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17 juillet 2005 7 17 /07 /juillet /2005 14:39
Lorsque le 1er juillet 1962 le Rwanda devient indépendant, Kayibanda, un Hutu, est président. Les Hutu représentant 85 % de la population, on pense que la majorité détient le pouvoir. C’est un leurre : seule une minorité dirige le pays. Cela s’explique par le fait que le peuple hutu n’a jamais été uni. Et l’arrivée au pouvoir d’Habyarimana ne changera rien.
 
Au moment de l’indépendance, la démocratie a fait triompher les deux partis hutu, le Parmehutu et l’APROSOMA (1). Le président hutu s’appelle Grégoire Kayibanda. Les Hutu représentant 85 % de la population rwandaise, on aurait pu croire que c’est la majorité qui allait donc exercer le pouvoir avec ses représentants. En réalité, seule une minorité va diriger le pays. Pourquoi ?
 
 
Le peuple hutu n’est pas uni
 
 
Même si les élections ont montré que les votes étaient ethniques – par exemple le référendum sur la monarchie a vu près de 80 % des suffrages rejeter celle-ci en 1961 –, le peuple hutu n’a jamais été uni. Cela s’explique par les mentalités. Les Tutsi, qui sont initialement des éleveurs, ont une vision large des choses, ils savent avoir une vue d’ensemble de telle ou telle situation : ces facultés sont tout à fait adaptées à des hommes de pouvoir. En revanche, les Hutu sont des agriculteurs et leur vision n’est pas du tout la même : chacun se soucie de son champ, de son exploitation, l’horizon d’un agriculteur est donc limité par le terrain qu’il cultive en quelque sorte. Un agriculteur n’a pas besoin d’avoir une vision large, seul son exploitation compte. Si bien que les Hutu ont toujours eu tendance au découpage, au morcellement des espaces. Cette tendance au découpage se retrouve au niveau national après l’indépendance.
 
En effet, à l’échelle du Rwanda, trois grandes tendances se dessinent dans le peuple hutu : les Hutu du centre ont fondé, grâce à Grégoire Kayibanda, le Parmehutu et le siège du pouvoir se trouve à Gitarama ; les Hutu du sud ont aussi leur parti, l’APROSOMA ; les Hutu du nord enfin constituent la dernière tendance. Un phénomène apparaît donc au moment de l’indépendance : le régionalisme. Et les différentes tendances, qu’on pourrait presque qualifier d’ethnies à cause de leurs différences culturelles importantes, s’affrontent entre elles.
 
 
Nouveau régionalisme
 
 
Dans ce contexte, le président, Kayibanda, va vouloir neutraliser les oppositions. Il a déjà supprimé les deux partis tutsi, l’UNAR et le RADER suite à des attaques en 1962-1963 (2). La république se transforme en fait en dictature : toutes les nominations dépendent du président, la tendance au secret d’État est très claire, et seuls les fidèles de Kayibanda, des Hutu du centre, détiennent les rouages de l’État. La voie vers l’autoritarisme a été d’autant plus facile que l’opposition à Kayibanda s’est révélée incapable de s’organiser.
 
Le président a pour objectif d’éliminer ses opposants, tant du Nord que du Sud. Il va commencer par ces derniers. Pour cela, il décide de s’appuyer sur les Hutu du nord : il confie des postes dans l’armée à des nordistes afin de bénéficier de leur soutien. Parmi ces Hutu figure Juvénal Habyarimana. Grâce à ces manœuvres, l’APROSOMA disparaît et toute l’opposition sudiste avec. C’est alors qu’il envisage de se débarrasser des nordistes.
 
On le voit, à cause du régionalisme, le pouvoir de Kayibanda est allé très loin dans la voie autoritaire : il s’est fait des ennemis de toute part et se retrouve finalement isolé au début des années 1970. C’est pour sortir de cette mauvaise situation qu’il trouve chez la population tutsi un bouc émissaire idéal car les mécontentements vont se reporter sur eux. D’où une nouvelle vague de persécutions tutsi à partir de février 1973.
 
En parallèle, Kayibanda cherche toujours à se défaire des Hutu du nord, et en particulier d’Habyarimana. Ce dernier, se sachant en danger, opère alors un coup d’État, totalement improvisé, le 5 juillet 1973. La république change de président. On espère alors qu’elle va entrer dans une nouvelle phase.
 
Dans les faits, le régionalisme va subsister. Plus précisément, un régionalisme va en remplacer un autre. Certes, le pays connaît un net développement agricole, il s’intègre dans des unions régionales comme la CEPGL (Communauté économique des pays des Grands Lacs) et surtout, le nouveau président instaure un système de quotas favorables aux Tutsi : ceux-ci peuvent faire du commerce, se lancer dans les affaires, travailler dans le monde des finances… Néanmoins ils n’ont pas accès aux responsabilités politiques.
 
Le siège du pouvoir change : il passe de Gitarama à Ruhengeri, au nord du pays donc. La minorité qui détient le pouvoir est constituée par ce qu’on appelle l’akazu, un réseau de fidèles issus de la belle-famille d’Habyarimana. En 1975 naît le Mouvement révolutionnaire national pour le développement (MRND), parti unique auquel les nouveaux-nés adhèrent automatiquement. Par conséquent, c’est bien un second régionalisme qui s’est mis en place avec Habyarimana : le régionalisme du nord a remplacé celui du centre.
 
