranée : mare nostrum, « mer intérieure » des Phéniciens
 
 
L’art de la navigation est caractéristique de la civilisation phénicienne même si, comme nous le verrons, le commerce terrestre a aussi existé. Pour développer leurs activités commerciales, les Phéniciens ont utilisé des navires adaptés et équipés spécialement. Les navires de commerce, très différents des bateaux de guerre, étaient appelés gauloï, qui signifie « rond » en grec, en raison de la rondeur de leur coque. Ils avaient en effet une grande capacité de charge, mesuraient entre vingt et trente mètres de long pour six à sept mètres de large. La poupe était arrondie et terminée par une queue de poisson ou un volute. La proue était également arrondie et sur ses flancs étaient peints de grands yeux. Un grand mât soutenait une voile rectangulaire et le gouvernail consistait en une grande rame disposée sur le côté gauche de la poupe. L’équipage comptait rarement plus de vingt personnes. Ainsi, ces navires pouvaient parcourir de longues distances et donc permettre les échanges sur une échelle vaste. Ils ont été l’instrument technique de la mondialisation phénicienne.
 
Les Phéniciens usaient aussi de plus petites embarcations pour le cabotage, des chaloupes et des barques de pêche. Elles avaient aussi des coques rondes et possédaient soit un petit mât soit une petite rame. Une rame-gouvernail à gauche de la poupe permettait de les diriger.
 
Comment s’organisait le commerce phénicien ? Les routes des échanges étaient multiples, à la fois maritimes et terrestres, et les produits échangés variés. Un véritable réseau a fait de la Méditerranée la mare nostrum (« notre mer » en latin) des Phéniciens, avant celle des Romains.
  


Cette carte est extraite de Atlas historique. De l’apparition de l’homme sur la terre à l’ère atomique, Paris, Librairie Académique Perrin, 1987, p. 34.


Dès la fin du IIe millénaire, les premières relations commerciales ont lieu entre la Phénicie, l’Égypte, la côte méridionale de l’Anatolie et Chypre. Des matières premières étaient échangées contre des objets manufacturés. Les Phéniciens importaient ainsi de l’étain d’Anatolie, de l’or, de l’ivoire, du lin et des esclaves d’Égypte, et du cuivre de Chypre. Ces matières premières étaient transformées par les artisans phéniciens. Les objets manufacturés ainsi obtenus étaient enfin réexportés : des ustensiles en bois de cèdre plaqués d’ivoire, des coupes en bronze et en argent, des récipients de pâte de verre et des tissus de pourpre.
 
La cité phénicienne de Byblos était la partenaire privilégiée de l’Égypte et constituait une plaque tournante des échanges. Elle exploitait les forêts de son arrière-pays et fournit cèdres, genévriers et pins pour la construction des pyramides et autres monuments égyptiens. Par exemple, vers 1050, un certain Ounamon est envoyé par le pharaon à Byblos pour acheter du bois nécessaire à la restauration de la barque du dieu Amon. L’Égypte quant à elle envoyait de nombreux objets à la cité phénicienne, notamment des bustes. Des armateurs gyblites mais aussi sidoniens travaillaient dans la capitale égyptienne de Tanis, située dans le delta du Nil. Hérodote nous a laissé la description d’un « Camp des Tyriens » à Memphis. Des pêcheurs phéniciens fournissaient du poisson du delta à Jérusalem.
 
Chypre a été la première étape de l’expansion phénicienne. Au Xe siècle, le roi de Tyr Hiron fonde la colonie de Kition. Un siècle plus tard, plusieurs roitelets phéniciens se partageaient la domination de l’île avec d’autres souverains. Ces royaumes phéniciens perdureront jusqu’à l’époque hellénistique.
 
Puis, au Ier millénaire a lieu le grand essor du commerce phénicien, la grande expansion vers la Méditerranée occidentale. Mais ce sont surtout Tyr et Sidon qui sont les principaux moteurs de l’expansion phénicienne. Dès lors, l’aspect du commerce change car en Occident, les marchands phéniciens sont confrontés non à des pouvoirs bien structurés comme en Orient avec les royaumes proche-orientaux ou les Etats urbanisés, mais à des pouvoirs locaux ou à des entités ethniques de caractère tribal ayant un contrôle territorial très limité.
 
Les marchands phéniciens naviguaient vers l’ouest en passant par le nord de la Méditerranée et revenaient par le sud, en raison de la direction des vents. Au début du Ier millénaire, donc, les Phéniciens installent des comptoirs sur les îles de Crète, d’Eubée et du Dodécanèse, en mer Égée. À l’époque hellénistique il existe de véritables de colonies de marchands phéniciens à Athènes, Délos et Thessalie.
 
