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3 mai 2009 7 03 /05 /mai /2009 08:19

Lorsque l'on évoque l'ancienne Égypte, l'une des premières images surgissant dans les esprits est celle des pyramides. Pourtant, les anciens Égyptiens n'ont pas bâti ces édifices durant trois mille ans. Et il fallut du temps pour parvenir à construire les premières pyramides « géométriques ».

 

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3 mai 2009 7 03 /05 /mai /2009 08:03

Publié en 1971, cet essai d'« ethno-histoire » rendait compte de la conquête de l'Amérique du point de vue des Indiens. Pour eux, l'arrivée des conquistadors signifia la ruine de leur civilisation et un traumatisme immense.

 

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Published by Léon Cahlinel - dans Classiques
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11 avril 2009 6 11 /04 /avril /2009 17:37

Des années 1070 à 1269, deux dynasties berbères ont régné sur un empire à cheval sur les deux rives du détroit de Gibraltar : les Almoravides puis les Almohades. Ils ont contribué aux progrès de l'Islam dans ces régions.

 

Almoravides et Almohades. Ces noms renvoient à deux dynasties africaines, originaires du Maghreb, qui édifièrent chacune à tour de rôle un empire musulman à l'organisation structurée. Mais ces deux ensembles étatiques n'ont pas duré.

 

 

La carte est extraite de BURESI, Pascal, « Vie et mort des empires berbères », in L'Histoire, novembre 2008, n° 336, p. 73.






































Les Almoravides : à l'origine, des moines-guerriers

 

 

Le Maghreb rassemble les actuels Maroc, Tunisie, Algérie et Libye. La population autochtone, les Berbères, y est présente depuis plusieurs millénaires avant notre ère. Elle se répartit en différents groupes de peuples avec leur art et leur langue. Les Berbères ont été islamisés au VIIIe siècle de notre ère, lors de la conquête arabe. Le Maghreb passe ainsi sous l'influence des califes orientaux, les Omeyyades jusqu'en 750, puis les Abbassides. Cependant, au XIe siècle, l'arabisation et l'islamisation de cette région du monde musulman est très limitée. Les populations urbaines parlent arabe et pratiquent l'islam mais celles des campagnes, des zones de nomadisme et de montagnes conservent, au moins partiellement, leurs langues, leurs traditions et leurs croyances. Ce sont les élites politiques seules qui sont islamisées.

 

Parmi les tribus berbères plus ou moins bien islamisées figurent les Lemtouna. Ces éleveurs, qui nomadisaient dans l'ouest du grand désert, portaient le litham, un voile qui recouvrait la quasi-totalité de leur visage. Ils étaient ainsi désignés sous le nom de « Voilés », ou Lemtouna.

 

Dans les années 1040, l'émir des Lemtouna, Yahya ibn Ibrahim, se rend en pèlerinage à La Mecque. À son retour, il est déterminé à réformer les mœurs des membres de sa tribu en y transposant les pratiques arabes orientales. Il a rencontré à La Mecque un autre Berbère, Abd Allah ibn Yasin, un missionnaire théologien. Avec lui, ainsi qu'avec deux autres chefs lemtouna et quelques autres berbères, Yahya ibn Ibrahim fonde une communauté - ou ribat - dans les îles Tidra. Cette communauté accueille tous ceux qui souhaitent suivre l'enseignement d'Abd Allah ibn Yasin. Une confrérie de moines-guerriers se forme.

 

Entre 1040 et 1070, sous la double direction politico-militaire de Yahya ibn Ibrahim et religieuse d'Abd Allah ibn Yasin, ces moines-guerriers fédèrent autour d'eux les principales forces du Maghreb. Les Almoravides, puisqu'on les appelle désormais ainsi, se lancent ensuite à la conquête du Sahara occidental à partir de 1070.

 

Ils profitent, à ce moment-là, d'un vide politique. Le califat de Cordoue ayant disparu en 1031, l'Afrique du nord est plongée dans le désordre avec des principautés musulmanes qui rivalisent entre elles. Les Almoravides profitent ainsi de cette décomposition pour conquérir de vastes territoires. Dans les années 1070-180, ils prennent les principales villes du Maroc actuel. En juin 1086, ils franchissent le détroit de Gibraltar pour porter secours aux musulmans d'Espagne, qui se trouvent dans une situation critique depuis la prise de Tolède, en 1085, par les armées chrétiennes. En octobre, ils battent ces dernières. Les Almoravides parviennent ainsi à se constituer un empire aux dépens des multiples principautés musulmanes.