Mais à partir des années 1980, le régime d’Habyarimana connaît de sérieuses difficultés.
 
 
Habyarimana affaibli
 
 
Quatre dynamiques tendent à affaiblir la république de Ruhengeri. La première est formée par une crise économique et sociale grave. En effet, un exode rural important amène dans les villes une population de désœuvrés et de prostituées qui colle mal avec l’image d’un pays vertueux que le Rwanda veut donner de lui-même. Surtout, l’explosion démographique aggrave le problème de surpopulation : le poids de l’Église était tel que toute politique antinataliste a été un échec. En outre, pour beaucoup de familles, les enfants représentaient une main d’œuvre gratuite. L’augmentation du nombre d’habitants entraîne donc une faim de terre et une grave crise du monde rural.
 
La deuxième dynamique réside dans le fait que les Tutsi qui se sont exilés depuis l’arrivée de Kayibanda au pouvoir veulent rentrer au Rwanda. Ils ne cessent de demander aux autorités rwandaises leur retour au pays. Or, Habyarimana est confronté à la surpopulation de son pays : s’il accepte le retour des Tutsi, la crise ne va faire qu’empirer. C’est pourquoi il hésite beaucoup, ce qui fragilise encore son pouvoir.
 
La troisième dynamique vient d’une erreur d’Habyarimana. En effet, au début de sa présidence, ce dernier a fait passer en jugement les membres du régime de Kayibanda. Les accusés ont été condamnés ou bien à la peine de mort ou bien à la prison. Or, ils étaient considérés comme les pères fondateurs de la république, ils étaient les acteurs de la révolution de 1959, événement fondamental pour les Hutu en général et pour les Hutu du centre en particulier. Par conséquent, ces derniers ont fait d’Habyarimana leur ennemi mortel, celui qui a voulu se venger des Hutu du centre. C’est donc pour affaiblir le régime qu’ils nouent des contacts avec la diaspora tutsi en exil depuis 1959.
 
Enfin, les pressions de la France constituent la dernière dynamique de fragilisation du pouvoir d’Habyarimana. En effet, François Mitterrand ne cesse de pousser le président rwandais sur la voie de la démocratisation : il veut l’obliger à faire du Rwanda une véritable démocratie.
 
Kayibanda était allé trop loin dans l’autoritarisme et son régime est tombé ; Habyarimana se voit affaibli par divers événements mais à la fin des années 1980, il est encore en place. En 1990, il finit par accepter le retour d’un certain nombre de Tutsi, prévu pour le mois de novembre. Mais le 1er octobre, le FPR (3) attaque le Rwanda : la guerre est déclarée. Dès lors les événements vont se précipiter, les oppositions à Habyarimana viendront de toutes parts et il sera assassiné en 1994.
 
 
 
 
 
Notes
(1) En 1958 et 1959 sont nés quatre partis politiques : deux rassemblaient les Hutu (l’APROSOMA et le Parmehutu) et deux représentaient les Tutsi (l’UNAR et le RADER).
 
(2) Les Tutsi qui s’étaient exilés en 1959 essayèrent tout de suite de reprendre le pouvoir par la force : ils lancèrent donc des attaques sur le Rwanda dans cette optique.
 
(3) Le FPR (Front patriotique rwandais), l’organisation de la diaspora tutsi, a attaqué avant le retour des premiers Tutsi car son idée était de reprendre le pouvoir par la force. Or, pour légitimer son action, il devait faire croire qu’Habyarimana refusait le retour des Tutsi au Rwanda. Il lui était donc impératif d’attaquer avant novembre sinon, il n’aurait plus eu de légitimité.
 
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8 juillet 2005 5 08 /07 /juillet /2005 23:21
Cet article livre l’interprétation que faisait Daniel Arasse de la Joconde de Léonard de Vinci. Il s’agit d’un texte qui, à l’origine, était un entretien radiophonique qui eut lieu sur France Culture. Ce texte a ensuite été publié sous le titre Histoires de peintures chez Denoël, en 2004. Nous vous en proposons des extraits qui permettent de comprendre un des tableaux les plus célèbres au monde. Un tableau qui, à l’époque, faisait scandale.
 
L’auteur :
Daniel Arasse était historien de l’art (il est décédé en 2003) et spécialiste de la Renaissance italienne. Il a été directeur d’études à l’EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales). Il a notamment publié La guillotine et l’imaginaire de la Terreur (1997)et Léonard de Vinci, le rythme du monde (1997).
 
Quelques rappels :
La Joconde a été réalisée entre 1504 et 1514 par Léonard de Vinci. Le tableau a été commandé par un certain Francesco del Giocondo qui aurait voulu faire faire le portrait de son épouse, la Florentine Mona Lisa. La composition a finalement été achetée par François Ier.
 
