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6 juillet 2008 7 06 /07 /juillet /2008 09:23

Pers-e-de-Cellini.jpgFin de notre série sur Cellini. Le Persée a toutes les caractéristiques du maniérisme. Et il cache plusieurs significations, dont l'une a déplu à Côme Ier. Parce que la sculpture osait entremêler, scandaleusement aux yeux du pouvoir, le monstre et le héros, le bien et le mal...

 

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8 juin 2008 7 08 /06 /juin /2008 09:10

Le 25 mai dernier, un nouveau président a été élu au Liban, en vertu d'un accord signé à Doha quatre jours plus tôt. Cette élection doit mettre un terme à une crise politique grave qui avait dégénéré dans la violence au début du mois. Mais les affrontements entre différentes communautés et les interventions étrangères ne datent pas d'hier.

 

 

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Published by Léon Cahlinel - dans Actu
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5 avril 2008 6 05 /04 /avril /2008 09:25

L'OCDE a soixante ans. Ou plutôt son ancêtre, l'OECE. Cette dernière naquit le 16 avril 1948, dans le cadre du plan Marshall. Et représentait la première tentative de construction européenne d'après-guerre.

 

Il y a soixante ans, le 16 avril 1948, une convention établissait une Organisation européenne de coopération économique. Il s’agissait, pour les dix-sept signataires de gérer l’aide américaine à la reconstruction de l’Europe. Mais au-delà d’une organisation purement économique, elle constituait un véritable projet politique européen.

 

 

Contrer l'expansionnisme communiste

 

 

En 1945, l’Europe, sortie de la Seconde Guerre mondiale, est ravagée. L’effort de reconstruction à fournir devra être extrêmement important. Or, toutes les structures économiques du vieux continent sont dévastées. D’autre part, les pays d’Europe de l’est ont été libérés du nazisme par les troupes soviétiques. Le communisme contrôle donc toute une partie de l’Europe. Or, la crainte des Etats-Unis est de voir l’URSS profiter de la situation ruinée du reste de l’Europe pour y asseoir sa domination. La Guerre froide s’esquisse.

 

Elle est devient une réalité le 12 mars 1947, lors du discours du président américain Harry Truman, au Congrès. Celui-ci déclare notamment que « les Etats-Unis doivent soutenir les peuples libres qui résistent à des tentatives d’asservissement par des minorités armées, ou des pressions venues de l’extérieur ». Il ajoute également que l’aide américaine « doit consister essentiellement en un soutien économique et financier qui est indispensable à la stabilité économique et à une vie politique cohérente ». Le discours de Truman énonce ainsi la doctrine du containment, l’« endiguement » littéralement, qui consiste à faire barrage à l’impérialisme communiste. C’est que, à cette époque, l’Union soviétique installe des régimes communistes en Pologne et en Tchécoslovaquie. Mais le discours de Truman ne vise alors qu’à une aide très ciblée : les Américains entendent aider deux pays particuliers, la Grèce et la Turquie.

 

En outre, au reste de l’Europe, les Etats-Unis accordent déjà une aide au coup par coup. Il n’y a pas de planification pour la reconstruction, l’objectif était juste, alors, d’empêcher l’Europe de s’asphyxier. Cette aide se manifeste notamment par des prêts divers et par la liquidation  des surplus de l’armée américaine en Europe.

 

Mais face à la menace croissante de l’expansionnisme soviétique, des membres de l’Administration américaine se persuadent qu’il faut étendre l’aide humanitaire à toute l’Europe, et même à l’URSS. C’est le sens du discours du général George Catlett Marshall du 5 juin 1947 à Harvard.

 

George Marshall (1880-1959) est Secrétaire d’Etat du président Truman pour les Affaires étrangères. C’est à la veille du troisième anniversaire du Jour-J, à Harvard, qu’il prononce un discours annonçant la volonté des Etats-Unis d’accorder une aide à l’Europe.

 

 

« L’initiative doit venir de l’Europe » (G. C. Marshall)

 

 

Dans ce discours, le général souligne d’abord que « toute la structure de l’économie européenne » est dévastée. Il se livre d’abord au triste constat que la guerre, par ses préparatifs et par les destructions qu’elle a causées, a anéanti tous les secteurs économiques. Les ravages sont tels que le général annonce que « la reconstruction de la structure économique de l’Europe demandera évidemment beaucoup plus de temps et des efforts plus grands que nous ne l’avions prévu ». Il faut donc trouver un « remède ».

 

Ce remède réside dans la transformation économique et sociale des pays concernés, dans le redressement financier, commercial et industriel et la modernisation des technologies et des esprits, c’est-à-dire faire en sorte que les personnes retrouvent une confiance certaine dans l’économie et qu’elles se décident ainsi à faire des échanges. En outre, les Etats-Unis ont un intérêt non négligeable à aider l’Europe : en effet, leur commerce national est menacé de surproduction et il leur faut donc trouver des débouchés.

 

Même si George Marshall affirme que la politique qu’il promeut « n’est dirigée contre aucun pays, aucune doctrine, mais contre la famine, la pauvreté, le désespoir et le chaos », il est clait cependant que l’aide américaine vise à contenir le totalitarisme communiste et ses agents en Occident, les Partis communistes nationaux. Ainsi, déclare-t-il un peu plus loin : « les partis et les groupes politiques qui cherchent à perpétuer la misère humaine pour en tirer profit […] se heurteront à l’opposition des Etats-Unis. »

 

Enfin, un dernier aspect, et non des moindres, de la future aide Marshall est souligné dans ce discours : la volonté d’unifier l’Europe. En effet, le Secrétaire d’Etat déclare : « Il ne serait ni bon ni utile que ce gouvernement [le gouvernement américain] entreprenne d’établir de son côté un programme destiné à remettre l’économie de l’Europe sur pied. C’est là l’affaire des Européens. L’initiative, à mon avis, doit venir de l’Europe. » En clair, George Marshall entend faire participer les Européens à la reconstruction et ainsi faciliter leur rapprochement. C’est cette volonté qui annonce l’OECE qui sera mise sur pied un peu moins d’un an plus tard.

 

Le plan Marshall ne se concrétise pas immédiatement. Mais la nouvelle est accueillie très favorablement et le projet est désormais en route. En attendant, les Etats-Unis accordent une aide intérimaire qui précède le plan proprement dit. Cette aide s’élève à 540 millions de dollars dont la moitié est versée à la France.

 

 

La réalisation de l'unité européenne

 

 

Une intense activité diplomatique a lieu, visant, pour les pays d’Europe, y compris l’Union soviétique, à donner une réponse commune aux Etats-Unis. La conférence de Paris qui s’ouvre le 27 juin réunit les pays d’Europe de l’ouest mais aussi de l’est comme  la Pologne et la Tchécoslovaquie, ainsi que l’URSS. Dix-sept pays acceptent l’aide Marshall : l’Islande, le Royaume-Uni, l’Irlande, la France, le Portugal, la Norvège, la Suède, le Danemark, les Pays-Bas, la France, la Belgique, le Luxembourg, la RFA, la Suisse, l’Autriche, l’Italie et, surtout, les deux pays à qui l’aide était à l’origine destinée, la Grèce et la Turquie.

 

Molotov, ministre des Affaires étrangères de Staline, dénonce quant à lui une « manœuvre de l’impérialisme américain ». Il craint, avec ce plan, un abandon de souveraineté. Le 2 juillet, l’URSS refuse. Ce refus, définitif, entraîne aussi un refus, sous la contrainte, des pays de l’est qui auraient bien aimé bénéficié également de l’aide.

 

Le 13 juillet est créé un Comité de coopération économique européenne (CCEE). Ce comité remet, le 22 septembre, un rapport aux Etats-Unis qui le considèrent comme insuffisant et incohérent.

 

Finalement, l’European Recovery Program (ERP, plus connu, en Europe, sous l’expression Plan Marshall), est formalisé par l’Economic Cooperation Act le 3 avril 1948. En trois ans, entre 1948 et 1951, les dix-sept pays ayant accepté l’aide reçoivent treize milliards de dollars dont les cinq sixièmes sous forme de don et le dernier sixième sous forme de prêt à un taux d’intérêt très faible. Très concrètement, les Etats-Unis fournissent l’argent aux gouvernements. Ceux-ci vendent les dollars à leurs entreprises. Avec l’argent ce cette vente, les gouvernements peuvent financer les programmes d’investissements nécessaires. De leur côtés, les entreprises, avec ces dollars, achètent tout ce dont elles ont besoin aux Américains.

 

Le 16 avril 1948, une convention élabore une charte qui fonde une Organisation européenne de coopération économique (OECE) – elle deviendra, plus tard, l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) en 1961. C’est à la demande expresse des Américains qu’elle est instituée. Et c’est là que l’on perçoit les implication politiques de l’aide économique et financière américaine. En effet, aux yeux des Etats-Unis, l’unité européenne était nécessaire, la condition indispensable à un engagement durable des Américains en Europe. Le Congrès américain subordonnait l’aide à la réalisation d’une unité européenne. Il fallait mettre un terme aux tensions et aux rivalités qui avaient provoqué plusieurs guerres. L’Oncle Sam avait déjà du intervenir à deux reprises (en 1917 et en 1941) pour ramener la paix.

 

Au départ, cette OECE a des buts économiques : transformer l’Europe en une puissance économique, établir des taux de change réalistes et abolir les barrières douanières. Mais une véritable dimension politique se dégage aussi. C’est une première tentative de construction européenne. L’aide Marshall, en obligeant les Européens travailler dans un but commun, les forçait à coopérer, à s’entendre, pour gérer ensemble l’argent de l’ERP. Certes, cette unification politique est très limitée : c’est un schéma intergouvernemental qui a été adopté, c’est un modèle de coopération et non d’intégration qui a été choisi pour cette OECE. Il n’y a aucun caractère supranational, contrairement à la CECA qui se mettra en place en 1950 et qui sera le véritable acte de naissance de l’actuelle Union européenne.

 

Mais il n’en reste pas moins que l’aide américaine supposait un projet politique : unifier l’Europe pour préserver la paix et se défendre du communisme. Marshall avait déclaré le 5 juin 1947 : « un accord devra être réalisé par les pays d’Europe sur leurs besoins actuels et ce que ces pays feront eux-mêmes pour rendre efficaces toutes les mesures que ce gouvernement pourrait prendre ». La convention établie le 16 avril 1948 concrétisait cette aspiration. Et il faut noter, au passage, qu’à cette union politique européenne, la Turquie participait…

 

 

Création de l'UEP en 1950

 

 

Si sur le plan politique cette OECE a eu des effets limités, en revanche, elle a obtenu des résultats sur le plan économique. Ainsi, en septembre 1950 est créée l’Union européenne des paiements (UEP). Il s’agit d’un système de crédits et de débits constitués par une somme prélevée sur l’aide Marshall. Cette UEP doit permettre le développement des échanges entre les pays de l’OECE.

 

L’aide Marshall a eu des résultats satisfaisants : entre 1948 et 1952, la production industrielle et la production agricole ont augmenté significativement, les exportations ont été multipliées par deux et les grands secteurs de l’économie ont été remis sur pied : travaux publics, transports, énergie, sidérurgie. Le chômage a baissé. Enfin, le plan Marshall a eu une conséquence géopolitique importante : en raison du refus soviétique, l’Europe s’est trouvée divisée, les pays de l’est étant obligés de se reconstruire sans l’aide américaine. Une rupture durable s’installe entre l’Europe de l’est et celle de l’ouest. Néanmoins, en raison de cette initiative importante, le général Marshall recevra le prix Nobel de la paix en 1953.