 

 

Un « empire des deux rives » à l'organisation décentralisée

 

 

En 1090, la construction étatique est achevée : les Almoravides ont fondé ce qu'on appelle « l'empire des deux rives », puisqu'il s'étend des deux côtés du détroit de Gibraltar, en péninsule Ibérique et au Maghreb. Cet empire dispose d'une capitale, Marrakech, fondée en 1071, et d'un souverain, Yusuf ibn Tashfin qui règne de 1072 à 1106. Cet empire prône le jihad - la « guerre légale » - contre les chrétiens ainsi qu'une réforme des mœurs. Il s'appuie sur le malékisme qui est une école juridique se caractérisant par sa rigueur morale et par l'importance accordée aux docteurs de la loi : cela se traduit par exemple dans le fait que ceux-ci valident par des fatwas - des avis juridiques - les décisions du souverain.

 

Cette réforme religieuse se rattache à l'autorité du calife abbasside de Bagdad. Le Maghreb et Al-Andalus se placent ainsi sous l'autorité suprême de ce dernier et les Almoravides tirent une légitimité de cette dépendance vis-à-vis du pouvoir central abbasside. Ainsi, le prince almoravide prétend diriger une portion du territoire de l'islam - le Maghreb et Al-Andalus.

 

L'empire almoravide est très décentralisé, composée d'une vingtaine de provinces. Chaque gouverneur de province possède l'ensemble des pouvoirs régaliens : justice, guerre légale et fiscalité. Ils sont responsables de toutes leurs décisions. Cette construction étatique, les Almohades vont en hériter.

 

Car l'empire almoravide entre rapidement en décomposition. D'abord parce que les Andalous supportent mal le puritanisme des Almoravides. La conception almoravide de la religion n'est pas adaptée à la péninsule Ibérique musulmane. Aussi, beaucoup de chefs musulmans vont jusqu'à former des alliances avec les princes chrétiens pour renverser les Almoravides. En Espagne, la Reconquista reprend.

 

Au Maghreb, dans les années 1120-1130, les Berbères masmuda, des montagnards de l'Atlas, se soulèvent contre l'empire almoravide, à l'appel de Mohammed ibn Toumert. Ce sont les futurs almohades. Ainsi, l'empire almoravide s'écroule progressivement, sous les coups des chrétiens, au nord, dans la péninsule Ibérique, et des Almohades, dans le Maghreb. Le dernier souverain meurt en 1147.

 

 

Les Almohades : les « réformateurs »

 

 

C'est un réformateur religieux, Mohammed ibn Toumert, qui, revenu d'Orient, entend réformer les mœurs et renverser les Almoravides qu'il considère comme impies. N'ayant pu convaincre les habitants des villes où il est passé, il se fait finalement adopter par les Berbères montagnards de l'Atlas. À partir de 1125, ces Berbères, appelés Al Mowahidoun - les « réformateurs » -, nom qui a donné Almohades, sortent de leur vallée d'origine pour conquérir des territoires. En 1130, Abd el Moumen, le successeur de Mohammed ibn Toumert, lance ses troupes à l'assaut du Maroc actuel. En 1147, les Almohades s'emparent de Marrakech où s'est éteint le dernier prince almoravide. En 1159-1160, ils achèvent la conquête de l'Afrique du nord par la prise de Tunis. Puis les Almohades débarquent en 1160 dans la péninsule Ibérique où ils bloquent la Reconquista. Abd el Moumen meurt en 1163.

 

Les Almohades constituent un empire lui aussi à cheval sur les deux rives du détroit de Gibraltar. L'organisation étatique de leurs prédécesseurs almoravides les aide beaucoup. D'ailleurs, des éléments de continuité existent : les Almohades installent, eux aussi, leur capitale à Marrakech ; et comme les Almoravides, ils entendent mettre en place une réforme religieuse.