 
« D’abord, la Joconde est assise dans une loggia, c’est-à-dire qu’il y a des colonnes de part et d’autre, sur les bords droit et gauche, jointes par le muret, derrière elle. Elle tourne le dos au paysage, qui est très lointain. Ensuite, elle est assise dans un fauteuil, je le sais uniquement parce que le bras gauche de la figure est appuyé, parallèlement au plan de l’image, sur un accoudoir. Mais cet accoudoir est l’unique trace du fauteuil, il n’y a pas de dossier, ce qui est étrange. Et puis le paysage à l’arrière-plan est curieux puisqu’il est composé uniquement de rochers, de terre et d’eau. Il n’y a pas une seule construction humaine, pas un arbre, il y a seulement dans ce paysage quasiment pré-humain un pont, et c’est cela qui m’a posé beaucoup de problèmes d’interprétation. Ce pont enjambe ce qui doit être une rivière, mais qu’on ne distingue pas. Or, comment se fait-il que dans ce paysage des origines il y ait déjà un pont alors que toute présence humaine a disparu ? […]
 
« En fait, ce qui me fascine, c’est ce qui lie profondément la figure au paysage de l’arrière-plan. Si vous regardez bien ce dernier, vous vous rendrez compte qu’il est incohérent, c’est-à-dire que dans la partie droite, du point de vue du spectateur, vous avez des montagnes très hautes, et tout en haut un lac, plat, comme un miroir, qui donne une ligne d’horizon très élevée. Dans la partie gauche, au contraire, le paysage est beaucoup plus bas, et il n’y a pas moyen de concevoir la passage entre les deux parties. En réalité, il y a un hiatus, caché, transformé par la figure elle-même et par le sourire de la Joconde. C’est du côté du paysage le plus haut que sourit la Joconde. La bouche se relève très légèrement de ce côté-là, et la transition impossible entre les deux parties du paysage se fait dans la figure, par le sourire de la figure.
 
« Vous me direz, et alors ? Eh bien, je crois qu’à ce moment-là, il faut avoir lu les textes de Léonard, se rappeler qu’il était un grand admirateur d’Ovide et de ses Métamorphoses, et que pour Léonard comme pour Ovide – c’est un thème classique et courant – la beauté est éphémère. Il y a de fameuses phrases d’Hélène chez Ovide à ce sujet : "Aujourd’hui je suis belle mais que serais-je dans quelques temps ?" C’est ce thème-là que traite Léonard, avec une densité cosmologique assez extraordinaire, car La Joconde c’est la grâce, la grâce d’un sourire. Or le sourire, c’est éphémère, ça ne dure qu’un instant. Et c’est ce sourire de la grâce qui fait l’union du chaos du paysage qui est derrière, c’est-à-dire que du chaos on passe à la grâce, et de la grâce on repassera au chaos. Il s’agit donc d’une méditation sur une double temporalité, et nous sommes là au cœur du problème du portrait, puisque le portrait est inévitablement une méditation sur le temps qui passe. […] On passe donc, avec ce sourire éphémère de La Joconde, du temps immémorial du chaos au temps fugitif et présent de la grâce, mais on reviendra à ce temps sans fin du chaos et de l’absence de forme.
 
« Restait ce pont, dont je ne comprenais pas la présence jusqu’au moment où j’ai lu Carlo Pedretti, le grand spécialiste de Léonard de Vinci, capable d’écrire comme lui de la main gauche et à l’envers. […] A propos de cette interrogation sur la présence du pont, il dit une chose très simple à laquelle je n’avais pas pensé, à savoir que c’est le symbole du temps qui passe ; s’il y a pont, il y a une rivière, qui est le symbole banal par excellence du temps qui passe. C’est un indice donné au spectateur que l’étrangeté du rapport entre ce paysage chaotique et cette grâce souriante est le temps qui passe. Le thème du tableau, c’est le temps. C’est aussi pour cette raison que la figure tourne sur elle-même, car un mouvement se fait dans le temps… Et l’analyse peut repartir à ce moment-là. Le tableau est fascinant parce que sa densité et sa sobriété font qu’il n’arrête pas de renvoyer la réflexion et le regard au regard…
 
« Cela dit, et je n’en dis pas plus sur La Joconde, je ne pense pas que messere Giocondo aurait aimé le tableau s’il l’avait vu. Je pense même qu’il l’aurait refusé parce qu’il ne lui aurait pas plu. Et le fait de faire de l’histoire permet d’avoir un regard un peu plus neuf sur les choses. Je pense que Francesco del Giocondo n’aurait pas accepté le tableau fini pour une bonne et simple raison : c’est qu’à l’époque, c’est un tableau scandaleux. Aujourd’hui, c’est le chef d’œuvre des chefs d’œuvres, mais en 1503-1505, c’est un tableau inadmissible. Pourquoi ? Voilà un bon bourgeois florentin, et pas n’importe qui, qui commande au plus grand peintre du moment le portrait de se femme parce qu’elle lui a donné des enfants, et ce peintre lui présente, comme portrait, une jeune femme qui sourit, ce qui est incorrect, toute proche de nous, épilée des sourcils et des cheveux – alors qu’on sait très bien qu’à cette époque seules les femmes de mauvaise vie s’épilent – et ensuite il la plante devant un paysage pré-humain affreux, terrible. Or, comment voulez-vous qu’un mari souhaite voir sa femme charmante, aimante, qui lui a donné deux enfants, devant un tel paysage et non pas devant des prairies, des arbres et des petits oiseaux, ce qu’on trouve dans les fonds de portrait de Raphaël contemporains de Léonard. Il n’aurait pas pu comprendre, et je pense que c’est pour Francesco del Giocondo ou pour ce genre de spectateur que Léonard de Vinci a peint le pont, pour leur expliquer qu’il ne faisait pas n’importe quoi, et qu’il y avait effectivement une méditation profonde sur le temps. Mais je crois que ce tableau était trop innovateur, il impliquait à l’époque un tel bouleversement des pratiques du portrait qu’il ne pouvait pas être compris immédiatement. »
 
 
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8 juillet 2005 5 08 /07 /juillet /2005 22:43
 Le mythe de l’âge d’or n’est pas récent. Dès l’antiquité des auteurs ont utilisé ce mythe pour délivrer différents messages (moraux ou politiques). Un premier tournant se situe au moment de la christianisation du mythe. En parallèle, il semble qu’on veuille aussi réaliser l’âge d’or ici bas, sur terre. Un projet repris plus tard par les socialistes.
 