 

 

 

 

 

Aller plus loin

BOSSUAT, Gérard, La France, l’aide américaine et la construction européenne. 1944-1945, Paris, Imprimerie nationale, 1992.

BOSSUAT, Gérard, L’Europe occidentale à l’heure américaine. 1945-1952, Bruxelles, Complexe, 1992.

DUROSELLE, Jean-Baptiste, L’Europe. Histoire de ses peuples, Paris, Hachette Littératures, « Pluriel », 1990.

 

 

 

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5 avril 2008 6 05 /04 /avril /2008 09:11

En 1547, l’artiste italien Cellini achève un buste représentant son commanditaire, Côme Ier de Médicis. La sculpture finit dans un garde-meuble avant d’être expédiée plus tard dans une forteresse. Elle a déplu à Côme Ier. Parce qu’elle reflétait trop bien le courant maniériste…


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16 mars 2008 7 16 /03 /mars /2008 12:49

commerce-ph-nicien.jpgDepuis le 6 novembre, une exposition consacrée aux Phéniciens se tient à l’Institut du monde arabe, à Paris*. Elle rassemble les plus belles pièces des grands musées. L’occasion nous est donnée de nous intéresser à l’un des traits les plus caractéristiques de cette civilisation antique : leur commerce. Quand la mondialisation était phénicienne…

 
L’exposition qui se tient actuellement à l’Institut du Monde arabe s’intitule « La Méditerranée des Phéniciens ». Le titre révèle tout à fait la spécificité de l’un des traits les plus caractéristiques de la civilisation phénicienne, à savoir son commerce. En effet, c’est par les échanges et la navigation que les Phéniciens ont fait de la Méditerranée « leur » mer, contribuant ainsi à l’une des premières mondialisations de l’histoire, bien avant les Romains.
 
 
Un pays naturellement tourné vers la mer
 
 
Les premières cités phéniciennes ont été fondées dès la plus haute antiquité. Ainsi, Tyr et Sidon sont connues dès le IIe millénaire av. J.-C. et Byblos est mentionnée dans les sources égyptiennes dès le IVe millénaire. La Phénicie de l’antiquité correspond, à peu près, au territoire de l’actuel Liban, une mince bande de terre s’étendant de la Syrie au nord jusqu’au Carmel au sud, coincée entre la montagne du Liban à l’est et la mer Méditerranée à l’ouest. Les villes phéniciennes sont donc des cités côtières.
 
Devenues vassales de l’Égypte des pharaons sous la XVIIIe dynastie, les cités phéniciennes deviennent indépendantes après le repli de l’Égypte vers le XIIe siècle. Elles connaissent ensuite la domination assyrienne à partir du IXe siècle, puis la domination de l’empire néo-babylonien de Nabuchodonosor à partir de 586. La Phénicie est ensuite intégrée, en 539, à l’empire perse de Cyrus, qui a conquis Babylone. Enfin, en 332, après le siège de Tyr, les cités phéniciennes font partie de l’empire d’Alexandre le Grand.
 
Pourtant, malgré ces dominations successives, les cités phéniciennes ont connu une grande prospérité et ont conquis la Méditerranée entière, et se sont même aventurés au-delà, se plaçant ainsi au centre d’un vaste réseau commercial. À tel point qu’il n’est pas exagéré de parler de mondialisation à propos du commerce phénicien.
 
Comment expliquer l’essor du commerce phénicien ? Quatre types de facteurs peuvent être identifiés. Le premier est d’ordre géographique. Les conditions naturelles ont été déterminantes car, nous l’avons vu, la Phénicie est coincée entre la mer et la montagne. Cette dernière rend très difficile les relations avec l’arrière-pays – sauf au niveau de la trouée d’Homs au niveau d’Arwad – et même les relations entre les cités phéniciennes elles-mêmes dans la mesure où elle s’avance parfois jusque dans la mer. Il n’existe pas de routes terrestres, et, pour se rendre d’une cité à l’autre, il n’est pas rare d’utiliser la voie maritime. Tout ceci expliquent que les cités phéniciennes se soient naturellement tournées vers la mer et que s’y soit ainsi développée une tradition maritime. En outre, la présence du bois de cèdre du Liban offre sur place la matière première pour la construction des bateaux. Enfin, la situation géographique place la Phénicie dans une situation de carrefour entre l’Asie et la Méditerranée, entre l’Orient et l’Occident.
 
Un deuxième facteur a conditionné l’essor commercial des cités phéniciennes, un facteur politique. En effet, vers 1180 av. J.-C., l’invasion des Peuples de la mer déstabilise la région, l’empire hittite s’effondre, l’Égypte entame un repli et s’affaiblit. Les cités phéniciennes, et surtout deux d’entre elles, Sidon et Tyr, profitent de ce vide politique et de leur indépendance. Cette époque marque le début d’une longue période d’indépendance et de prospérité. En outre, la disparition brutale de l’hégémonie mycénienne sur la mer provoque aussi un vide dont les Phéniciens tirent parti. Enfin, en 539, à partir de la conquête babylonienne, s’est ouverte une nouvelle grande période de prospérité après une domination assyrienne caractérisée par une forte pression économique due au tribut que devaient verser les peuples soumis aux Assyriens.
 
Le facteur économique a aussi joué un rôle certain dans l’expansion phénicienne. Les marchands ont été poussés par la volonté de trouver de nouvelles ressources et des activités toujours plus rémunératrices et de commercialiser de nouveaux produits, ils ont été amenés à parcourir de plus grandes distances et à ainsi mettre en place un commerce d’une grande ampleur tout autour de la Méditerranée. C’est que la croissance démographique au Proche-orient et sur tout le pourtour méditerranéen a engendré une forte demande de produits artisanaux et donc de matières premières avec lesquelles ces produits étaient fabriqués. C’est l’élément moteur des échanges maritimes des Phéniciens.
 
Enfin, un dernier facteur indispensable à la concrétisation de l’expansion phénicienne est d’ordre technique. Les Phéniciens étaient, dans l’antiquité, des marins réputés. Un proverbe araméen disait : « Ne montre pas la mer à un Arabe ni le désert à un Sidonien, car tout autre est leur affaire. » Ils possédaient une très grande maîtrise de l’art de la navigation et des phénomènes atmosphériques.
 
 
La Méditerranée : mare nostrum, « mer intérieure » des Phéniciens
 
 
L’art de la navigation est caractéristique de la civilisation phénicienne même si, comme nous le verrons, le commerce terrestre a aussi existé. Pour développer leurs activités commerciales, les Phéniciens ont utilisé des navires adaptés et équipés spécialement. Les navires de commerce, très différents des bateaux de guerre, étaient appelés gauloï, qui signifie « rond » en grec, en raison de la rondeur de leur coque. Ils avaient en effet une grande capacité de charge, mesuraient entre vingt et trente mètres de long pour six à sept mètres de large. La poupe était arrondie et terminée par une queue de poisson ou un volute. La proue était également arrondie et sur ses flancs étaient peints de grands yeux. Un grand mât soutenait une voile rectangulaire et le gouvernail consistait en une grande rame disposée sur le côté gauche de la poupe. L’équipage comptait rarement plus de vingt personnes. Ainsi, ces navires pouvaient parcourir de longues distances et donc permettre les échanges sur une échelle vaste. Ils ont été l’instrument technique de la mondialisation phénicienne.
 
Les Phéniciens usaient aussi de plus petites embarcations pour le cabotage, des chaloupes et des barques de pêche. Elles avaient aussi des coques rondes et possédaient soit un petit mât soit une petite rame. Une rame-gouvernail à gauche de la poupe permettait de les diriger.
 
Comment s’organisait le commerce phénicien ? Les routes des échanges étaient multiples, à la fois maritimes et terrestres, et les produits échangés variés. Un véritable réseau a fait de la Méditerranée la mare nostrum (« notre mer » en latin) des Phéniciens, avant celle des Romains.
  


Cette carte est extraite de Atlas historique. De l’apparition de l’homme sur la terre à l’ère atomique, Paris, Librairie Académique Perrin, 1987, p. 34.


Dès la fin du IIe millénaire, les premières relations commerciales ont lieu entre la Phénicie, l’Égypte, la côte méridionale de l’Anatolie et Chypre. Des matières premières étaient échangées contre des objets manufacturés. Les Phéniciens importaient ainsi de l’étain d’Anatolie, de l’or, de l’ivoire, du lin et des esclaves d’Égypte, et du cuivre de Chypre. Ces matières premières étaient transformées par les artisans phéniciens. Les objets manufacturés ainsi obtenus étaient enfin réexportés : des ustensiles en bois de cèdre plaqués d’ivoire, des coupes en bronze et en argent, des récipients de pâte de verre et des tissus de pourpre.
 
La cité phénicienne de Byblos était la partenaire privilégiée de l’Égypte et constituait une plaque tournante des échanges. Elle exploitait les forêts de son arrière-pays et fournit cèdres, genévriers et pins pour la construction des pyramides et autres monuments égyptiens. Par exemple, vers 1050, un certain Ounamon est envoyé par le pharaon à Byblos pour acheter du bois nécessaire à la restauration de la barque du dieu Amon. L’Égypte quant à elle envoyait de nombreux objets à la cité phénicienne, notamment des bustes. Des armateurs gyblites mais aussi sidoniens travaillaient dans la capitale égyptienne de Tanis, située dans le delta du Nil. Hérodote nous a laissé la description d’un « Camp des Tyriens » à Memphis. Des pêcheurs phéniciens fournissaient du poisson du delta à Jérusalem.
 
Chypre a été la première étape de l’expansion phénicienne. Au Xe siècle, le roi de Tyr Hiron fonde la colonie de Kition. Un siècle plus tard, plusieurs roitelets phéniciens se partageaient la domination de l’île avec d’autres souverains. Ces royaumes phéniciens perdureront jusqu’à l’époque hellénistique.
 
Puis, au Ier millénaire a lieu le grand essor du commerce phénicien, la grande expansion vers la Méditerranée occidentale. Mais ce sont surtout Tyr et Sidon qui sont les principaux moteurs de l’expansion phénicienne. Dès lors, l’aspect du commerce change car en Occident, les marchands phéniciens sont confrontés non à des pouvoirs bien structurés comme en Orient avec les royaumes proche-orientaux ou les Etats urbanisés, mais à des pouvoirs locaux ou à des entités ethniques de caractère tribal ayant un contrôle territorial très limité.
 
Les marchands phéniciens naviguaient vers l’ouest en passant par le nord de la Méditerranée et revenaient par le sud, en raison de la direction des vents. Au début du Ier millénaire, donc, les Phéniciens installent des comptoirs sur les îles de Crète, d’Eubée et du Dodécanèse, en mer Égée. À l’époque hellénistique il existe de véritables de colonies de marchands phéniciens à Athènes, Délos et Thessalie.
 
Puis la route des Phéniciens se poursuit et des comptoirs et des escales sont installés à Malte, en Sicile, en Sardaigne et sur les Baléares, toutes ces îles constituant autant de points d’appui. En Sardaigne, les Phéniciens viennent chercher de l’argent, du cuivre, du fer et du plomb dont les mines sont exploitées depuis le IIe millénaire. Le but ultime des navigations phéniciennes est le sud de la péninsule ibérique, riche en argent, cuivre et plomb mais aussi en huile.
 