 

Mais deux différences importantes sont à relever entre ces deux empires. La première réside dans le rapport au califat abbasside. Si les Almoravides se sont soumis à l'autorité du calife de Bagdad, les Almohades, au contraire, entendent affirmer leur prééminence sur toutes les autres parties du monde musulman. En effet, pour Abd el Moumen, il s'agit de refonder dans le Maghreb, l'empire originel de l'Islam. Il rejette donc la suzeraineté des Abbassides. Les souverains almohades porteront désormais le titre de calife [1] à part entière.

 

La seconde différence avec l'empire almoravide est que celui des Almohades est très centralisé. Les gouverneurs perdent ainsi leur autonomie. Ils sont recrutés parmi la nombreuse descendance d'Abd el Moumen.

 

L'empire almohade est confronté à la reprise de la Reconquista. Dans le cadre de ces affrontements, il pratique expulsions et réductions en esclavage. Ainsi, les mozarabes, ces chrétiens d'Al-Andalus, sont exilés au Maghreb ou fuient en Espagne chrétienne. Les Juifs sont contraints de porter, dès la fin du XIIe siècle, des vêtements de couleur jaune.

 

Le tournant se situe le 16 juillet 1212 : ce jour-là, à la bataille de Las Navas de Tolosa, les armées chrétiennes écrasent les Almohades. [2] La Reconquista franchit une étape décisive. L'Islam andalou est submergé. Dès 1229, les Almohades ne règnent plus sur la péninsule Ibérique. En outre, l'Ifriqiya - la Tunisie actuelle - s'émancipe du pouvoir almohade. Celui-ci voit son territoire se réduire rapidement. Au Maroc même, une tribu berbère, les Beni Merine, contestent aussi la souveraineté des Almohades. En 1269, les Mérinides prennent Marrakech : c'est la fin de la dynastie almohade.

 

De ces deux dynasties berbères, il faut retenir leur aptitude à avoir organisé un ensemble étatique sur l'ensemble d'Al-Andalus et du Maghreb - « l'empire des deux rives » des Almoravides - et leur rôle décisif dans l'arabisation et l'islamisation des tribus berbères. Elles contribuèrent également à la diffusion de l'Islam sur le pourtour méditerranéen.

 

 

 

 

 

Aller plus loin :

BURESI, Pascal, « Vie et mort des empires berbères », in L'Histoire, novembre 2008, n° 336, pp. 70-75.

GABRIELI, F. (dir.), Maghreb médiéval. L'apogée de la civilisation islamique dans l'Occident arabe, Aix-en-Provence, Edisud, 1991.

LARAOUI, A., L'Histoire du Maghreb. Un essai de synthèse, Casablanca, Centre culturel, 1995.

LUGAN, Bernard, Histoire du Maroc des origines à nos jours, Paris, Librairie académique Perrin, 2000.

 

 



[1] Le calife est un chef religieux et politique et est considéré comme le successeur de Mahomet. Les califes omeyyades régnèrent à Damas de 661 à 750 puis à Cordoue de 756 à 1031. Les Abbasside, à Bagdad, de 750 à 1258. Mais dès 809, des califats dissidents émergent, comme celui des Fatimides, apparu d'abord au Maghreb puis installé en Égypte.

 

[2] Cf. 1212 : la bataille de Las Navas de Tolosa

 

 

 

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4 avril 2009 6 04 /04 /avril /2009 18:22

Le mois dernier les députés ont adopté une mesure visant à interdire la vente d'alcool aux mineurs. Aux Etats-Unis, dans les années 1920, c'est l'ensemble du commerce de l'alcool qui était interdit à toute la population américaine. Avec les conséquences néfastes qui en ont découlé. L'exemple de la Prohibition est l'un des plus éloquents pour souligner les dangers d'une mauvaise intervention de l'Etat dans la vie économique.

 

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1 janvier 2009 4 01 /01 /janvier /2009 09:03

France 2 diffuse en ce mois de janvier un téléfilm sur l'assassinat d'Henri IV. Cet assassinat fut l'œuvre d'un individu isolé, François Ravaillac, qui, comme d'autres de ses contemporains, ont cru voir dans le roi de France un tyran. Et qui a baigné dans une époque où se diffusaient des doctrines légitimant le tyrannicide.