Puis la route des Phéniciens se poursuit et des comptoirs et des escales sont installés à Malte, en Sicile, en Sardaigne et sur les Baléares, toutes ces îles constituant autant de points d’appui. En Sardaigne, les Phéniciens viennent chercher de l’argent, du cuivre, du fer et du plomb dont les mines sont exploitées depuis le IIe millénaire. Le but ultime des navigations phéniciennes est le sud de la péninsule ibérique, riche en argent, cuivre et plomb mais aussi en huile.
 
Les Phéniciens ont établi aussi des comptoirs en Italie, entrant ainsi au contact des Étrusques. Ils trouvaient dans cette région des ressources agricoles abondantes comme le vin, l’huile et les céréales, ainsi que des métaux, fer et argent.
 
Au retour, les Phéniciens fondent aussi de nombreuses colonies, qui ne devaient être au départ que de simples escales. Notamment en Afrique du Nord, on trouve Linx, Tingis, Hippone, Utique, Hadrumète, Sabrata, Leptis… Mais l’une d’elles a connu une grande fortune, c’est la célèbre Carthage, fondée en 814. Elle a développé sa propre politique commerciale et a exercé sa tutelle sur tous les anciens comptoirs de la Méditerranée occidentale. Cependant, les relations ont toujours perduré entre les villes d’Orient et celles d’Occident. D’Afrique du Nord étaient exportés du sel, de l’ivoire, du murex et des esclaves.
 
Les Phéniciens, ces grands navigateurs, ont largement dépassé les colonnes d’Hercule, c’est-à-dire le détroit de Gibraltar. Vers la fin du Ve siècle, le Carthaginois Hannon vogue vers l’océan atlantique et atteint le golfe de Guinée. Au même siècle, un autre Carthaginois, Himilcon, atteint la Bretagne, et peut-être même la Grande-Bretagne. Enfin, dès le VIIIe siècle, Hérodote raconte que des Phéniciens, à la demande du pharaon Néchao II, ont effectué en trois ans le tour de l’Afrique, de l’est vers l’ouest. Ces voyages exploratoires avaient toujours le même but, à caractère commercial : la recherche de métaux précieux et de marchés plus lucratifs. De Grande-Bretagne aurait été importés du zinc et du plomb.
 
 
 
Des Hong-Kong de l’antiquité
 
 
Les formes du commerce étaient multiples : Hérodote raconte ainsi, dans le livre IV de ses Histoires, comment les Phéniciens, arrivés sur une terre inconnue, débarquaient leurs marchandises sur la plage, revenaient dans leurs bateaux et attendaient les indigènes. Ces derniers estimaient les produits, déposaient des métaux précieux à côté puis s’écartaient. Les marchands phéniciens redescendaient et, si la quantité de métal ne les satisfaisaient pas, remontaient à bord. Cette opération se répétait jusqu’à ce que les deux parties trouvent leur compte. Deux choses sont à noter : premièrement, des échanges basés sur la confiance réciproque pouvaient avoir lieu même avec des personnes dont on ne connaissait pas la langue et qu’on rencontrait pour la première fois ; deuxièmement, cette description montre que le commerce phénicien était principalement basé sur du troc. Mais au Ve siècle, les cités phéniciennes commencent à battre monnaie.
 
C’est après ces premiers contacts que les Phéniciens fondaient éventuellement des comptoirs. Et ils en ont créé de nombreux, tout autour de la Méditerranée. Généralement, les comptoirs étaient établis à l’embouchure de fleuves ou sur des promontoires, en tout cas sur la côte, sur des sites facilement défendables, situation habituelle pour les Phéniciens. Ces comptoirs ne sont réellement des colonies en fait, puisqu’ils ne sont peuplés que de quelques Phéniciens dont la première vocation est d’être le relais au commerce avec les populations locales.
 
La présence de comptoirs phéniciens contribue à stimuler les cultures indigènes. Ce fut le cas par exemple au sud de l’Espagne avec Tartessos où le commerce a influencé et stimulé la région où la métallurgie a connu un fort développement : ce sont en effet les membres de la société tartessienne qui ont pris en charge eux-mêmes l’exploitation et le travail des métaux.
 
Parfois, certains de ces comptoirs, qui n’étaient que des entrepôts embryonnaires au départ, sont devenus de grands centres urbains, devenant ainsi, à leur tour, à la fois producteurs et consommateurs de bien. C’est ce qui s’est passé avec Carthage.
 
Les Phéniciens ne réexportaient pas nécessairement tout ce qu’ils avaient importé après l’avoir transformé. Ils ont aussi joué le rôle de simples truchements sans faire escale dans les cités de Phénicie. Ainsi des esclaves. Embarqués dans les régions occidentales, ils étaient dirigés vers les régions du Proche-Orient. Par exemple, le prophète Joël reproche aux Tyriens de vendre des Hébreux aux Grecs comme esclaves.
 