Les Phéniciens ont établi aussi des comptoirs en Italie, entrant ainsi au contact des Étrusques. Ils trouvaient dans cette région des ressources agricoles abondantes comme le vin, l’huile et les céréales, ainsi que des métaux, fer et argent.
 
Au retour, les Phéniciens fondent aussi de nombreuses colonies, qui ne devaient être au départ que de simples escales. Notamment en Afrique du Nord, on trouve Linx, Tingis, Hippone, Utique, Hadrumète, Sabrata, Leptis… Mais l’une d’elles a connu une grande fortune, c’est la célèbre Carthage, fondée en 814. Elle a développé sa propre politique commerciale et a exercé sa tutelle sur tous les anciens comptoirs de la Méditerranée occidentale. Cependant, les relations ont toujours perduré entre les villes d’Orient et celles d’Occident. D’Afrique du Nord étaient exportés du sel, de l’ivoire, du murex et des esclaves.
 
Les Phéniciens, ces grands navigateurs, ont largement dépassé les colonnes d’Hercule, c’est-à-dire le détroit de Gibraltar. Vers la fin du Ve siècle, le Carthaginois Hannon vogue vers l’océan atlantique et atteint le golfe de Guinée. Au même siècle, un autre Carthaginois, Himilcon, atteint la Bretagne, et peut-être même la Grande-Bretagne. Enfin, dès le VIIIe siècle, Hérodote raconte que des Phéniciens, à la demande du pharaon Néchao II, ont effectué en trois ans le tour de l’Afrique, de l’est vers l’ouest. Ces voyages exploratoires avaient toujours le même but, à caractère commercial : la recherche de métaux précieux et de marchés plus lucratifs. De Grande-Bretagne aurait été importés du zinc et du plomb.
 
 
 
Des Hong-Kong de l’antiquité
 
 
Les formes du commerce étaient multiples : Hérodote raconte ainsi, dans le livre IV de ses Histoires, comment les Phéniciens, arrivés sur une terre inconnue, débarquaient leurs marchandises sur la plage, revenaient dans leurs bateaux et attendaient les indigènes. Ces derniers estimaient les produits, déposaient des métaux précieux à côté puis s’écartaient. Les marchands phéniciens redescendaient et, si la quantité de métal ne les satisfaisaient pas, remontaient à bord. Cette opération se répétait jusqu’à ce que les deux parties trouvent leur compte. Deux choses sont à noter : premièrement, des échanges basés sur la confiance réciproque pouvaient avoir lieu même avec des personnes dont on ne connaissait pas la langue et qu’on rencontrait pour la première fois ; deuxièmement, cette description montre que le commerce phénicien était principalement basé sur du troc. Mais au Ve siècle, les cités phéniciennes commencent à battre monnaie.
 
C’est après ces premiers contacts que les Phéniciens fondaient éventuellement des comptoirs. Et ils en ont créé de nombreux, tout autour de la Méditerranée. Généralement, les comptoirs étaient établis à l’embouchure de fleuves ou sur des promontoires, en tout cas sur la côte, sur des sites facilement défendables, situation habituelle pour les Phéniciens. Ces comptoirs ne sont réellement des colonies en fait, puisqu’ils ne sont peuplés que de quelques Phéniciens dont la première vocation est d’être le relais au commerce avec les populations locales.
 
La présence de comptoirs phéniciens contribue à stimuler les cultures indigènes. Ce fut le cas par exemple au sud de l’Espagne avec Tartessos où le commerce a influencé et stimulé la région où la métallurgie a connu un fort développement : ce sont en effet les membres de la société tartessienne qui ont pris en charge eux-mêmes l’exploitation et le travail des métaux.
 
Parfois, certains de ces comptoirs, qui n’étaient que des entrepôts embryonnaires au départ, sont devenus de grands centres urbains, devenant ainsi, à leur tour, à la fois producteurs et consommateurs de bien. C’est ce qui s’est passé avec Carthage.
 
Les Phéniciens ne réexportaient pas nécessairement tout ce qu’ils avaient importé après l’avoir transformé. Ils ont aussi joué le rôle de simples truchements sans faire escale dans les cités de Phénicie. Ainsi des esclaves. Embarqués dans les régions occidentales, ils étaient dirigés vers les régions du Proche-Orient. Par exemple, le prophète Joël reproche aux Tyriens de vendre des Hébreux aux Grecs comme esclaves.
 
Malgré leur réputation d’habiles marins, les Phéniciens ont aussi utilisé des itinéraires terrestres pour leur commerce. Les routes phéniciennes ne sont pas seulement celles des navires mais aussi celles des caravanes.
 
Tyr a entretenu des rapports privilégiés avec Israël dès le Xe siècle. Un commerce actif de bois de cèdre, d’artisanat du bronze, de blé et d’huile existait. Des céramiques phéniciennes ont été découvertes au nord de la Galilée. Tyr a aussi fourni à Israël des artisans maçons et bronziers pour la construction du temple de Jérusalem. Des Phéniciens ont même mené une expédition commune avec les Hébreux, en mer Rouge, à destination du mystérieux pays d’Ophir, en Afrique, afin de rapporter de l’or.
 
En Syrie septentrionale, des colonies de marchands phéniciens étaient installées, à Alep en particulier. Entre le VIe et le IVe siècle, en raison de la domination perse, les Phéniciens étendent leur emprise sur la Palestine. En effet, le souverain achéménide donne Dor, Jaffa et la plaine du Sharon au roi de Sidon, et Ascalon à la cité de Tyr. C’est ainsi que l’empereur perse récompense la loyauté des Phéniciens à son égard.
 
Un peu plus au sud encore, le site de Kuntillet Ajroud, où des inscriptions phéniciennes ont été découvertes, était un centre caravanier. Il s’agissait d’une étape sur la route entre la Méditerranée et la mer Rouge, entre le Levant et l’Arabie où se trouvait Saba, un autre partenaire commercial des Phéniciens. Des bords de la mer, les Phéniciens importaient des coquillages qu’ils transformaient en boîtes à fard.
 
En Orient, Byblos vendait des vêtements brodés et des tapis à Mari, sur l’Euphrate. Des Tyriens se trouvaient à la cour d’Assyrie : les empereurs faisaient venir des artisans et des commerçants phéniciens pour orner leurs palais. Mais les Phéniciens devaient verser également un tribut aux Assyriens, constitué de pourpre, d’ivoire, de métaux précieux, de tissus brodés multicolores et d’animaux exotiques. Ce tribut était perçu à Arwad, la première cité phénicienne que les Assyriens rencontraient lorsqu’ils faisaient des incursions vers la mer. Mais dans ce cas, il est difficile de parler encore de commerce. En effet, un tribut est un prélèvement obligatoire, un transfert de richesses effectué sous la contrainte. Or, l’échange, par définition, est libre. D’autres itinéraires terrestres du commerce phénicien existaient, notamment en Afrique du Nord, à travers le Sahara, et le long du Nil.
 
Ainsi, les Phéniciens ont porté leur civilisation tout autour de la Méditerranée, faisant de cette dernière une « mer intérieure », annonçant la mare nostrum des Romains. Les cités phéniciennes se comportaient comme Hong-Kong de nos jours, elles importaient de tout – les matières premières surtout – et revendaient de tout – les produits de leur fabrication. Elles redistribuaient ainsi les marchandises en Méditerranée occidentale, en Afrique du Nord, en Égypte, en Asie intérieure et au Proche-Orient. Comme Hong-Kong, dont la situation insulaire est semblable, elles ont fondé leur richesse sur le commerce et la transformation des matières premières. La Phénicie, pendant un millénaire, a été un carrefour et un partenaire obligé dans le commerce. Elle a ainsi constitué un lieu de contacts entre deux mondes.
 
 
Interaction culturelle avec les autres peuples
 
 
Ce commerce, pratiqué sur une aussi vaste échelle ne pouvait pas manquer de produire des effets dans certains domaines autres que l’économie. L’art, la religion et la langue ont été stimulés par le commerce phénicien.
 
La civilisation phénicienne s’est ouverte aux influences extérieures par le commerce. Dès les IXe et VIIIe siècles, l’art phénicien a de plus en plus reflété « l’internationalisation du commerce » [1]. Les emprunts à l’Égypte furent nombreux, mais les éléments égéens furent aussi repris par les artistes phéniciens, tout comme l’interaction culturelle avec les Judéens, les Israélites ou les Araméens fut réelle et témoigne de l’extension du commerce phénicien.
 
Par exemple, à Karatepe, des reliefs et des dizaines d’ivoire et de sceaux reflètent la symbiose des arts phénicien et araméen. En Italie, à Préneste, fut découverte parmi d’autres objets une coupe en métal datée du VIIe siècle provenant d’une tombe princière. Sa décoration est clairement égyptisante, ce qui témoigne de la forte influence de l’art égyptien, avec notamment des hiéroglyphes qui ont seulement un rôle décoratif. De telles coupes ont aussi été mises au jour à Chypre et en Crète. À Sidon et à Arwad, la décoration architecturale traduit l’ouverture aux influences perses avec des chapiteaux à protomes de taureaux et le développement de nouveaux types de sphinx.
 
Ces quelques exemples suffisent à montrer que c’est par la mise en relation de cultures différentes par le commerce que l’art s’est enrichi et renouvelé. C’est par l’ouverture aux autres civilisations que des œuvres tout à fait originales ont été créées. Le commerce a ainsi offert un lieu de contacts et d’échanges dans des domaines bien différents que celui de l’économie.
 
Sur le plan de la religion aussi, le commerce phénicien s’est révélé bénéfique. Ainsi, un dieu apparu au Ier millénaire à Tyr portait le nom de Milqart, « roi de la ville ». Son culte s’est répandu dans tout le bassin méditerranéen. Un exemple montre bien l’insertion de ce culte dans des contextes tout à fait autres que la ville de Tyr. Près d’Alep en effet a été retrouvée une stèle dédiée à Milqart par un roi araméen et écrite en araméen. Encore une fois, l’ouverture aux échanges et aux influences extérieures a contribué à créer des pièces originales du point de vue archéologique.
 
Enfin, c’est aux Phéniciens et à leur expansion que nous devons l’alphabet. Dès le Xe siècle, l’alphabet phénicien, composé de vingt-deux lettres, est repris par les peuples voisins, Araméens, Hébreux, Transjordaniens, Anatoliens. Ceux-ci le font évoluer jusqu’à ce qu’au VIIIe siècle, l’écriture prenne des formes locales très différentes. Ensuite, l’araméen se diffuse en Assyrie puis, par les Perses, dans tout l’ouest de leur empire (Égypte et Anatolie notamment). L’araméen devient ainsi la lingua franca du Proche-Orient antique et il sera à l’origine de l’hébreu carré actuel, du syriaque et de l’arabe.
 
En Occident, les Grecs ont emprunté l’alphabet aux Phéniciens mais en le modifiant, en introduisant des voyelles. Puis, par le truchement des Étrusques, cet alphabet grec est passé aux Romains qui sont à l’origine de notre alphabet actuel. Ainsi, à travers les deux rameaux d’Orient et d’Occident, l’alphabet phénicien est à l’origine de tous ceux qui sont actuellement utilisés dans le monde. Cela est encore en lien avec le commerce dans la mesure où l’écriture phénicienne, d’une grande facilité d’usage, a pu être exportée dans tous les comptoirs de la Méditerranée, ce qui a permis notamment son appropriation par les Grecs.
 