 

Certaines dates de l'histoire sont extrêmement connues : 52 av. J.-C., 1515, 1789, 1830, 1848, 1958... Le 14 mai 1610 en fait partie. Ce jour-là était assassiné Henri IV. Enquête sur un meurtre.

 

 

De nombreux « Ravaillac en puissance »

 

 

Ce vendredi 14 mai, à seize heures, le carrosse du roi est arrêté rue de la Ferronnerie : deux charrettes occupent toute la largeur du passage et tentent, tant bien que mal, de se ranger sur les côtés pour laisser passer le véhicule royal. C'est à ce moment que surgit un homme, un couteau à la main : il s'élève à hauteur d'Henri IV en posant le pied sur une roue du carrosse et plante, à deux reprises, son couteau dans la poitrine du monarque. Ce dernier s'effondre immédiatement et décède presque sur-le-champ. On s'empare aussitôt du meurtrier. Il s'appelle François Ravaillac.

 

Ce n'est pas la première fois que l'on s'en prend physiquement au roi. Henri IV fut victime d'une vingtaine de tentatives de meurtre dans sa vie. Par exemple, le 27 août 1593, un nommé Pierre Barrière est arrêté pour avoir voulu assassiner le roi. Il est condamné au supplice qui sera celui de Ravaillac. Le 27 décembre 1594, Jean Chastel, qui s'est glissé parmi les gentilshommes suivant Henri IV, se précipite sur ce dernier à la première occasion mais ne parvient qu'à le blesser à la lèvre. Arrêté, il est condamné, lui aussi, à l'écartèlement. Le 19 décembre 1605, alors qu'il passe à cheval sur le Pont-Neuf, Henri IV est jeté à terre par un homme qui brandit un poignard. Il s'appelle Jacques des Isles. Un nommé Ridicauwe, un dominicain flamand, est arrêté lui aussi pour avoir projeté, à plusieurs reprises, de tuer le roi. Au total, Henri IV subit en moyenne un attentat par an sous son règne.

 

À l'époque où règne Henri IV, la France venait de sortir des guerres de religion [1], terrible guerre civile au cours de laquelle catholiques et protestants s'entretuèrent, dans un déchaînement des passions religieuses, mais aussi à une période de faiblesse de l'autorité royale. La Ligue, formée en 1576, regroupait les catholiques intransigeants. Le roi Henri III avait décidé de suivre les Politiques, ces catholiques en faveur du compromis. Assassiné en 1589 par un moine fanatique, Jacques Clément, c'est Henri de Navarre qui était devenu l'héritier du trône. Mais il était protestant... Il reconquit son royaume par les armes, à la tête des troupes protestantes, puis abjura le protestantisme le 25 juillet 1593 avant de se faire couronner à Chartres le 27 février 1594. Mais il fallut attendre le 17 septembre 1595 pour que le pape donne son absolution.

 

Et pourtant, malgré cela, les tentatives pour assassiner le roi furent nombreuses. Pourquoi ? Il existait de nombreux « Ravaillac en pensée », « de cœur » ou « en puissance » pour reprendre les expressions de Roland Mousnier. Beaucoup s'attendaient à ce qu'il arrive malheur  à Henri IV.

 

 

Tyran d'exercice et tyran d'usurpation

 

 

Pour comprendre, il faut d'abord replonger dans les textes liés à la pensée politique depuis l'antiquité jusqu'aux temps modernes. Aristote, dans son Éthique à Nicomaque, oppose la tyrannie, gouvernement corrompu, celui d'un mauvais roi, à la royauté. Il soutient que la tyrannie dure en général peu de temps car les sujets en viennent toujours à comploter contre le tyran, lequel finit par être tué. L'antiquité chrétienne soutenait que la mort violente infligée au tyran l'est par Dieu. Cela voulait dire que le tyran serait bien puni, à un moment ou à un autre. Donc, qu'il ne fallait pas chercher à lui résister. Tertullien, dans son Apologétique, explique qu'un chrétien ne doit pas chercher à résister au tyran, car résister au tyran, c'est résister à l'ordre établi voulu par Dieu. Jésus Christ lui aussi a souffert la Passion, sans se plaindre.