Le mythe de l’âge d’or pourrait se définir comme la croyance en une période – passée – de bonheur parfait, où tous les hommes vivaient en harmonie entre eux et avec les autres êtres vivants et aussi dans un état de proximité avec les dieux. Ce bonheur se traduisait par l’absence de douleurs, de peines, de maux et de travail, et par un climat doux, une nature généreuse, bienfaisante, qui donnait de la nourriture en abondance.
 
 
Le mythe : un outil politique
 
 
Le mythe existe ainsi dès l’antiquité. Son utilisation par les auteurs grecs et romains obéit surtout à des objectifs moraux ou politiques. Ainsi, chez Hésiode, il a pour fonction d’assigner une place à l’homme dans l’univers. Chez Platon, notamment dans l’œuvre intitulée Le Politique, le mythe a une dimension essentiellement politique. Il doit fournir aux hommes d’Etat actuels un modèle pour gouverner, un but idéal vers lequel il faut tendre sans toutefois chercher à l’atteindre : il donne une orientation générale à l’action de l’homme politique. Le mythe permet aussi à Platon de définir l’homme politique comme «  un gardien de troupeau humain ».
 
Dans l’antiquité romaine, le mythe de l’âge d’or possède aussi une dimension politique. Ainsi, Virgile le mentionne dans plusieurs de ses œuvres, notamment Les Bucoliques dans lesquelles il assimile le règne d’Auguste – qui a mis fin au régime républicain et instauré l’empire en 27 av. J.-C. – à celui de Saturne, ce dernier étant le dieu qui régnait à l’époque de l’âge d’or. Le mythe est donc un outil de propagande.
 
Mais il peut aussi se révéler un instrument de critique du pouvoir. Dans ses Métamorphoses, Ovide présente l’âge d’or comme une époque où « un redresseur des torts était inutile » (1) et où régnaient la bonne foi et la vertu. La critique du régime d’Auguste est claire quand on sait que l’empereur s’était attribué le titre de « Vengeur » – en référence à l’assassinat de son père adoptif, César – et que les deux qualités mentionnées étaient associées au régime républicain. Autrement dit, Auguste a détruit l’âge d’or.
 
D’autres auteurs évoquent aussi des lieux paradisiaques, où le bonheur des hommes est parfait : c’est le cas d’Homère par exemple avec ses Champs Élysées.
 
 
Une époque heureuse où la propriété n’existait pas
 
 
À partir du IIe siècle de notre ère va se produire un premier tournant dans l’histoire du mythe de l’âge d’or : ce dernier va connaître une lente christianisation.
 
En effet, les descriptions de l’âge d’or données par les auteurs antiques sont en effet très proches de celles que la Bible fait de certains lieux importants. Ainsi, évidemment, le jardin d’Eden où vivent Adam et Ève est présenté comme un paradis idyllique où les fruits et les fleurs poussent à profusion et où un flot vient irriguer toute la surface de la terre. La Terre promise où s’installe le peuple élu est elle aussi l’objet de descriptions comparables : le Livre des Nombres contient ainsi cette phrase, prononcée par les fils d’Israël : « C’est vraiment un pays ruisselant de lait et de miel et en voici les fruits ! »
 
Puisque les descriptions de la Bible sont très proches de celles des auteurs antiques, la christianisation du mythe est possible : les auteurs chrétiens vont assimiler l’âge d’or au jardin d’Eden. Justin (mort en 165) prétend ainsi que lorsque Homère parle des jardins d’Alkinoos, il évoque en fait le jardin d’Eden. Tertullien (mort en 235) pense de la même manière que les Champs Élysées mentionnés par Homère ne sont que la transcription païenne des descriptions du jardin d’Eden. Basile de Césarée publie ses Homélies sur l’hexaemeron dans lesquelles il procède explicitement à l’amalgame entre le jardin d’Eden et les descriptions antiques de l’âge d’or. En outre, de nombreux poèmes rédigés entre le IVe et le VIe siècles contribuent à assimiler l’âge d’or au jardin d’Eden.
 
Au début du Moyen Age donc, le mythe de l’âge d’or est devenu chrétien en quelque sorte. Ce mythe défend l’idée d’égalité, un bonheur primitif qui n’aurait pas connu la propriété privée et où tous les biens étaient mis en commun. C’est le sens du décret de Gratien, qui date du XIIe siècle, et qui stipule que le droit de propriété est contre-nature.
 