En définitive, la mer Méditerranée fut beaucoup plus une route qu’un obstacle, un lieu de contacts et d’échanges. Les Phéniciens ont élargi leurs relations à l’échelle du monde, du moins d’un vaste monde. Ils mirent en œuvre peut-être la première mondialisation de l’histoire par la mise en relation des différentes parties du monde antique.
 
 
 
 
 
Aller plus loin :
BRIQUEL-CHATONNET, Françoise, et GUBEL, Éric, Les Phéniciens. Aux origines du Liban, Paris, Gallimard, « Découvertes », 1998.
BRIQUEL-CHATONNET, Françoise, « Les Phéniciens et la Méditerranée », in Les Collections de l’histoire, hors série, octobre 2007, n° 37, pp. 6-23.
BUNNENS, G., L’expansion phénicienne en Méditerranée, Bruxelles-Rome, 1979.
CHEHAB, M., MOSCATI, S. et PARROT, A., Les Phéniciens, Paris, Gallimard, « L’Univers des formes », 1975, rééd., 2007.
GRAS, M., ROUILLARD, P. et TEIXIDOR, J., L’Univers phénicien, Paris, Hachette, « Pluriel », 1995.
Collectif, Les Phéniciens, catalogue de l’exposition à Venise de 1988, Paris, Belfond-Le Chemin Vert, 1989.
Collectif, La Méditerranée des Phéniciens : de Tyr à Carthage, catalogue de l’exposition de l’Institut du Monde arabe, Somogy-IMA, 2007.
« Les Phéniciens à la conquête de la Méditerranée », Dossiers Histoire et Archéologie, novembre 1988, n° 132.
 
 
 
 
 

* « La Méditerranée des Phéniciens. De Tyr à Carthage », du 6 novembre 2007 au 20 avril 2008, Institut du Monde arabe, Paris. Le site de l'exposition
 
[1] L’expression est de François Briquel-Chatonnet, dans Les Phéniciens. Aux origines du Liban, Paris, Gallimard, « Découvertes », 1998, p. 121.
 
 
 
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16 février 2008 6 16 /02 /février /2008 10:55

L’Institut Lumière de Lyon consacrera le jeudi 21 février une soirée au film d’Alain Resnais Nuit et brouillard. Ce dernier sera présenté par Sylvie Lindeperg, auteure de "Nuit et brouillard". Un film dans l’histoire.

 
Le film d’Alain Resnais Nuit et brouillard est d’abord un film d’histoire. Il s’attachait en effet à rendre compte, dix ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, de l’enfer de la déportation. Mais c’est aussi un film dans l’histoire, pour reprendre le titre de l’ouvrage de Sylvie Lindeperg. C’est-à-dire qu’il est objet d’histoire, qu’il a une histoire et qu’il est daté.
 
 
Un film censuré
 
 
Commandé très officiellement par le Comité d’histoire de la Seconde Guerre mondiale à l’occasion du dixième anniversaire de la libération des camps nazis, le film d’Alain Resnais fut réalisé à l’automne 1955. Les services de deux conseillers historiques furent utilisés pour l’élaboration du film : ceux d’Henri Michel et d’Olga Wormser Migot. Cette dernière soutint d’ailleurs en novembre 1968, à la Sorbonne, la première thèse d’histoire de la déportation.
 
Le travail commença par une recherche documentaire auprès des services compétents des Alliés. Mais ces derniers ne communiquèrent qu’avec une mauvaise volonté les documents nécessaires à Alain Resnais. Mais le film allait rencontrer d’autres obstacles. Le tournage eut lieu à Auschwitz-Birkenau et Maïdanek.
 
Le texte fut écrit par Jean Cayrol. Né en 1911, ce dernier avait fait des études de droit. Mais, échouant à son doctorat, il s’était alors lancé dans l’écriture. Pendant la guerre, il avait connu l’enfer nazi car déporté au camp de concentration de Mathausen sous le régime Nacht und Nebel, « Nuit et brouillard » – d’où le titre du film. Les Nacht und Nebel étaient les résistants envoyés, selon le décret du 7 décembre 1941, dans les camps les plus durs où ils devaient disparaître sans laisser de traces, dans la nuit et le brouillard.
 
Le texte de Jean Cayrol fut dit par Michel Bouquet. La musique de Hanns Eisler compléta l’œuvre. Le film dure trente-deux minutes, faisant alterner images en couleurs et images d’archive en noir et blanc, images difficilement soutenables à certains moments.
 
Ce film visait, pour Resnais et Cayrol, à prévenir une amnésie qui se serait abattue sur la machine de destruction nazie. Jean Cayrol écrivit en effet : « Nuit et brouillard devient non seulement un exemple sur lequel méditer, mais un appel, un "dispositif" d’alerte contre toutes les nuits et tous les brouillards qui tombent sur une terre qui naquit pourtant dans le soleil et pour la paix. » Il sert aussi, maintenant, à lutter contre le discours des négationnistes.
 
Le film sortit en 1956, mais après être passé par le filtre de la censure. En effet, l’une des images d’archive utilisées par le réalisateur, datée de 1941, montrait un gendarme français surveillant le camp de Pithiviers : ce dernier avait été un camp de transit pour les déportés, c’est-à-dire antichambre des camps de concentration et d’extermination. Il devint en 1943 un camp de concentration proprement dit pour détenus politiques.
 
Il était impensable de montrer une France collaboratrice à l’époque. Ce n’est qu’une petite vingtaine d’années plus tard qu’un autre film, Le Chagrin et la Pitié, de Marcel Ophüls, sorti en 1971, put révéler cette réalité, non sans avoir d’abord affronté la censure. Pour Nuit et brouillard, Alain Resnais fut contraint de barrer d’une bande noire le képi gênant du militaire français. Il était impératif de masquer la complicité de la police et de la gendarmerie françaises à l’entreprise d’extermination nationale-socialiste.
 
 
« Il y a nous […] qui n’entendons pas qu’on crie sans fin »
 
 
Mais les péripéties de ce film n’étaient pas terminées. Sa sortie suscita controverses et polémiques. Dans le contexte de Guerre froide qui démolissait l’alliance antinazie, l’allié d’hier – l’URSS – devenait l’ennemi d’aujourd’hui tandis que l’ennemi d’hier – l’Allemagne, de l’ouest en tout cas – devenait l’allié des Occidentaux. Le film apparut donc comme une offense à l’Allemagne. Le rapprochement franco-allemand était mis à mal.
 
Or, Nuit et brouillard était en compétition au Festival de Cannes et représentait la France. L’ambassade ouest-allemande demanda au gouvernement français de retirer le film de la sélection officielle. La France s’exécuta. Le film fut projeté « hors sélection » : ainsi, il ne risquait pas de remporter un prix… Des protestations surgirent des deux côtés du Rhin où une campagne de presse dénonça l’opération. D’anciens déportés menacèrent même de manifester en signe de protestation vêtus de leurs tenues rayées.
 
Enfin, Alain Resnais s’était engagé aussi au moment de la guerre d’Algérie en invitant l’opinion à réfléchir sur ces événements. Jean Cayrol, à la fin de son texte semblait aussi appeler à la décolonisation :
 
« Il y a nous qui regardons sincèrement ces ruines comme si le vieux monstre concentrationnaire était mort sous les décombres, nous qui feignons de reprendre espoir devant cette image qui s’éloigne, comme si on guérissait de la peste concentrationnaire, nous qui feignons de croire que tout cela est d’un seul temps et d’un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous et qui n’entendons pas qu’on crie sans fin. »
 
Car l’oppression, l’esclavage, effectivement, ne furent pas le propre de l’Allemagne. Qu’étaient les colonies de la France, du Portugal, de la Grande-Bretagne… sinon des terres soumises à des Etats étrangers ? Ceux qui étaient « autour de nous » et qui criaient « sans fin », c’était les peuples colonisés qui aspiraient à l’indépendance…
 
 
Un film qui ne prend pas en compte le caractère raciste de la déportation
 
 
Le film est daté pour une autre raison. Il ne distingue pas entre camps de concentration, destinés aux opposants, et camps d’extermination, pour les Juifs et les Tsiganes, ceux qui étaient destinés à la mort. Jean Cayrol nous parle des « camps de concentration », des « bagnes nazis » ou des « camps de la mort ». Et il n’emploie qu’une seule fois le mot « juif ». Le film ne montre pas la diversité de l’univers concentrationnaire, ni la diversité des situations. Il évoque juste « le jeu d’une hiérarchie encore incompréhensible ». Mais après tout, les déportés n’avaient-ils pas tous le crâne rasé, n’étaient-ils pas tous réduits à un simple numéro tatoué sur leur bras, ne portaient-ils pas tous une tenue rayée et ne ressemblaient-ils pas tous à des morts-vivants dans les camps ?
 
Le film traduit ainsi bien le contexte de l’époque. On ne parle ni de « génocide » ni d’« holocauste », ni de « Shoah ». Le caractère raciste et antisémite de la machine nazie était absent. Les survivants de la « Solution finale » étaient aussi trop peu nombreux et leur visibilité était donc faible. Et les déportés juifs eux-mêmes s’insurgeaient contre l’appellation de « déportés raciaux » et voulaient être rangés dans la catégorie des « déportés politiques ».
 
Malgré cela, Nuit et brouillard reste un film de qualité. D’autres documentaires magistraux ont suivi depuis, notamment Shoah, de Claude Lanzmann, sorti en 1985, et le chef d’œuvre De Nuremberg à Nuremberg, de Frédéric Rossif, sorti en 1989. Plus récemment, Sonderkommando. Auschwitz-Birkenau d’Emil Weiss diffusé sur Arte le 26 janvier dernier, s’intéressait à un aspect particulier du génocide perpétré par les nazis : les sonderkommandos, ces équipes de détenus chargées des basses besognes de l’entreprise d’extermination.
 
Mais le film d’Alain Resnais constitue, dans la production cinématographique concernant la déportation, un grand classique.
 
 
 
 
 
 
Aller plus loin :
Le commentaire du film : CAYROL, Jean, Nuit et brouillard, suivi de De la mort à la vie, Paris, Fayard, 1997.
LINDEPERG, Sylvie, "Nuit et brouillard". Un film dans l’histoire, Paris, Odile Jacob, 2007.
LINDEPERG, Sylvie, « "Nuit et brouillard". Récit d’un tournage », in L’Histoire, janvier 2005, n° 294, pp. 54-56.
 
 
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16 février 2008 6 16 /02 /février /2008 10:52
Le-si-cle-des-Lumi-res.jpgVoltaire, Rousseau, Diderot, Montesquieu… Ces philosophes des Lumières sont très connus. Mais ils ne furent pas les seules personnes à participer au mouvement. Ils ne furent pas non plus les premiers à entamer la révolution des Lumières : on peut même considérer que celle-ci s’amorce dès la fin du XVIIe siècle.
 