 

Le Moyen Age vit renaître, au XIIe siècle, les grandes théories sur le tyrannicide. En 1159, Jean de Salisbury, dans son Policraticus, distingue deux types de tyran : le tyran d'usurpation et le tyran d'exercice. Le premier s'est emparé du pouvoir de manière totalement illégale, il ne devait pas accéder au pouvoir. Le second est le souverain légitime mais sa pratique du pouvoir est devenue tyrannique. Jean de Salisbury explique que les deux tyrans doivent être mis à mort parce qu'ils sont coupables de crimes de lèse-majesté divine : ils violent les lois voulues par Dieu. Saint Thomas d'Aquin, dans son De Regimine principum, ne fait pas cette distinction mais se montre très réservé sur l'attitude à adopter vis-à-vis du tyran. Il faut le tolérer dans la mesure du possible. S'il doit être renversé, c'est seulement par l'action des représentants du peuple. Sinon, les sujets doivent s'en remettre à Dieu : c'est l'idée déjà défendue par Tertullien selon laquelle il ne faut pas résister à l'ordre établi. Le professeur de droit pisan Bartole, au XIVe siècle, admet aussi que seuls les magistrats de la cité sont habilités à juger et à condamner le tyran. Nulle part il ne parle de l'action d'une personne privée.

 

Au XVIe siècle, les pensées protestante et catholique s'intéressèrent aussi au tyrannicide. Le calvinisme soutenait l'idée déjà défendue par Tertullien, à savoir que toute puissance venant de Dieu, il faut donc obéir même aux tyrans, lesquels peuvent être une punition envoyée sur les hommes par le Seigneur. Cependant, Calvin affirmait qu'une personne pouvait tuer un roi si ce dernier, par ses actes, violait les principes de Dieu. Mais cette personne devait recevoir sa mission spéciale de Dieu lui-même. Les théologiens catholiques, eux, déniaient tout droit à des particuliers de tuer le tyran. Mais ils ne disaient rien au sujet du cas où un particulier recevrait sa mission du Seigneur.

 

Mais quand, en 1584, Henri de Navarre, prince protestant, devint l'héritier du trône de France, les catholiques défendirent la souveraineté et les droits du peuple contre les rois, tandis que les protestants affirmèrent la primauté de la majesté et de l'inviolabilité de la personne royale. Un Ligueur, Jean Boucher, reprend ainsi la distinction entre tyran d'usurpation et tyran d'exercice. Le premier peut être assassiné par un particulier. En ce qui concerne le second, ce sont d'abord les magistrats qui doivent se prononcer. Quand ils ont déclaré le souverain coupable, à ce moment-là, même un simple particulier peut le tuer. Toutefois, si les magistrats sont empêchés d'agir, alors la révolte publique est légitime. Le soulèvement peut se justifier aussi si le souverain est un hérétique. Jean Mariana, un Espagnol, publie De rege et regis institutione dans lequel il assimile Jacques Clément, le meurtrier d'Henri III, à l'instrument de Dieu. Il affirme aussi que n'importe qui pouvait tuer le tyran d'usurpation. Enfin, il explique que, dans le cas du tyran d'exercice, il faut d'abord le supporter, ensuite lui faire des remontrances, puis le condamner s'il persiste dans la tyrannie. Et si l'exécution ne peut se faire dans les formes, alors chaque individu peut l'assassiner.

 

Toutes ces doctrines sur le tyrannicide étaient propagées dans les chaires et par des pamphlets. Elles fonctionnèrent bien comme l'ont montré l'assassinat d'Henri III et les nombreuses tentatives de meurtre sur Henri IV jusqu'à celle, réussie, de Ravaillac. Mais ce n'était pas suffisant. Ces théories disaient : il est permis de tuer un tyran. Une autre condition devait donc exister : que le roi de France, Henri IV, soit lui-même considéré comme un tyran.

 

 

Henri IV, le tyran

 

 

Plusieurs faits contribuèrent à véhiculer, dans une partie de l'opinion, l'idée qu'Henri IV était un tyran. D'abord, sa légitimité n'était pas évidente pour tout le monde. En effet, certains doutaient de la sincérité de sa  conversion au catholicisme. Il avait nommé le duc de Bouillon, un protestant, maréchal de France, accueilli plusieurs huguenots en son Conseil et n'avait rien fait pour restaurer la liberté de culte en Béarn. Donc, puisque la conversion du roi n'était pas sincère, il était resté un hérétique et il ne pouvait donc pas être le roi de France. En conséquence, en occupant le trône, il était un usurpateur. Et il est permis à chaque particulier de tuer les tyrans d'usurpation.