 
On tente de réaliser l’âge d’or sur terre
 
 
L’âge d’or n’est pas seulement christianisé au Moyen Âge : il est aussi l’objet de tentatives de réalisations. Ou du moins, certains événements possèdent une dimension renvoyant à la réalisation d’un âge d’or sur terre. Ainsi, entre mai et décembre 1381 a lieu une révolte en Angleterre. Elle s’explique par une crise démographique importante et des décisions politiques contestées. Des mots d’ordre religieux sont propagés. L’un d’eux, attribué à John Ball, est formulé par une question : « Quand Adam bêchait et Ève filait, où était le gentilhomme ? » Cette question fait clairement référence à un âge d’or où, du temps du paradis, aucun gentilhomme n’existait.
 
Le mouvement millénariste va tenter de réaliser l’âge d’or sur terre. Le millénarisme, dans le christianisme, est une croyance en un règne du Christ qui durera 1000 ans. La nouveauté réside dans le fait que l’âge d’or n’est plus situé dans le passé mais dans l’avenir : l’époque dans laquelle les hommes vivront tous heureux n’appartient plus au passé mais à l’avenir. Ainsi, des millénaristes vont vouloir préparer la venue de cet âge d’or sur terre. C’est le cas des taborites qui, en Bohême, entre 1419 et 1421, veulent établir une communauté égalitaire dans laquelle tous les biens seront mis en commun et où aucune hiérarchie n’existera entre les hommes. Pour la réalisation de ce paradis sur terre, les fidèles doivent participer à la vengeance divine en combattant tous les ennemis du Christ, en prenant leurs biens et en supprimant les impôts. La réalisation de l’âge d’or passe par la violence.
 
Au XVIe siècle, d’autres tentent de réaliser l’âge d’or. Le moine Thomas Müntzer prend la tête, en 1525, d’une révolte qui a éclaté un an plus tôt en Allemagne du sud. Müntzer appelle à la violence contre les impies pour réaliser une égalité forcée et une Église régénérée. La révolte est écrasée à Frankenhausen le 15 mai 1525.
 
Un peu plus tard, dans la ville de Münster, le prédicateur allemand Rothmann appelle à la réalisation par la force du royaume du Christ sur terre et appelle les élus à prendre les armes. Deux hommes en particulier arrivent dans la ville, Jean de Leyde et Jean Matthys. Ces derniers prennent le pouvoir dans la ville en février 1534 : commence alors une dictature communiste. Les opposants sont expulsés ou exécutés, l’argent et les tous les biens sont mis en commun : la propriété privée est donc abolie car elle est considérée comme un mal. Le travail rémunéré et le commerce aussi sont des maux dont il faut se débarrasser. Tous les livres sont interdits, à l’exception de la Bible. La peine de mort est instaurée pour les menteurs, les enfants qui n’obéissent pas à leurs parents et les femmes à leur mari. Jean de Leyde se fait proclamer roi en septembre 1534 dans une ville assiégée – Matthys a été tué dans une tentative de sortie. Finalement, la cité tombe le 24 juin 1535 et de Leyde est capturé, promené comme une bête de foire avant d’être exécuté. Pourtant, peut-on dire que le rêve concret de réalisation d’un âge d’or était terminé ?
 
 
Le côté totalitaire de l’âge d’or
 
 
Au XIXe siècle se sont développés les idéologies socialistes, et en particulier le socialisme utopique : l’un de ses représentants, Saint-Simon, déclare : « L’âge d’or, qu’une aveugle tradition a placé jusqu’ici dans le passé, est devant nous ». On ne pouvait être plus clair : les socialistes utopiques se proposent de faire descendre ici bas la cité idéale dans laquelle tous les hommes vivront heureux. Pour cela, il faut supprimer le mal : la propriété.
 
La cité idéale des utopistes annonce pourtant un ordre totalitaire : en effet, le bonheur est réalisé au détriment de la liberté individuelle. Jamais aucune réalisation concrète de l’âge d’or d’ailleurs n’a fait mention de la liberté, et toutes ont été violentes, comme on l’a vu. Car le totalitarisme est l’ennemi de l’individu, et ce dernier représente la singularité, la déviance et menace donc l’égalité parfaite voulue par les socialistes.
 
Un autre socialisme a voulu prétendre à la réalisation de l’âge d’or sur terre : le socialisme scientifique. En effet, selon les marxistes, le communisme était un état de bonheur parfait à venir où le capitalisme serait mort et les inégalités supprimées. Mais pour effectuer cette réalisation de l’âge d’or, il fallait passer par la phase de ce que Marx appelait le socialisme : la dictature du prolétariat et la destruction du capitalisme. Là encore, on retrouve le côté totalitaire de l’âge d’or, de l’utopie.
 
Enfin, pensons à Hitler qui voulait réaliser un Reich dans lequel aurait triomphé la race aryenne et qui devait durer… 1000 ans. Le nazisme, sous cet aspect-là, représente un autre millénarisme avec l’utopie de la race. Le communisme au XXe siècle quant à lui peut aussi se résumer à des montagnes de cadavres, des millions de morts pour la réalisation d’un âge d’or qui aurait du voir le bonheur pour tous.
 
L’idée d’âge d’or remonte donc très loin dans le temps. D’abord outil politique, elle a ensuite été appropriée par le christianisme. Dès le moyen âge, des réalisations concrètes de cet âge d’or sont tentées. Mais à partir de ce moment, l’âge d’or perd sa véritable nature, celle d’avoir été une époque heureuse : les constructeurs de l’âge d’or voient ce dernier dans l’avenir, et non plus dans le passé. Jusqu’au XXe siècle, l’idée que le bonheur des hommes peut être réalisé sur terre a connu un énorme succès. Pour aboutir à de terribles catastrophes.
 