Le XVIIIe siècle est parfois qualifié de « siècle des Lumières ». À juste titre. Mais cette période doit être appréhendée comme un « long XVIIIe siècle ». Car la révolution des Lumières débute dès les années 1680, c’est-à-dire en plein règne de Louis XIV. Et ses derniers représentants meurent au XIXe siècle. Les années 1680-1715 voient presque toutes les certitudes remises en question. L’historien Paul Hazard a d’ailleurs écrit un livre sur ces années-là, publié en 1935 : La crise de la conscience européenne.
 
 
« La crise de la conscience européenne » (P. Hazard) : 1680-1715
 
 
L’auteur résuma ainsi son livre : « La hiérarchie, la discipline, l’ordre que l’autorité se charge d’assurer, les dogmes qui règlent fermement la vie : voilà ce qu’aimaient les hommes du dix-septième siècle. Les contraintes, l’autorité, les dogmes, voilà ce que détestent les hommes du dix-huitième siècle, leurs successeurs immédiats. […] C’est une révolution ». Paul Hazard démontrait que c’est au cours de la période 1680-1715 que se mettent en place les valeurs qui caractérisent les Lumières. Ainsi, sous le règne de Louis XIV, le roi absolu, déjà se propagent des idées anti-absolutistes…
 
Dans ces années-là, les hétérodoxies jouent un rôle majeur en remettant en cause « les croyances traditionnelles », les dogmes. Le piétisme est l’une de ces nombreuses hétérodoxies. C’est un courant religieux qui opère une distinction nette entre la foi et la théologie. La première se manifeste intérieurement à chaque chrétien qui entend la parole de Dieu. La seconde est constituée par les écrits, la Bible, qui ne sont que la transcription de la parole divine. Ce second domaine peut alors être soumis à la critique scientifique, ce qui explique que les piétistes soient ouverts aux sciences. L’autre conséquence est que la relation entre Dieu et la personne se fait directement, sans l’intermédiaire du clergé. Les hétérodoxies relativisent donc l’enseignement de l’Église.
 
Le libertinage du XVIIe siècle est une autre hétérodoxie : les libertins revendiquent le droit de penser librement, par eux-mêmes. Autre hétérodoxie, le socinianisme est un mouvement qui se développe en Hollande et dont les membres militent pour une approche rationnelle de la Bible. Pierre Bayle (1647-1706) publie, en 1692, son Dictionnaire historique et critique dans lequel il démontre que la raison et la foi sont incompatibles. Il prône aussi une pensée libre et affirme que la religion n’est pas une morale.
 
Outre les hétérodoxies, le cartésianisme est une autre source des Lumières qui se développe au cours des années 1680-1715. Il renvoie à la méthode de Descartes qui consiste à ne tirer des conclusions qu’à partir de principes clairs et distincts. À cette méthode s’ajoute le goût pour la science expérimentale : les déductions doivent venir de l’expérience. Le sensualisme découle du cartésianisme : il prône l’observation du concret et l’expérimentation pour accéder à la vérité. Leibniz affirme par exemple que Dieu a créé le meilleur des mondes possibles, c’est-à-dire que tout ce qui existe potentiellement peut exister réellement. Autrement dit, Dieu a créé le monde une fois pour toutes. De plus, ce monde est organisé selon des lois rationnelles. Le système de Leibniz pose ainsi de gros problèmes à la religion : en effet, puisque le monde a été créé une fois pour toutes, cela exclut les interventions divines dans l’histoire.
 
Le miracle, par exemple, ne peut pas exister dans la mesure où il représente la violation brutale des lois de la nature. Les comètes sont une superstition reflétant la vanité de l’homme selon Pierre Bayle. Car si elles étaient réellement un signe de la colère de Dieu, cela signifierait que la nature se plierait en quatre au service de l’homme pour lui annoncer des événements ; l’homme se croit tellement important qu’il s’imagine que la nature s’occupe de lui !
 
Fontenelle (1657-1757) popularise la science cartésienne et lutte contre les mystères au nom de la raison. Il publie ainsi Le traité des oracles en 1696 dans lequel il dénonce la tendance de l’homme à vouloir masquer son ignorance sous le nom de mystère et à inventer des fables qui deviennent ensuite des religions. Il déteste l’erreur ainsi que l’autorité. « Qu’une fable soit acceptée par cent personnes ou par cent mille, écrit-il, pendant une année ou pendant des siècles, elle reste toujours une fable. »
 
Les incertitudes, les doutes formulés concernent aussi le texte de la Bible. Ce dernier n’est qu’un écrit humain qui rapporte des événements bien après leur réalisation. Soumise à la critique, la Bible devient donc un texte où l’on peut déceler des contradictions. La Bible est ainsi désacralisée et soumise à un regard beaucoup plus critique.
 
Ainsi, Richard Simon, dans son Histoire critique du Vieux Testament, publié en 1678, souligne dans la Bible des traces d’altération ainsi que des incohérences chronologiques. Par exemple, le Vieux Testament n’évoque les rois perses que dans la mesure où leur évocation est en rapport avec l’histoire du peuple juif. Or, les textes profanes font mention de bien d’autres rois perses, ce qui implique par conséquent que la chronologie de ces rois est bien plus étendue que ne le laisse croire la Bible. Son Histoire critique est censurée.
 
Un autre ouvrage mérite d’être signalé car il témoigne aussi, à sa manière, de la crise de conscience européenne. Il s’agit des Aventures de Télémaque de Fénelon, publié entre 1693 et 1696. Fénelon est le précepteur du petit-fils de Louis XIV, le duc de Bourgogne. Le Télémaque était un ouvrage destiné à l’éducation de son élève. Mais il était aussi une véritable critique contre Louis XIV et il sera considéré par les Lumières comme étant le modèle de la monarchie éclairée. L’ouvrage est publié sous forme d’imprimé jusqu’en 1699, date à laquelle il est interdit. Il permet ainsi la formation d’une opinion publique, d’un espace de discussion non soumis au contrôle de l’Etat. Ainsi, l’éducation dispensée par Fénelon ne s’adresse pas seulement au duc de Bourgogne, mais à tout honnête homme.
 
La remise en cause de l’autorité, c’est aussi celle de la monarchie absolue de droit divin. Ce droit divin, qui fait du roi une personne sacrée, commandant à ses sujets, et seulement responsable devant Dieu est déjà remis en cause sous le règne de Louis XIV. Des théories émergent face au principe d’autorité. Elles se nourrissent de l’idée d’un droit naturel, qui est à l’opposé du droit divin. Ce droit naturel est lui-même issu de la philosophie rationaliste dont nous avons vu quelques exemples et qui nie le surnaturel. Selon cette philosophie, l’être humain possède des facultés inhérentes à sa définition et, en conséquence, l’autorité doit être rejetée et remplacée par un droit politique qui règle les rapports entre les peuples.
 
Ce rejet de l’autorité des monarques de droit divin on la trouve chez Spinoza qui, dans son Traité de théologie politique de 1670 et dans son Éthique de 1677, affirme que les rois sont des imposteurs. Richard Cumberland réfute les idées de Hobbes qui légitiment le pouvoir du Prince en publiant en 1672 De legibus naturae disquisitio philosophica : dans cet ouvrage il préconise de s’appuyer sur la loi naturelle.
 
Suite à la révocation de l’édit de Nantes en 1685 par Louis XIV, Jurieu publie, entre 1686 et 1689 des Lettres pastorales aux fidèles qui gémissent sous la captivité de Babylone dans lesquelles il défend le droit à l’insurrection. Ce droit est légitime car le monarque français a usé de la force pour faire plier les consciences.
 
John Locke, en 1689, dans ses Deux traités de gouvernement, part de l’état de nature. Il n’affirme pas que c’est un état parfait. Et pour remédier aux maux inhérents à l’état de nature, il préconise l’institution d’une organisation sociale fondée sur un pacte. Le pouvoir doit être contrôlé et divisé. On note au passage que Montesquieu, moins d’un siècle plus tard, reprendra l’idée de la séparation des pouvoirs. Locke écrit que si le pouvoir empiète sur les libertés du peuple, il faut le retirer des mains de celui qui l’exerce : ainsi est défendue le droit à l’insurrection.
 
Pour Locke, il existe un droit paternel, que celui qui détient le pouvoir doit exercer. Mais ce droit, comme son nom l’indique, consiste seulement à maintenir une juridiction sur les individus comme un père veille sur ses enfants tant qu’ils n’ont pas encore atteints l’âge de raison. Le pouvoir paternel n’est pas absolu et il est même plus un devoir qu’un pouvoir.
 
En bon libéral, Locke défend également, et en conséquence, le droit de propriété. Puisque notre corps n’appartient qu’à nous et à nous seuls, il en découle que le travail de nos mains, le travail de notre corps, doit nous appartenir également. La propriété individuelle s’explique par le travail.
 
Fénelon, dans Les Aventures de Télémaque, laisse libre cours à la haine qu’il éprouve à l’égard de Louis XIV. « Sachez que vous n’êtes roi qu’autant que vous avez des sujets à gouverner » écrit-il. Pour Fénelon, les devoirs moraux des souverains consistent à soulager les peuples des maux engendrés par l’absolutisme. Fénelon défend les droits de l’homme.
 
Ces exemples illustrent bien cette « crise de la conscience européenne » qui est une remise en question de l’orthodoxie, des dogmes, des « croyances traditionnelles ».
 
Cette crise de la conscience européenne est d’abord le fait de professionnels de la pensée et de la discussion, c’est-à-dire des universitaires, des théologiens, des intellectuels. Ils ont des liens avec la noblesse, les milieux politiques et financiers. Mais à la toute fin du XVIIe siècle, les idées commencent à se transmettre aussi par le truchement des étudiants, qui sont mobiles : les idées des Lumières circulent donc facilement.
 
 
Voltaire, Diderot, Montesquieu… L’apogée des Lumières : 1715-1770
 
 
Vers les années 1715 s’amorce ce qu’on peut considérer comme l’apogée des Lumières. Montesquieu (1689-1755) publie Les lettres persanes en 1721 : il obtient un succès foudroyant. Dans cet ouvrage, il met en scène deux Persans qui, au cours de leur voyage en Europe, décrivent ce qu’ils y découvrent, ce qui offre l’occasion à l’auteur de dénoncer les travers de son temps.
 
Des penseurs moins connus s’illustrent au début du XVIIIe siècle. Ainsi, Thomasius (1655-1728) et Wolff (1679-1754) défendent l’idée selon laquelle la théologie et la foi sont strictement séparées : ils sont donc clairement influencés par le piétisme. D’ailleurs, Wolff enseigne, dans l’université piétiste de Halle, une philosophie rationnelle. À leurs yeux, l’Etat n’a pas à intervenir dans le domaine de la conscience et doit se limiter à garantir les droits naturels.
 
L’apogée des Lumières se situe entre les années 1730 et les années 1770 environ et elle est celle des célèbres philosophes : Voltaire, Diderot, Rousseau, Montesquieu… En Italie, vers 1730, les idées des Lumières sont développées par Muratori. La Hollande, est un pôle important de diffusion des idées des Lumières jusque dans les années 1750.
 