 

Ensuite, la politique étrangère du souverain faisait émerger des doutes quant à la sincérité de sa conversion. Après cette dernière, Henri de Navarre avait déclaré la guerre contre la très catholique Espagne le 17 janvier 1595, et a conclu une alliance avec l'Angleterre protestante en 1596. Malgré la paix de Vervins conclue entre l'Espagne et la France en 1598, Henri IV poursuivit sa politique d'hostilité envers le roi d'Espagne et d'entente avec les protestants.Il contribua très fortement, en particulier, au succès, pour les Provinces-Unies, de la Trêve de Douze Ans conclue en 1609 : cette Trêve permettait aux Provinces-Unies, protestantes, de gagner leur indépendance et empêchait la pratique du culte catholique sur leur territoire. Même si cette politique étrangère n'était pas différente de celle des prédécesseurs d'Henri IV, et même si elle visait à contenir la puissance des Habsbourg qui, par leurs possessions, encerclaient littéralement la France, certains contemporains jugèrent tout de même scandaleux que le roi de France apporte son soutien à des hérétiques contre des catholiques. Cela prouvait, à leurs yeux, que la conversion d'Henri IV n'avait pas été sincère. Un hérétique était sur le trône de France, c'est-à-dire un usurpateur. De ce fait, un simple particulier pouvait le mettre à mort lui-même.

 

De surcroît, l'édit de Nantes du 13 avril 1598 n'arrangea pas la réputation du souverain dans l'esprit des « bons catholiques ». Pourtant, cet édit, qui organisait la cohabitation des protestants et des catholiques dans le royaume de France, était plutôt favorable aux catholiques qu'à la religion prétendue réformée. En effet, le catholicisme était restauré partout tandis que le protestantisme n'était autorisé qu'en certains endroits, ce qui voulait dire qu'il était interdit partout ailleurs. Mais pour les « bons catholiques », un bon roi aurait obtenu la conversion des huguenots, ou bien il les aurait contraints à l'exil. Grâce aux avantages accordés aux protestants, ces derniers formaient presque un Etat dans l'Etat, chose insupportable pour les intransigeants. Selon ces derniers, les catholiques pouvaient se sentir en danger alors qu'Henri IV ne faisait rien. Les sujets étaient donc menacés et pouvaient, en conséquence, faire périr le tyran. De plus, Henri IV montrait par là qu'il était resté un hérétique, et donc, ses droits à la Couronne étaient nuls. Henri était donc un tyran d'usurpation. N'importe qui avait le droit de la tuer...

 

Enfin, par d'autres actes Henri IV est passé, pour certains, pour un tyran. Sa politique fiscale a été mal accueillie, et était devenue plus rigoureuse à partir de 1604. L'édit de la Paulette [2] mécontenta les princes et les gentilshommes, mais aussi les dévots qui y voyaient un signe d'impiété, laquelle est une marque essentielle de la tyrannie. En violant les « libertés » traditionnelles, en accroissant la pression fiscale, Henri IV est passé pour un tyran.

 

 

Écartelé par quatre chevaux

 

 

C'est dans cet univers où se diffusaient des doctrines légitimant le tyrannicide et où Henri IV, selon ces doctrines, a pu passer pour un tyran, qu'a baigné François Ravaillac. Né à Angoulême en 1578, il fut élevé par une mère très pieuse. Il a fait partie, un temps, de l'ordre des Feuillants - un ordre issu de celui de Cîteaux -, mais il en est rejeté en raison de ses visions. Celles-ci se manifestaient, par exemple, par la multiplication des images d'hostie autour de lui. Il se sentit bientôt investi par Dieu de la mission d'assassiner le « tyran ». Le 27 décembre 1609, déjà, Ravaillac se mit à courir après le carrosse royal pour tuer le roi mais les valets l'en empêchèrent.