 
 
 
 
Note
(1) Ovide, Les Métamorphoses, vers 112-118 (Ier siècle av. J.-C.)
 
 
 
 
 
Pour en savoir plus :
DELUMEAU, Jean, Une histoire du paradis, Paris, Fayard, 1992.
DELUMEAU, Jean, Mille ans de bonheur, Paris, Fayard, 1995.
WINOCK, Michel, « Le grand rêve des utopistes. Le bonheur pour tous ! », in L’Histoire, novembre 1999, n° 237, pp. 76-83.
 
 
 
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25 juin 2005 6 25 /06 /juin /2005 15:03
Cor--e-du-Nord.jpgLa Corée du Nord est le pays le plus fermé au monde. Un régime communiste s’y est installé dès le lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Un régime qui est toujours en place et qui se révèle être un épouvantable cauchemar pour les habitants du pays. Comme le montre le témoignage d’un bourreau, Kwon Hyok.
 
 
 
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17 juin 2005 5 17 /06 /juin /2005 14:48
Le 8 mars dernier, Maskhadov, leader des séparatistes tchétchènes, a été assassiné. Cet événement s’inscrit dans le cadre du conflit russo-tchétchène de la dernière décennie du XXe siècle. Pour comprendre qui sont les Tchétchènes et quelles sont les causes de ce conflit, un retour en arrière s’impose.
 
 
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11 juin 2005 6 11 /06 /juin /2005 23:18
 
Le Proche-Orient est souvent d’actualité en raison du conflit israélo-palestinien. Pour mieux comprendre les événements, un retour en arrière s’impose : depuis l’émergence et l’affirmation du nationalisme palestinien jusqu’à la mort d’Arafat, parcours historique de la Palestine.
 
 
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2 juin 2005 4 02 /06 /juin /2005 14:19
L’art roman, comme l’art gothique, se manifeste encore de nos jours dans les édifices qu’il nous reste de l’époque où il a connu son essor. Parmi ces édifices, des églises. L’architecture religieuse romane, à ce titre, mérite toute notre attention dans la mesure où elle s’inscrit encore dans le paysage actuel.
 
 
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1 avril 2005 5 01 /04 /avril /2005 23:01
« La guerre de Cent Ans de l’Antiquité » : ainsi Yann Le Bohec évoque les guerres puniques, une série de trois conflits entre Rome et Carthage. À l’issue desquels Carthage fut détruite et le territoire punique transformé en province romaine.
 
Les guerres puniques ont pour origine le heurt entre les intérêts carthaginois et romains. En effet, la puissance de Carthage est commerciale et maritime. Les Romains, quant à eux, s’engagent dans une nouvelle politique, ouverte sur l’extérieur. Or, l’expansion territoriale de Carthage contre les Grecs s’effectue aussi en Sicile, ce qui conduit à la signature de deux traités de non-agression avec Rome en 348 av. J.-C. et en 306 av. J.-C. Mais dans le même temps, Rome aussi étend son territoire. C’est pourquoi elle va se heurter à Carthage. L’affrontement des intérêts respectifs des deux cités va se transformer en conflit armé, les guerres puniques.
 
 
Rome devient une puissance maritime
 
 
La première guerre punique a lieu de 264 à 241. En 264, Rome se porte au secours des Mamertins de Messine, assiégés par les Puniques. Elle souhaite ainsi étendre son influence jusqu’en Sicile pour protéger ses intérêts commerciaux. L’attrait du butin n’est pas non plus étranger à cette intervention. Les premiers affrontements ont lieu en Sicile. Mais pendant presque une dizaine d’années, l’issue de la guerre reste incertaine. Les combats se déroulent bientôt sur la mer. En 255, après avoir remporté deux victoires navales sur leurs ennemis – en 260 et en 256 –, les Romains débarquent en Afrique du Nord. Mais ils sont écrasés par les Carthaginois qui reprennent l’avantage en remportant deux victoires en 249 : une bataille terrestre en Sicile et une bataille navale à Drépane.
 
En 241, Rome parvient à renverser la situation en sa faveur et détruit la flotte carthaginoise à la bataille des îles Aegates. Elle devient une puissance maritime : en effet, la nécessité de vaincre ses ennemis l’a conduit a adopté une politique de grandes constructions navales. Carthage demande la paix. La Sicile devient une province romaine, les Carthaginois étant obligés de l’évacuer. La paix comporte des conditions difficiles pour les vaincus : ceux-ci doivent verser à Rome un lourd tribu en vingt ans. En outre, la cité africaine étant ruinée et ses relations maritimes n’existant plus, elle ne peut plus payer les mercenaires berbères qu’elle avait engagés. Ceux-ci se soulèvent et une guerre impitoyable, de 240 à 238, se livre entre Carthage et ses anciens mercenaires, qui sont finalement écrasés.
 
Le général punique Hamilcar Barca écrase la révolte. Pour restaurer la puissance de Carthage, il fonde en Espagne un empire que son successeur, Asdrubal, dote d’une capitale, Carthagène.
 