Voltaire (1694-1778) est un partisan du libéralisme. Il défend le libéralisme politique dans ses Lettres philosophiques, publiées en 1734. Il y exalte la liberté anglaise, tenant à l’équilibre des pouvoirs : le roi est contrôlé par les nobles et le peuple, les nobles par le roi et le peuple, et le peuple par le roi et les nobles. Il fait ainsi l’éloge d’une monarchie tempérée, critiquant l’absolutisme. Il souligne aussi la multiplicité des sectes, qui impose la tolérance, et condamne du même coup le fanatisme. Quant au libéralisme économique, selon lui, il est le fondement de la liberté politique. Enfin, Voltaire est bien sûr connu pour ses multiples engagements : de l’amiral Byng [1] à Calas, en passant par Sirven et le chevalier de La Barre, il lutte pour la justice.
 
Notons au passage que le libéralisme économique est aussi défendu par Turgot. Ainsi, en 1766, ce dernier publie ses Réflexions sur la formation et la distribution des richesses où il défend sa théorie de l’équilibre économique, liée d’après lui à la liberté des échanges et du travail.
 
En 1748, Montesquieu publie De l’esprit des lois. Selon lui, il existe trois types de gouvernement : le despotisme, la monarchie et la république. L’explication de ces régimes réside dans les lois naturelles, comme le climat par exemple, et non dans le hasard ou la Providence. Il dénonce l’esclavage. Surtout, il préconise la séparation des pouvoirs : dans un pays où l’Etat concentre tous les pouvoirs entre ses mains, la liberté ne peut exister. Enfin, lui aussi se montre favorable à la liberté du commerce.
 
En 1746, Diderot (1713-1784) publie ses Pensées philosophiques et, en 1749, sa Lettre sur les aveugles. Cette dernière lui vaut d’être interné au château de Vincennes. Il y développait des idées mécanistes et expliquait l’ordre de l’univers par la puissance créatrice de la nature, rendant ainsi Dieu inutile, car il n’est plus le Créateur.
 
Rousseau (1715-1778) est un philosophe des Lumières mais peut-être à part. En effet, selon lui, la société corrompt l’homme qui naît bon par nature. Cette idée est défendue notamment dans son Discours sur les sciences et les arts de 1750. La civilisation, la socialisation, sont des atteintes à la liberté naturelle. « L’homme est né libre et il est partout dans les fers » écrit-il. Il rejette donc l’idée de progrès. Toutefois, il partage la conviction que le bonheur est à rechercher sur terre. Dans les Rêveries du promeneur solitaire il affirme que le bonheur est à rechercher en faisant son introspection car il est en chacun de nous. Dans Le Contrat social, publié en 1762, il s’attache à concilier la liberté individuelle et la volonté générale.
 
Comment parler des Lumières sans évoquer l’Encyclopédie ? Elle est le manifeste des Lumières. Elle consiste, à l’origine, en un dictionnaire universel des arts et des sciences, publié à partir de 1746. Mais dès l’année suivante, la rédaction en est confiée à Diderot et d’Alembert qui donnent une autre impulsion au projet : ce dictionnaire doit embrasser tous les domaines de la connaissance. Sa structure place l’homme, et non plus Dieu, au centre de l’univers. Le grand nombre des collaborateurs se retrouve dans la diversité des points de vue exprimés dans l’ouvrage. Mais en 1759, la vente est interdite. Cependant, le travail continue dans le secret, jusqu’en 1772. Ainsi, l’Encyclopédie reflète bien l’esprit des Lumières : liberté, tolérance, information pour un bon usage de sa raison.
 
Des auteurs moins connus ont contribué au mouvement des Lumières au cours de cette période. Ainsi, Helvétius (1715-1771) publie en 1758 De l’esprit : il affirme que c’est l’intérêt personnel qui pousse les personnes à vivre en société et refuse toute idée de Dieu.
 
En 1749, Buffon publie son Histoire naturelle. En quoi est-il un homme des Lumières ? Dans cet ouvrage, il tente de reconstituer l’histoire de la terre et remet ainsi en cause la chronologie biblique et il explique que les espèces évoluent car des fossiles d’espèces disparues ont été retrouvés. Ce livre est donc une remise en cause des dogmes de la religion et contient l’idée de la foi dans le progrès car il défend une conception linéaire du temps.
 
L’Italien Beccaria (1738-1794) cherche à appliquer les principes des Lumières à la justice. Il publie en 1764 un ouvrage qui obtient rapidement un très grand succès : un Traité des délits et des peines. Il préconise ainsi une organisation rationnelle de la justice. Il propose d’abord une classification des incriminations en fonction du dommage causé à la société. Le résultat aboutit à la distinction entre les crimes qui menacent la société et ses représentants, ceux qui menacent les individus et ceux qui constituent des actes contraires aux lois ou qui menacent le bien public. Beccaria préconise la proportionnalité des délits aux peines. À ses yeux, la peine par excellence est la prison : il déclare en effet : « Un des plus ardents désir de l’homme, c’est d’être libre : la perte de la liberté sera le premier caractère de sa peine ». Beccaria prend aussi position contre la peine de mort, la torture, les souffrances inutiles au nom de l’humanité.
 
Mentionnons encore le Britannique Hume (1711-1776) qui publie en 1743 ses Essais philosophiques concernant l’entendement humain : reprenant les idées sensualistes, il affirme que les sens ne sont la source que d’idées trop simples et qu’il faut combiner celles-ci entre elles afin d’obtenir des idées complexes dont la réalité doit ensuite être prouvée par l’expérience.
 
Il faut s’intéresser à la manière dont se diffusent les idées des Lumières à cette époque. Le lieu privilégié est la ville dans la mesure où c’est là que se met en place un « espace public » à travers l’accès à l’écriture, à la lecture et la discussion d’un nombre de plus en plus grand de personnes. Au XVIIIe siècle, l’analphabétisme s’est réduit grâce à une école plus efficace. Les librairies, les bibliothèques, les imprimeries, les collèges, les écoles se concentrent surtout en milieu urbain.
 
C’est en ville que se trouvent ceux qui forment la « république des lettres », c’est-à-dire les érudits qui, depuis la Renaissance, correspondent entre eux. Ils se rencontrent dans différents lieux de sociabilité. D’abord, les sociétés savantes, littéraires, scientifiques ou philosophiques. Elles n’existent que grâce à l’autorisation de l’État. Ce sont les élites urbaines qui composent ces sociétés : aristocrates, évêques et, surtout, avocats, magistrats, membres de la bourgeoisie capitaliste, médecins et chirurgiens. Mais chaque milieu social se réapproprie à sa manière les idées des Lumières.
 
Cependant, il existe également des sociétés libres, littéraires ou scientifiques. Très surveillées par l’État, elles n’en demeurent pas moins essentielles pour la diffusion de la presse. Vers les années 1750, ces sociétés constituent un véritable second réseau de diffusion des idées des Lumières qui complète celui des sociétés savantes officielles.
 
La franc-maçonnerie constitue aussi un excellent moyen de diffusion des idées. Cafés et salons sont des lieux d’échange également, mais ce sont souvent des lieux de rencontre mondains plutôt que d’échanges philosophiques ou politiques.
 
Si la ville est le lieu privilégié de diffusion des idées des Lumières, la campagne n’a cependant pas été épargnée. Sans doute les nobles, une partie du clergé, des seigneurs éclairés, des médecins et des chirurgiens contribuaient à la propagation de ces idées. Mais d’autres relais s’ajoutaient : les relais de poste et les auberges recevaient des journaux ; les domestiques pouvaient lire les livres de leurs maîtres ; quant au colportage, il permettait la diffusion de gazettes, d’almanachs ou de chansons dont le contenu fait forcément écho aux idées du temps.
 
Des hommes du peuple ont pu avoir accès aux idées des Lumières. Ainsi, Jacques-Louis Ménétra est un ouvrier puis un maître artisan parisien. Et il offre un bon exemple de la manière dont un milieu social spécifique reprend à son compte les idées des Lumières. Ainsi, liberté et égalité signifient pour lui qu’il refuse sa condition de domestique et qu’il souhaite pouvoir exercer pleinement son libre-arbitre.
 
 
Le crépuscule des Lumières ? 1770-1790
 
 
Les années 1770 et 1780 sont considérées comme le crépuscule des Lumières. La première raison tient au fait que les grands philosophes des Lumières disparaissent : Voltaire et Rousseau meurent en 1778, d’Alembert en 1783, Diderot en 1784, Buffon en 1788, d’Holbach en 1789. La deuxième raison est que les auteurs qui leur succèdent et reprennent leurs idées sont loin d’avoir la même envergure : Condorcet, Marat, Brissot notamment.
 
Ainsi, Condorcet publie en 1794 son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain. Cet ouvrage traduit bien la foi dans le progrès des Lumières : l’auteur embrasse d’un seul regard l’histoire de l’humanité pour montrer la « perfectibilité de l’esprit humain ».
 
Marat publie, en Angleterre, en 1774, son livre le plus célèbre : Chains of slavery (Les chaînes de l’esclavage). Il défend une théorie de l’insurrection et légitime la violence politique.
 
Quant à Brissot, il s’intéresse lui aussi à la justice et, comme Beccaria, veut appliquer le rationalisme au droit pénal. Il publie ainsi en 1781 sa Théorie des lois criminelles dans laquelle il classe les infractions en deux groupes : d’une part, les crimes publics sont constitués par les crimes moraux, civils, politiques et religieux ; d’autre part, les crimes particuliers se répartissent entre crimes contre l’honneur, contre la propriété et contre la sûreté.
 
Toutefois, des événements et les ouvrages de certains auteurs traduisent encore une vivacité des idées des Lumières.
 
Les idées de Beccaria n’ont pas été oubliées. Ainsi, en France, une déclaration royale du 24 août 1780 abolit la question préparatoire, c’est-à-dire l’usage de la torture pour obtenir l’aveu d’un accusé. Le 30 novembre 1786, le grand-duc Pierre-Léopold de Toscane décide d’abolir la peine de mort, la torture et instaure la proportionnalité des délits aux peines. Louis XVI décide, le 1er mai 1788, de supprimer la question préalable, c’est-à-dire la torture d’un condamné à mort juste avant son exécution pour l’inciter à dénoncer d’éventuels complices.
 
Lorsque Turgot devient ministre des Finances en 1774 on peut dire que les Lumières sont au pouvoir. En effet, il entend fonder l’Etat sur la justice et la raison, principes des Lumières. Il tente de mettre en pace une économie libérale. Il entend d’abord lutter contre les privilèges, réduire les dépenses de l’Etat en diminuant le traitement des ministres et en supprimant les offices inutiles, souhaite créer un impôt unique auquel serait soumis aussi les privilégiés. Ensuite, afin de favoriser l’activité, il veut supprimer toutes les entraves, paralysantes, dans l’agriculture, l’industrie et le commerce, abolir les corvées – ces journées de travail gratuites pour le roi – et favorise la libre circulation des grains par un édit du 13 septembre 1774. Cet édit évite les prix de s’envoler ainsi que la constitution de monopoles. Les idées des Lumières se retrouvent donc ici puisque, la liberté de travailler et de commercer allaient dans le sens du progrès. Il créé en 1776 de nouvelles diligences, plus rapides, pour faciliter les communications et les échanges. Ces nouvelles voitures sont d’ailleurs surnommées « turgotines ». Toutefois, l’opposition à ces réformes est telle que Turgot est renvoyé le 13 mai 1776.
 