 

Quand il frappa Henri IV le 14 mai 1610, il était persuadé de bien agir. Le roi ne convertissait pas les gens de la religion prétendue réformée, il voulait faire la guerre au pape. Or, le pape est le lieutenant de Dieu sur terre. S'attaquer au pape est donc un blasphème et ne pas chercher à frapper le roi aurait été un crime envers Dieu. En outre, l'édit de Nantes, à ses yeux, comme aux yeux de beaucoup d'autres, était mauvais.

 

Ravaillac était un excellent catholique, très instruit de sa religion. D'ailleurs, lors de ses interrogatoires, il se repentit d'avoir tué le roi et expliqua qu'il croyait agir pour Dieu. Il dit encore qu'il espérait que ce dernier lui ferait grâce de l'Enfer pour cette raison. Les juges soupçonnaient un complot, imaginant que Ravaillac n'était que le bras armé de l'Espagne, par exemple. Ils exhortèrent Ravaillac à avouer qui étaient ses complices. Mais, malgré la torture, l'assassin maintint fermement avoir agi seul. Le 27 mai 1610, il fut condamné à mort.

 

Le même jour, il est amené devant la cathédrale Notre-Dame. Là, devant une foule furieuse, il fait amende honorable. Puis il est conduit en place de Grève. Sur son passage, la foule crie : « Traître ! », « Parricide ! ». Une fois arrivé, son supplice commence. Son bras gauche, celui qui a tenu le couteau, est brûlé au soufre enflammé. Ensuite, il est tenaillé aux mamelles, aux bras, aux cuisses et aux jambes. De l'huile bouillante, du plomb fondu, de la résine bouillante sont jetés sur ses plaies. Malgré ces souffrances, il nie toujours avoir eu le moindre complice. Enfin, Ravaillac est écartelé par quatre chevaux. La suite nous est racontée par Pierre de l'Estoile : « Aussitôt qu'il fut mort (car il expira à la deuxième ou troisième tirade des chevaux, pour ce qu'il n'en pouvait presque plus, quand on l'y appliqua), le bourreau, l'ayant démembré, voulut en jeter les membres dans le feu. Mais le peuple se ruant impétueusement dessus, il n'y eut fils de bonne mère qui n'en voulût avoir sa pièce, jusques aux enfants qui en firent du feu aux coins des rues. Quelques villageois même d'alentour de Paris, ayant trouvé moyen d'en avoir quelques lopins et entrailles, les traînèrent brûler jusques en leurs villages. »

 

L'assassinat d'Henri IV fut le deuxième régicide en vingt et un ans. En 1757, le roi de France sera de nouveau victime d'un attentat, en la personne de Louis XV. Mais l'institution monarchique résistera encore. C'est un autre régicide qui marquera la mort, physique, de la royauté en France : celui de Louis XVI, le 21 janvier 1793...

 

 

 

 

 

Aller plus loin :

CORNETTE, Joël, Histoire de la France : l'affirmation de l'Etat absolu. 1515-1652, Paris, Hachette, « Carré histoire », 2000.

MOUSNIER, Roland, L'assassinat d'Henri IV, Gallimard, « Trente journées qui ont fait la France », 1964.

 

 

 


[1] Cf. La paix de Saint-Germain

 

[2] La Paulette fut instituée en 1604 : contre le paiement d'un droit annuel correspondant au 1/60e de son prix d'achat, le détenteur d'un office pouvait le transmettre ou le vendre. Un office était une charge de police (administration), de justice ou de finance confiée par le roi à un particulier.

 

 

 

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1 janvier 2009 4 01 /01 /janvier /2009 08:55

Le pharaon Aménophis IV, l'époux de la célèbre Néfertiti, est le responsable d'une véritable révolution dans la religion égyptienne : il a en effet voulu instaurer un culte monothéiste, remplaçant une religion polythéiste comprenant des centaines et des centaines de divinités. Qui était-il ? Quelles raisons l'ont poussé à faire cette révolution ? Quelles conséquences celle-ci a-t-elle eu sur l'Égypte ?

 

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5 décembre 2008 5 05 /12 /décembre /2008 17:57

Quel est le point commun entre les anciens Égyptiens, Descartes, Rousseau et Baudelaire ? La préhistoire du freudisme pourrait-on répondre. Car, chacun de leur façon, ils ont annoncé la révolution freudienne de la fin du XIXe siècle.