 
Carthage devient un État vassal de Rome
 
 
La deuxième guerre punique éclate en 218 en Espagne. Comme pour la Sicile, Rome et Carthage s’intéressent à la péninsule ibérique qu’Hamilcar Barca a conquise. Après la prise de Sagonte, ville alliée des Romains, par la cité punique, ceux-ci engagent la guerre.
 
C’est au cours de cette guerre que le chef carthaginois Hannibal, fils d’Hamilcar Barca, franchit les Pyrénées, traverse le sud de la Gaule et passe les Alpes avec une armée d’éléphants. Il inflige deux défaites à Rome : l’une le 22 juin 217 au bord du lac Trasimène, l’autre le 2 août 216 à Cannes. Mais Hannibal n’ayant pas les renforts qu’il demande, il est contraint de stationner dans une ville italienne, Capoue. Pendant ce temps, la contre-offensive romaine se prépare. Elle oblige finalement Hannibal à se replier dans le sud de l’Italie.
 
Puis les Romains passent une alliance avec Masinissa, chef des Massyles, un royaume berbère en Numidie que Carthage avait conquis avec l’aide des Masaesyles, autre tribu berbère. Or, Masinissa voulait prendre sa revanche sur Syphax, chef des Masaesyles et allié de Carthage. Il passe donc dans le camp romain. En 203, Syphax est battu par Scipion l’Africain, officier romain d’exception. Carthage perd ainsi son seul allié berbère. Le 29 octobre 202, les soldats carthaginois d’Hannibal subissent à Zama, dans le nord de l’actuelle Tunisie, leur dernière défaite face à Scipion.
 
Carthage se voit imposer des conditions encore plus dures par le traité de paix du printemps 201. Son armée est licenciée, elle doit livrer la quasi-totalité de sa flotte, payer un tribut encore plus important échelonné sur cinquante ans et enfin, prendre l’avis du Sénat romain pour toute décision importante. En outre, l’indépendance de la Numidie est proclamée. Carthage est ainsi transformée en un État vassal de Rome.
 
Les conséquences pour cette dernière sont importantes aussi : ayant du se doter d’un dispositif militaire très important, elle s’est doté d’une monnaie légère facilitant les transactions car l’effort de guerre avait eu des répercussions sur les finances. Ensuite, les années d’épreuves constituées par la deuxième guerre punique ont conduit à un renforcement des institutions.
 
 
Carthage est détruite
 
 
La dernière guerre punique éclate en 149. En effet, Carthage doit faire face, depuis 195, aux incursions des Massyles sur son territoire. Les arbitrages rendus par Rome sont d’abord favorables aux Puniques puis aux Numides. De plus, Caton, se rendant à Carthage avec une ambassade, se rend compte que celle-ci est en train de réarmer : il réclame alors sa destruction : « Carthage doit être détruite ! », Delenda est Carthago. En 150, la tension est telle entre Massyles et Puniques qu’une guerre éclate.
 
Rome intervient donc. La raison officielle de cette intervention est le fait que Carthage n’a pas pris l’avis du Sénat romain pour mener la guerre contre les Massyles. En réalité, Rome veut se débarrasser de Carthage et craint aussi la formation autour des Numides d’un État berbère trop puissant.
 
La volonté de Rome est de raser la ville ennemie, de déplacer ses habitants et de la reconstruire à l’intérieur des terres. Le siège de Carthage, dirigé par Scipion Émilien, le petit-fils adoptif de Scipion l’Africain, dure tout de même trois années, en raison des puissantes fortifications qui entourent la ville. Les combats durent jusqu’au printemps 146, date à laquelle Carthage est détruite. Le sol de la ville est déclaré sacer, c’est-à-dire tabou, voué aux dieux infernaux.
 
Le territoire punique devient alors une province romaine, celle d’Africa vetus. Utique en devient la capitale. C’est le début de la présence romaine en Afrique. Quant à Carthage, elle connaîtra une nouvelle vie avec la présence romaine.
 
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14 mars 2005 1 14 /03 /mars /2005 22:58
Depuis le 3 mars dernier se tient à Lyon, au Centre d’histoire de la Résistance et de la déportation une exposition consacrée au génocide qui eut lieu au Cambodge entre 1975 et 1979*. L’occasion nous est donc donnée de faire un retour sur un massacre qui a fait deux millions de victimes.
 
Un nom est associé à ce génocide : Pol Pot. Il est difficile d’avoir une connaissance précise de cet homme étant donné qu’il a fait assassiner la plupart de ceux qu’il a fréquenté. La source la plus importante dont nous disposons sur Pol Pot est la biographie écrite par l’historien David Chandler intitulée Pol Pot frère numéro un (1).
 
 
La prise du pouvoir par Pol Pot
 
 
Comment Pol Pot est-il arrivé au pouvoir au Cambodge ? Le véritable nom du dictateur est Saloth Sar. Issu d’une famille aisée, il est étudiant en France de 1949 à 1952, il s’oriente vers le communisme en fréquentant un cercle cambodgien d’études marxistes. En 1953, Saloth Sar revient au Cambodge, dirigé par un roi, Norodom Sinahouk, sans avoir terminé ses études et sans diplôme. Or, pour les Cambodgiens, la seule manière d’être communiste est de faire partie du Parti communiste indochinois (PCI) : Saloth Sar y adhère donc. Mais au PCI, les Vietnamiens sont majoritaires et les Cambodgiens, peu nombreux sont considérés comme de simples auxiliaires. Au fil du temps, cette autorité vietnamienne apparaît de plus en plus pesante pour Saloth Sar.
 