Adam Smith (1723-1790), un Écossais, s’inscrit lui aussi dans le courant des Lumières. Il publie en 1776 son célèbre ouvrage intitulé Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations. Il développe sa fameuse théorie de la « main invisible » selon laquelle l’intérêt personnel de chacun des hommes contribue à l’harmonie sociale et à la prospérité, à la « richesse des nations » comme si une « main invisible » agissait. Autrement dit, il prône la liberté de commerce, l’économie de marché. Ce qui ne signifie pas qu’il rejette l’Etat. Ce dernier a la charge de contrôler le système pour éviter ses dérapages et doit faire respecter la liberté et la justice. De plus, Smith consacre un chapitre entier dans son ouvrage sur les aspects pervers de la liberté qui détruisent les protections sociales. Adam Smith est donc une figure emblématique du libéralisme, et donc des Lumières.
 
Les Lumières ne sont pas seulement un phénomène européen. Outre Atlantique, dans les treize colonies anglaises d’Amérique, les principes des Lumières se diffusent également. L’exemple de Jefferson est significatif. Il participe à la guerre d’Indépendance au nom de la liberté et rédige l’Acte d’émancipation de 1776. En 1778, il prône l’interdiction de l’esclavage, la liberté religieuse, la séparation de l’Eglise et de l’Etat et l’extension du droit de vote. En 1784, il arrive en France pour conclure des traités de commerce.
 
Une des dernières personnalités des Lumières que l’on pourrait évoquer est l’abbé Grégoire (1750-1831). Il lit beaucoup d’ouvrages philosophiques qui le sensibilisent au sort des communautés juives. Il publie en 1788 un Essai sur la régénération physique, morale et politique des Juifs dans lequel il prône la tolérance. Élu député aux états généraux en 1789, il milite en faveur des minorités, publiant par exemple, en 1789, un Mémoire en faveur des gens de couleur et devenant, l’année suivante, président de la Société des Amis des Noirs. Mais c’est aussi au nom de la liberté qu’il se montre partisan des guerres de conquêtes pour lutter contre la tyrannie, idée que défendent les Girondins.
 
L’une des dernières personnalités marquantes des Lumières est le célèbre peintre espagnol Francisco de Paula Goya. Né en 1746, il est influencé par la philosophie française et appartient, dans son pays, à ces hommes éclairés, les illustrados. Il soutient le roi Charles III qui adhère également aux idées des Lumières. Mais lorsque la monarchie espagnole s’effondre en 1808, Goya, fidèle aux idées de liberté, se sent solidaire de ses compatriotes qui subissent une domination étrangère. Mais après la domination napoléonienne, le roi d’Espagne Ferdinand VII restaure l’absolutisme en 1814, provoquant même une révolution mais conservant son pouvoir grâce à l’aide de la France en 1823. Là encore, fidèle aux idées libérales des Lumières, Goya fuit le régime de l’absolutisme et s’exile à Bordeaux où il meurt en 1828.
 
Nous avons, à travers cet article, voulu présenter le mouvement des Lumières sur un long siècle débutant dès les années 1680-1690 et s’achevant, sous la Révolution et l’Empire. Mais il est évident que les idées des Lumières resteront et triompheront au cours des deux siècles suivants. Ce sont encore elles qui fondent les démocraties occidentales actuelles.
 
 
 
 
 
Aller plus loin :
DUPRONT, A., Qu’est-ce que les Lumières ?, Paris, Gallimard, 1996.
HAZARD, Paul, La Crise de la conscience européenne, Paris, 1935, rééd. Fayard, 1961.
« Liberté ! La révolution des Lumières » (dossier) in L’Histoire, mars 2006, n° 307, pp. 33-61.
Nous avons publié : Qu’est-ce que les Lumières ?
 
 
 
 

 
 
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2 février 2008 6 02 /02 /février /2008 10:00

On a tendance à oublier que Christophe Colomb ne fut pas le premier Européen à découvrir l’Amérique. Cinq cents ans avant lui, au cœur du Moyen Age, les Vikings installèrent un comptoir dansVikings-en-Am-rique.jpg l’actuelle région de Terre-Neuve.

 
Le 11 octobre 1965, le journal américain le New York Times publie un article qui affirme que, cinq cents ans avant Christophe Colomb, les Vikings avaient découvert l’Amérique. Le lendemain, des Italo-Américains provoquent un embouteillage monstre dans les rues de New-York afin de protester contre cet article : c’est que ce dernier révélait que le Génois Christophe Colomb, leur illustre compatriote n’était pas le premier à avoir découvert l’Amérique. Et, de fait, des Nordiques, venus de Norvège, furent les premiers Européens à entrer en contact avec le Nouveau Monde et ses habitants. Mais un contact de courte durée et sans grandes conséquences.
 
 
Les Vikings abordent le Labrador
 
 
Les Vikings furent un peuple de navigateurs très chevronnés. Et ces peuples scandinaves menèrent de fait de nombreuses explorations. Tandis que les Suédois exploraient la « route de l’Est », à partir de la Finlande jusqu’en Russie, les Danois étaient attirés vers le monde anglo-saxon et l’Europe carolingienne. Quant aux Norvégiens, ils étendirent leur champ d’action vers le nord-ouest. Ils s’installèrent en Écosse, en Irlande puis en Islande, en 870. À partir de cette date, et jusqu’en 930, plus de dix mille colons vikings s’installent en Islande.
 
C’est d’Islande que fut banni un guerrier viking pour avoir commis un meurtre. Ce guerrier, Éric le Rouge, mit cap vers l’ouest, en direction du Grœnland – qui signifie « pays vert », baptisé ainsi par Eric le Rouge. Là, il fonda en 985 une colonie, Brattahlid. Une quinzaine d’années plus tard, son fils, Leifr Erikson, se décide à continuer le périple de son père, accompagné de trente-cinq hommes. C’est vers l’an 1000 qu’il accoste en Amérique, sur une terre baptisée Vinland.
 
Les sources disponibles sont les sagas. Il s’agit de textes rédigés par les poètes des peuples scandinaves, les scaldes. Souvent, ces poèmes mêlent réalité et imaginaire. Deux sagas du XIIIe siècle racontent les périples de Leifr Erikson et de son père : la Saga d’Erik le Rouge et la Saga des Groenlandais. Des indices indiquent la découverte de l’Amérique par Erikson. En effet, on trouve dans ces textes le terme helluland, qui se traduit par « Terre des pierres plates ». Cette expression correspondrait bien à la description de la terre de Baffin, une vaste étendue rocheuse et plate. Le mot markland peut signifier « Terre de forêts ». Il pourrait décrire le Labrador. Enfin, vinland peut se traduire par « Pays de la vigne ». Leifr Erikson a donc, dans son voyage, rencontré la terre de Baffin et le Labrador. Ce qui suppose qu’il aurait pu accoster en Amérique.
 
En outre, le voyage du Grœnland vers le Labrador est beaucoup moins périlleux que d’autres voyages effectués par les Vikings, comme sur la mer de Barents, et qui sont réellement attestés. Dès lors, s’ils ont pu naviguer sur la mer de Barents, pourquoi n’auraient-ils pas pu aller jusqu’au Labrador ?
 
Dans un premier temps, Erikson aborde le Labrador, désigné sous le nom de markland dans les sagas. Puis, descendant vers le sud, l’expédition atteint le Vinland, c’est-à-dire Terre-Neuve. En fait, ce site ne comporte aucune vigne malgré son paysage verdoyant. Le climat y est trop rude. Si les sagas évoquent des vignes, c’est pour émerveiller les lecteurs et rendre attractif la terre nouvellement découverte. Erikson et ses hommes y passent l’hiver avant de retourner au Groenland.
 
 
Contacts avec les Indiens
 
 
Le frère d’Erikson, Thorvald, part également à la découverte de cette « terre de vignes ». Les Vikings sont les premiers Européens à rencontrer les Indiens, désignés par le terme de Skraelings, les « hommes laids ». Puis, vers 1020, Thorfinn Karlsefni se lance avec trois bateaux emportant cent soixante hommes et femmes ainsi que du bétail vers le Vinland. Le passage du premier hiver est dur, notamment en raison des tensions existant entre les Vikins païens et ceux qui se sont convertis au christianisme. Ils commercent avec les Skraelings, les Amérindiens : des tissus colorés sont échangés contre des fourrures. Mais les relations se dégradent et les Nordiques réalisent l’impossibilité de vivre au Nouveau Monde : ils repartent après trois hivers passés au Vinland, pour ne plus jamais revenir. L’implantation européenne en Amérique, en plein Moyen Age, aura été de courte durée.
 
Le lieu où vécurent les Vikings en Amérique a probablement été découvert sur un site appelé l’Anse-aux-Meadows. En effet, on y a découvert, à partir de 1963, des restes de murs en tourbe de deux mètres d’épaisseur et des restes de pieux de pins enfoncés dans le sol, ce qui est typique de l’architecture des maisons norroises. Surtout, de multiples objets vikings ont été mis au jour : une broche en bronze, une pierre à aiguiser, un peson de fuseau – un anneau de pierre servant à filer la laine –, une aiguille en os, des os de porc, une pierre creuse servant de lampe à huile, une enclume de pierre, des résidus de charbon, témoignant de la présence d’une forge, des copeaux de bois avec des outils en acier qui étaient inconnus des indigènes américains ainsi que la pièce d’un drakkar.
 
Les quelques Scandinaves qui devaient probablement s’être installés ici avec Leifr Erikson n’ont sans doute laissé qu’un petit comptoir. Il est très probable qu’ils soient repartis de leur plein gré car les fouilles n’ont révélé aucun indice de départ précipité. Et puis les maisons bâties ne comportent pas de fondations en pierre, signe que les Vikings parvenus jusque là ne comptaient pas s’installer ici pour une longue période. Le site de l’Anse-aux-Meadows devait donc être une sorte de base avancée.
 
Ainsi, les Vikings furent les premiers européens à fouler le sol américain, près de cinq siècles avant Christophe Colomb. Les peuples scandinaves, en tout cas, furent de véritables explorateurs.
 
 
 
 
 
Aller plus loin :
COHAT, Yves, Les Vikings. Rois des mers, Paris, Gallimard, « Découvertes », 2006.
DUROSSELLE, Geneviève, Célèbres ou méconnus. Les explorateurs de notre planète, Hatier, 1995.
 
 
 
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6 janvier 2008 7 06 /01 /janvier /2008 18:09

L’année 1492 est celle où Christophe Colomb découvre l’Amérique. Elle marque habituellement la fin du Moyen Age et l’avènement de l’époque moderne. Mais le navigateur génois s’inscrivait en plein dans la tradition médiévale. Et l’événement marquait aussi le début des Grandes Découvertes. La découverte de l’Amérique par Christophe Colomb s’inscrit à la fois dans la continuité et la rupture.

 
Le 3 août 1492, deux caravelles, la Pinta et la Nina, et une caraque, la Santa Maria, quittent le port andalou de Palos. L’expédition de Christophe Colomb est lancée. Elle doit voguer vers l’ouest en direction des Indes. Pourtant, Colomb a du batailler pour faire accepter son projet.
 
 
Persuadé d’être arrivé en Chine
 
 
Christophe Colomb est né à Gênes en 1451 mais c’est au Portugal, pays où les marins génois s’illustrent, qu’il parfait sa connaissance de la navigation atlantique, entre 1476 et 1484. C’est en 1484 qu’il présente son grand projet au roi du Portugal Jean II : il a l’intention de rejoindre les Indes non pas en contournant l’Afrique comme le faisaient jusqu’à présent les Portugais, mais en navigant cap vers l’ouest. En effet, depuis le XIIIe siècle, l’idée était admise que la Terre était ronde. Mais le souverain refuse le projet.
 