Malgré leur réputation d’habiles marins, les Phéniciens ont aussi utilisé des itinéraires terrestres pour leur commerce. Les routes phéniciennes ne sont pas seulement celles des navires mais aussi celles des caravanes.
 
Tyr a entretenu des rapports privilégiés avec Israël dès le Xe siècle. Un commerce actif de bois de cèdre, d’artisanat du bronze, de blé et d’huile existait. Des céramiques phéniciennes ont été découvertes au nord de la Galilée. Tyr a aussi fourni à Israël des artisans maçons et bronziers pour la construction du temple de Jérusalem. Des Phéniciens ont même mené une expédition commune avec les Hébreux, en mer Rouge, à destination du mystérieux pays d’Ophir, en Afrique, afin de rapporter de l’or.
 
En Syrie septentrionale, des colonies de marchands phéniciens étaient installées, à Alep en particulier. Entre le VIe et le IVe siècle, en raison de la domination perse, les Phéniciens étendent leur emprise sur la Palestine. En effet, le souverain achéménide donne Dor, Jaffa et la plaine du Sharon au roi de Sidon, et Ascalon à la cité de Tyr. C’est ainsi que l’empereur perse récompense la loyauté des Phéniciens à son égard.
 
Un peu plus au sud encore, le site de Kuntillet Ajroud, où des inscriptions phéniciennes ont été découvertes, était un centre caravanier. Il s’agissait d’une étape sur la route entre la Méditerranée et la mer Rouge, entre le Levant et l’Arabie où se trouvait Saba, un autre partenaire commercial des Phéniciens. Des bords de la mer, les Phéniciens importaient des coquillages qu’ils transformaient en boîtes à fard.
 
En Orient, Byblos vendait des vêtements brodés et des tapis à Mari, sur l’Euphrate. Des Tyriens se trouvaient à la cour d’Assyrie : les empereurs faisaient venir des artisans et des commerçants phéniciens pour orner leurs palais. Mais les Phéniciens devaient verser également un tribut aux Assyriens, constitué de pourpre, d’ivoire, de métaux précieux, de tissus brodés multicolores et d’animaux exotiques. Ce tribut était perçu à Arwad, la première cité phénicienne que les Assyriens rencontraient lorsqu’ils faisaient des incursions vers la mer. Mais dans ce cas, il est difficile de parler encore de commerce. En effet, un tribut est un prélèvement obligatoire, un transfert de richesses effectué sous la contrainte. Or, l’échange, par définition, est libre. D’autres itinéraires terrestres du commerce phénicien existaient, notamment en Afrique du Nord, à travers le Sahara, et le long du Nil.
 
Ainsi, les Phéniciens ont porté leur civilisation tout autour de la Méditerranée, faisant de cette dernière une « mer intérieure », annonçant la mare nostrum des Romains. Les cités phéniciennes se comportaient comme Hong-Kong de nos jours, elles importaient de tout – les matières premières surtout – et revendaient de tout – les produits de leur fabrication. Elles redistribuaient ainsi les marchandises en Méditerranée occidentale, en Afrique du Nord, en Égypte, en Asie intérieure et au Proche-Orient. Comme Hong-Kong, dont la situation insulaire est semblable, elles ont fondé leur richesse sur le commerce et la transformation des matières premières. La Phénicie, pendant un millénaire, a été un carrefour et un partenaire obligé dans le commerce. Elle a ainsi constitué un lieu de contacts entre deux mondes.
 
 
Interaction culturelle avec les autres peuples
 
 
Ce commerce, pratiqué sur une aussi vaste échelle ne pouvait pas manquer de produire des effets dans certains domaines autres que l’économie. L’art, la religion et la langue ont été stimulés par le commerce phénicien.
 
La civilisation phénicienne s’est ouverte aux influences extérieures par le commerce. Dès les IXe et VIIIe siècles, l’art phénicien a de plus en plus reflété « l’internationalisation du commerce » [1]. Les emprunts à l’Égypte furent nombreux, mais les éléments égéens furent aussi repris par les artistes phéniciens, tout comme l’interaction culturelle avec les Judéens, les Israélites ou les Araméens fut réelle et témoigne de l’extension du commerce phénicien.
 
Par exemple, à Karatepe, des reliefs et des dizaines d’ivoire et de sceaux reflètent la symbiose des arts phénicien et araméen. En Italie, à Préneste, fut découverte parmi d’autres objets une coupe en métal datée du VIIe siècle provenant d’une tombe princière. Sa décoration est clairement égyptisante, ce qui témoigne de la forte influence de l’art égyptien, avec notamment des hiéroglyphes qui ont seulement un rôle décoratif. De telles coupes ont aussi été mises au jour à Chypre et en Crète. À Sidon et à Arwad, la décoration architecturale traduit l’ouverture aux influences perses avec des chapiteaux à protomes de taureaux et le développement de nouveaux types de sphinx.
 