En 1960 est fondé le PCK, le parti communiste khmer, après six années de péripéties. Pol Pot en devient le dirigeant en 1963. Saloth Sar se fait appeler Pol Pot car c’est un nom très répandu dans la campagne cambodgienne : c’est sa manière à lui de se démarquer de ses origines « bourgeoises ».
 
C’est alors qu’un événement va permettre à Pol Pot de prendre le pouvoir. En mars 1970, le Cambodge est plongé dans la guerre civile. Grâce à cet événement, les Khmers rouges prennent la capitale du Cambodge, Phnom Penh, le 17 avril 1975 : la ville est vidée de ses habitants (deux millions sur 7,9 millions de Cambodgiens). Hommes, femmes, enfants, vieillards, malades sont expulsés. C’est le début de la dictature communiste.
 
 
Des distinctions sur des critères ethniques
 
 
Les communistes au pouvoir établissent plusieurs distinctions dans la population qui vont se révéler meurtrières. D’abord, sont opposés le « peuple ancien », composé de ceux qui vivaient dans les territoires contrôlés par les Khmers rouges de 1970 à 1975, et le « peuple nouveau », dont les membres vont subir des mauvais traitements, souvent fatals.
 
Mais d’autres distinctions sont opérées parmi les habitants du Cambodge. Elles se font sur des critères ethniques et religieux. Ainsi, les citadins sont considérés comme les exploiteurs du peuple, les 600 000 Vietnamiens du Cambodge sont expulsés du pays. Les Chinois, au nombre de 300 000 ou 400 000, sont eux aussi maltraités. Enfin, les 250 000 musulmans cambodgiens font l’objet de persécutions et de massacres.
 
La surveillance est renforcée, la délation encouragée : il faut supprimer tout élément « contre-révolutionnaire » du pays. La population est soumise au travail avec de grands chantiers (construction de canaux, de barrages…)
 
Enfin, les familles sont éclatées. Le but recherché est de casser les anciennes solidarités en séparant les enfants de leurs parents. L’objectif final est de recréer une nouvelle société fondée sur l’idéologie égalitariste et communautaire et méprisant l’individu.
 
Tous les pays communistes ont commis des massacres de masse. Mais un seul, le Cambodge, perpétra un génocide. Pourquoi, dans l’univers communiste, un génocide eut-il lieu ? Pour Ben Kiernan (2), il faut penser à la fois l’entreprise de mise en place du totalitarisme et le projet d’extermination raciale. Ce n’est pas le racisme qui démarque le régime de Pol Pot des autres régimes communistes mais il est la « variable qui, se conjuguant avec le credo [communiste], explique le génocide » (3).
 
Deux facteurs agirent donc ensemble pour la réalisation de ce génocide : le premier réside dans la mise en place de l’utopie communiste égalitariste par la force ; le second est la haine de Pol Pot vis-à-vis du voisin vietnamien. D’ailleurs, le génocide perpétré par les communistes cambodgiens se fonde à la fois sur des critères raciaux et idéologiques.
 
 
Un quart de la population du Cambodge victime du génocide
 
 
Le bilan du génocide – qu’on a parfois aussi qualifié d’« autogénocide » – est difficile à évaluer avec précision. Il y a eu entre 400 000 et 900 000 exécutions. À ces crimes s’ajoutent les 700 000 à 1,2 millions de victimes de traitements inhumains. Au total, les estimations peuvent faire état d’environ deux millions de victimes. C’est le quart de la population du Cambodge qui a été décimé.
 
En janvier 1979, la prise de Phnom Penh par les troupes vietnamiennes entraîne la fuite du gouvernement khmer rouge. Pol Pot connaît une fin lamentable : réfugié dans la forêt, il est arrêté en 1997 et meurt le 15 avril 1998.
 
C’est donc un génocide sans précédent dans le monde communiste qui a été perpétré au Cambodge entre 1975 et 1979. Certes, Staline et Mao étaient xénophobes, mais Pol Pot a manifesté une véritable obsession raciale qu’il a combinée avec l’idéologie marxiste.
 
 
 
 
 
Notes
* Exposition Chronique d’un génocide : Cambodge, 1975-1979, du 3 mars au 28 août 2005 au Centre d’histoire de la Résistance et de la déportation, 14, avenue Berthelot, 69007 Lyon.
 
(1) CHANDLER (David), Pol Pot, frère numéro un, Paris, Plon, 1993.
 
(2) KIERNAN (Ben), Le Génocide au Cambodge, 1975-1979, Paris, Gallimard, 1998.
 
(3) KIERNAN (Ben), « Le génocide cambodgien : la part du racisme », in L’Histoire, novembre 2000, n° 248, p. 4.
 
 
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5 février 2005 6 05 /02 /février /2005 19:29
1919 correspond à la signature des différents traités de paix mettant fin à la Grande Guerre. Le traité de Versailles reçut le qualificatif de « diktat ». Encore aujourd’hui, on considère les traités de 1919 comme responsables de la Seconde Guerre mondiale. Sans vouloir minimiser les tares et les injustices que comportaient ces traités, il est toutefois nécessaire de nuancer la vision noire qu’on peut en avoir.
 
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