Colomb quitte Lisbonne. En 1486, il soumet son projet aux Rois Catholiques, Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille. Mais ces derniers refusent aussi. Le marin génois s’acharne à améliorer son argumentation et recherche des personnes qui pourraient l’appuyer. Après de multiples péripéties, les Rois Catholiques acceptent cette fois le projet, en 1492, alors que la Reconquista s’achève [1]. Colomb, s’il revient de son périple, sera fait Grand Amiral de Castille et vice-roi des Indes.
 
Le 3 août donc, l’expédition met d’abord le cap sur les Canaries. De là, les navires voguent vers l’ouest. Mais le voyage est plus long que ce que Colomb avait annoncé à ses équipages. Ceux-ci s’inquiètent, deviennent de plus en plus nerveux, les pilotes réclament un changement de cap. C’est la peur de l’inconnu qui les saisit. Toutefois, Colomb maintient sa route plein ouest.
 
Et, dans la nuit du 11 au 12 octobre 1492, la terre est en vue. Au matin, les hommes posent le pied sur l’île de Guanahani, dans l’archipel des Bahamas. Colomb effectue une reconnaissance des autres îles alentour et découvre Cuba et Haïti, cette dernière étant baptisée Hispaniola. Il est de retour au Portugal le 18 février 1493, persuadé d’avoir rallié l’Asie. Il est fait solennellement Grand Amiral de Castille et vice-roi des Indes.
 Christophe-Colomb-1.jpg
Trois autres voyages sont organisés. L’Amiral repart ainsi le 23 septembre 1493 avec quatorze navires. Arrivé sur place, il se met à la recherche de Catay, la Chine. Il explore Cuba et la Jamaïque. Il s’attend à trouver Cipango, le Japon. Le 30 mai 1498, Colomb débute son troisième voyage en direction de ce qu’il croit toujours être l’Asie. Il s’aventure jusqu’à l’embouchure de l’Orénoque, sur les côtes du Venezuela. C’est alors que l’idée d’un « nouveau monde » émerge. Mais chez Colomb, ce nouveau monde n’est que le prolongement de l’Asie. L’Asie, toujours… Son dernier voyage, il l’effectue en 1503-1504. Il découvre le Honduras, le Costa Rica, Panama. Alors que le monde prend conscience que c’est un nouveau continent qui a été découvert, Colomb restera persuadé d’avoir atteint l’Asie. Il meurt dans cette croyance en 1506.
 
 
Il recherche le paradis terrestre
 
 
La découverte du Nouveau Monde marque la fin du Moyen Age et l’avènement des Temps Modernes. Mais, au fond, si l’on prend en compte ses motivations et ses croyances, Christophe Colomb est un homme de son temps, un homme du Moyen Age. La découverte de l’Amérique s’inscrit aussi dans la tradition médiévale.
 
Colomb est l’héritier de l’époque médiévale d’abord par ses connaissances sur le monde, héritée des Anciens et des savants du Moyen Age. Ainsi, il lit le savant arabe Al-Farghani qui, au IXe siècle, soutenait que chacun des 360° de la Terre mesurait 56 mille, un mille correspondant à 2 164 mètres. Selon ces calculs, la Terre ferait donc, d’après Al-Farghani, 44 000 kilomètres de circonférence, ce qui n’est pas très éloigné de la réalité. Mais Colomb prend un mille pour 1 480 mètres, ce qui l’amène à estimer la circonférence de la Terre à seulement 30 000 kilomètres. Ce faux calcul lui laisse supposer que le voyage par l’ouest est possible car il ne sera pas aussi long que certains le disent.
 
D’autre part, Colomb lit beaucoup l’ouvrage de Marco Polo et retient notamment l’idée de l’immensité des terres d’Asie. Ainsi, il essaie d’évaluer le nombre de degrés occupés par le continent eurasiatique depuis les côtes du Portugal jusqu’au Japon. Il suit pour cela Marin de Tyr qui optait pour 225°. Mais il ajoute 28° correspondant aux terres inconnues de Marin et mentionnées par Marco Polo, ainsi que 30° pour la distance entre le Japon et le continent. Résultat : le continent occupe en fait, selon Colomb, 291°. Donc, par voie maritime, il n’y aura que 69° à traverser.
 
L’une des motivations de Christophe Colomb réside dans la volonté d’étendre la foi chrétienne aux populations nouvelles. Ainsi, le prologue du Journal de bord indique clairement que Colomb veut rencontrer le Grand Khan pour l’amener à se convertir au christianisme. Colomb s’inscrit là en plein dans le contexte de son époque : en 1492, la Reconquista, commencée au Moyen Age, est achevée, et les Juifs ont été expulsés d’Espagne. Il ne restait plus qu’à parachever l’œuvre en convertissant de nouvelles populations. Et, dans la lettre que Colomb écrit à son retour en 1493, on peut lire : « toute la chrétienté doit se réjouir et faire grandes fêtes et rendre grâce à La Trinité […] pour l’agrandissement qui résultera de la conversion de tant de peuples à notre Sainte foi. »
 
Les croyances médiévales aux monstres, qui remonte au moins à Isidore de Séville, sont une réalité chez Colomb. Ce dernier s’attend à découvrir la géographie imaginaire décrite depuis des siècles par différents auteurs. Par exemple, le 4 novembre 1492, il croit comprendre que les indigènes lui parlent d’une région habitée par des cyclopes et des cynocéphales.
 
Mais la découverte qui tient le plus à cœur Colomb est celle du paradis terrestre. Là encore, il s’inscrit dans la tradition médiévale. L’idée chrétienne de l’existence du paradis terrestre, c’est-à-dire du jardin d’Eden préservé du péché originel, remonte au Moyen Age. Elle s’est greffée sur une croyance remontant à l’antiquité selon laquelle à l’ouest existerait un monde étrange, mystérieux, inconnu. Les anciens Égyptiens n’enterraient-ils pas leurs morts à l’ouest du Nil, là où le soleil se couche, là où il meurt ? Ainsi, avec l’amalgame, des auteurs médiévaux ont développer l’idée selon laquelle le jardin d’Eden se trouve à l’ouest. En partant à l’ouest, c’est aussi le paradis terrestre que Colomb va chercher. Et il croit l’avoir trouvé en Amérique : les habitants de cette terre n’éprouvent aucune honte, aucune gêne à être presque nus – comme Adam et Ève ; ou ils échangent volontiers de l’or contre des marchandises de faible valeur, comme si le matérialisme tant dénoncé par le christianisme ne les avait pas atteint…
 
De surcroît, quand Colomb pénètre dans l’embouchure de l’Orénoque, lors de son troisième voyage, il constate que les eaux douces s’avancent très loin dans la mer : c’est le signe que l’on se trouve en présence de l’un des quatre fleuves de l’Eden. Colomb note également qu’en s’approchant de ces terres, « les navires s’élèvent doucement vers le ciel et on jouit d’une plus douce tempérance », signes que l’on touche de près le paradis terrestre.
 
Et plus Colomb découvre de nouvelles terres, plus il recourt à des arguments d’autorité comme pour conformer ses découvertes à ses croyances préétablies. Ainsi, en 1501, il déclare : « Pour l’exécution de l’entreprise des Indes, je n’ai tiré profit ni de la raison, ni des mathématiques, ni des mappemondes, ; simplement ce qu’avait dit Isaïe s’est réalisé. » La posture de Christophe Colomb est donc antiscientifique : au lieu de se plier aux faits et de modifier sa « théorie », il plie les faits pour les adapter à ses croyances.
 
 
Le début des Grandes Découvertes
 
 
En ce sens, la découverte de 1492 s’inscrit dans l’époque médiévale. Mais, en même temps, elle provoque un tel bouleversement qu’elle marque le début d’une nouvelle époque – le commencement de la période moderne est traditionnellement marqué par cette date.
 
En effet, la « découverte » [2] de l’Amérique lance l’ère des Grandes Découvertes, encore que celles-ci avaient déjà commencé avant avec l’exploration des côtes de l’Afrique. Mais pour la première fois, en 1492, toutes les régions du monde sont reliées entre elles : c’est la première véritable mondialisation qui s’ouvre avec l’expédition de Christophe Colomb.
 
De nombreuses autres expéditions suivent celles de Colomb. D’abord pour tenter de trouver un passage pour rejoindre l’Asie. Ensuite, pour exploiter les richesses de la région, en particulier l’or et l’argent. Des colonies se formeront sur le continent américain, principalement espagnoles, portugaises, françaises et anglaises. Surtout, cette mondialisation se traduira par un commerce terrible, celui des esclaves noirs d’Afrique, le fameux commerce triangulaire. Les Indiens d’Amérique également, sont réduits en esclavage.
 
De plus, il ne faut pas oublier que les expéditions nouvelles lancées à partir du XVe siècle ont pu avoir lieu aussi grâce aux progrès de la navigation. Et ces progrès vont encore continuer aux XVIIe et XVIIIe siècles. Des cartes du monde nouvelles seront dressées, permises par les voyages des explorateurs. Une connaissance plus précise du monde va émerger progressivement. Ainsi, 1492 marque bien l’entrée dans la « modernité », dans l’époque moderne. Cet événement constitue donc à la fois une continuité et une rupture : continuité avec la culture médiévale de Colomb ; rupture avec le bouleversement radical des représentations du monde que l’on se faisait jusqu’alors. Ainsi, Todorov, dans son livre [3], a bien vu que c’est la mentalité médiévale de Christophe Colomb qui lui a permis d’ouvrir l’époque moderne.
 
Ainsi, Christophe Colomb est l’héritier des savoirs et des croyances médiévaux. Son entreprise s’inscrit dans l’époque médiévale. Mais elle marque en même temps le début de ce qu’on a appelé les Grandes Découvertes. Finalement, une formule pourrait résumer les explorations de Christophe Colomb : il « aura donc trouvé ce qu’il ne cherchait pas et n’aura jamais su que ce qu’il avait trouvé n’était pas ce qu’il cherchait ». [4]
 
 
 
 

[1] La ville de Grenade était le dernier bastion musulman dans la péninsule Ibérique. Elle tombe en 1492.
 
[2] Le terme découverte connote une vision européocentriste de l’événement. L’Amérique a été peuplée d’abord par les peuples d’Asie qui avaient traversé à pied le détroit de Béring à l’époque où ce dernier était gelé.
 
[3] TODOROV, Tzvetan, La Conquête de l’Amérique, la question de l’autre, Paris, Le Seuil, 1982.
 
[4] BASCHET, Jérôme, « Pourquoi Christophe Colomb est parti en Amérique », in L’Histoire, mars 2005, n° 296, p. 42.
 
 
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10 novembre 2007 6 10 /11 /novembre /2007 09:11
2.JPGL’actualité du communisme est double ce mois-ci. Il y a quatre-vingt dix ans avait lieu la révolution d’Octobre*. Et il y a dix ans, à l’occasion des quatre-vingts ans de cette dernière, la publication du Livre noir du communisme faisait l’état des lieux des crimes perpétrés par les communistes au pouvoir. Dans cet article, nous souhaitons aborder la seconde. Pour souligner l’existence d’un tabou sur les crimes du communisme.
 
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