Ces quelques exemples suffisent à montrer que c’est par la mise en relation de cultures différentes par le commerce que l’art s’est enrichi et renouvelé. C’est par l’ouverture aux autres civilisations que des œuvres tout à fait originales ont été créées. Le commerce a ainsi offert un lieu de contacts et d’échanges dans des domaines bien différents que celui de l’économie.
 
Sur le plan de la religion aussi, le commerce phénicien s’est révélé bénéfique. Ainsi, un dieu apparu au Ier millénaire à Tyr portait le nom de Milqart, « roi de la ville ». Son culte s’est répandu dans tout le bassin méditerranéen. Un exemple montre bien l’insertion de ce culte dans des contextes tout à fait autres que la ville de Tyr. Près d’Alep en effet a été retrouvée une stèle dédiée à Milqart par un roi araméen et écrite en araméen. Encore une fois, l’ouverture aux échanges et aux influences extérieures a contribué à créer des pièces originales du point de vue archéologique.
 
Enfin, c’est aux Phéniciens et à leur expansion que nous devons l’alphabet. Dès le Xe siècle, l’alphabet phénicien, composé de vingt-deux lettres, est repris par les peuples voisins, Araméens, Hébreux, Transjordaniens, Anatoliens. Ceux-ci le font évoluer jusqu’à ce qu’au VIIIe siècle, l’écriture prenne des formes locales très différentes. Ensuite, l’araméen se diffuse en Assyrie puis, par les Perses, dans tout l’ouest de leur empire (Égypte et Anatolie notamment). L’araméen devient ainsi la lingua franca du Proche-Orient antique et il sera à l’origine de l’hébreu carré actuel, du syriaque et de l’arabe.
 
En Occident, les Grecs ont emprunté l’alphabet aux Phéniciens mais en le modifiant, en introduisant des voyelles. Puis, par le truchement des Étrusques, cet alphabet grec est passé aux Romains qui sont à l’origine de notre alphabet actuel. Ainsi, à travers les deux rameaux d’Orient et d’Occident, l’alphabet phénicien est à l’origine de tous ceux qui sont actuellement utilisés dans le monde. Cela est encore en lien avec le commerce dans la mesure où l’écriture phénicienne, d’une grande facilité d’usage, a pu être exportée dans tous les comptoirs de la Méditerranée, ce qui a permis notamment son appropriation par les Grecs.
 
En définitive, la mer Méditerranée fut beaucoup plus une route qu’un obstacle, un lieu de contacts et d’échanges. Les Phéniciens ont élargi leurs relations à l’échelle du monde, du moins d’un vaste monde. Ils mirent en œuvre peut-être la première mondialisation de l’histoire par la mise en relation des différentes parties du monde antique.
 
 
 
 
 
Aller plus loin :
BRIQUEL-CHATONNET, Françoise, et GUBEL, Éric, Les Phéniciens. Aux origines du Liban, Paris, Gallimard, « Découvertes », 1998.
BRIQUEL-CHATONNET, Françoise, « Les Phéniciens et la Méditerranée », in Les Collections de l’histoire, hors série, octobre 2007, n° 37, pp. 6-23.
BUNNENS, G., L’expansion phénicienne en Méditerranée, Bruxelles-Rome, 1979.
CHEHAB, M., MOSCATI, S. et PARROT, A., Les Phéniciens, Paris, Gallimard, « L’Univers des formes », 1975, rééd., 2007.
GRAS, M., ROUILLARD, P. et TEIXIDOR, J., L’Univers phénicien, Paris, Hachette, « Pluriel », 1995.
Collectif, Les Phéniciens, catalogue de l’exposition à Venise de 1988, Paris, Belfond-Le Chemin Vert, 1989.
Collectif, La Méditerranée des Phéniciens : de Tyr à Carthage, catalogue de l’exposition de l’Institut du Monde arabe, Somogy-IMA, 2007.
« Les Phéniciens à la conquête de la Méditerranée », Dossiers Histoire et Archéologie, novembre 1988, n° 132.
 
 
 
 
 

* « La Méditerranée des Phéniciens. De Tyr à Carthage », du 6 novembre 2007 au 20 avril 2008, Institut du Monde arabe, Paris. Le site de l'exposition
 
[1] L’expression est de François Briquel-Chatonnet, dans Les Phéniciens. Aux origines du Liban, Paris, Gallimard, « Découvertes », 1998, p. 121.
 
 
 
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Published by Léon Cahlinel - dans Actu
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