 

Que peut-il bien y avoir de commun entre les anciens Égyptiens et le poète Baudelaire ? Entre Descartes, Rousseau et Mesmer ? Ou encore entre Spinoza et Nodier ? A priori, rien. Et pourtant. Chacun à leur manière, ils ont, en leur temps, annoncé le freudisme. [1] C'est-à-dire autant la pratique psychanalytique que la théorie de l'inconscient.

 
Puységur pratique un traitement par la parole

   

On sait que Freud a d'abord pratiqué l'hypnose. De ce point de vue, l'une des annonces lointaines de la psychanalyse se trouve être le mesmérisme. Il s'agit d'une doctrine qui supposait l'existence d'un fluide animal dans le corps humain et dont la mauvaise répartition était la cause de toutes les maladies. Franz Anton Mesmer (1734-1815), d'où vient le nom de cette doctrine, prétendait pouvoir rééquilibrer ce fluide à l'aide d'un aimant. Il est l'ancêtre des hypnotiseurs.

 

Les malades étaient disposées autour d'un baquet d'eau sur laquelle flottait de la limaille de fer et d'où émergeait une tige de fer. Mesmer apaisait ses patients en leur touchant les mains, le front et en faisant certains gestes rapides.

 

Mais c'est un disciple de Mesmer qui, au XVIIIe siècle, annonce mieux encore la cure psychanalytique. Le marquis de Puységur (1752-1825) était un colonel d'artillerie. Lui aussi prétendait guérir des malades. Par des attouchements ou grâce à des objets, il faisait tomber ses patients dans un « état magnétique ». Apparemment endormi, le malade se mettait alors à converser avec lui, lui décrivant l'origine et l'évolution de sa maladie et prédisant le moment de sa guérison. À son réveil, il ne se souvenait plus de rien. Ainsi, près de cent ans avant Freud, le marquis de Puységur pratiquait déjà une forme de cure par la parole. Or, la thérapie par la parole est le fondement même de la pratique des psychanalystes.

 

Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, Freud côtoie deux grands hypnotiseurs, Charcot et Bernheim. Le premier, professeur à Paris, avait recours à l'hypnose afin de reproduire chez ses patients les symptômes de l'hystérie avant de les faire disparaître définitivement. Freud, au début de sa carrière, pratiqua l'hypnose.

 

Mais il en perçut assez vite les limites. Les patients peuvent être réfractaires et la durée des effets est brève. Surtout, l'hypnose ne permettait pas, pour Freud, d'atteindre les phénomènes inconscients qu'il pressentait. Mais même cette idée d'inconscient n'est pas neuve.

Leibniz et les « pensées volantes »

  

L'idée d'inconscient est présente, sous de multiples formes, dans la philosophie occidentale depuis Descartes (1591-1650). Ce dernier a voulu explorer l'intériorité de l'individu. En 1649, il publie son Traité des passions dans lequel il défend la nécessité de connaître ses passions, ou les affections de l'âme, en vue du bonheur. Les passions, selon lui, sont le résultat des mouvements involontaires de la mécanique corporelle et sont subies par l'âme. Ces mouvements involontaires sont donc le signe de l'existence de certaines forces qui échappent au contrôle du sujet. Ainsi, chez Descartes, s'il n'y a pas une idée d'inconscient clairement formulée, on trouve du moins une zone de « pénombre » ou de « clair-obscur » qui peut faire dire au sujet, finalement : « je ne suis pas toujours au clair avec moi-même, mais au moins, je peux le savoir et l'énoncer clairement. » [2]

 

Leibniz (1646-1716) quant à lui, pense que la perception consciente est la somme de petites perceptions. Ainsi, le bruit de la mer est clair mais il est le résultat du bruit des vagues et des gouttes d'eau, qui ne l'est pas. Des éléments inconscients prennent ainsi part à des phénomènes conscients. D'autre part, Leibniz parle des « pensées volantes » qui sont des images qui traversent notre esprit indépendamment de notre volonté. N'annonce-t-il pas le principe freudien des libres associations selon lequel le patient, pendant la cure, doit parler au psychanalyste de toutes les idées qui lui viennent à l'esprit ?

 

Selon Spinoza (1632-1677), tous les événements sont soumis à un strict déterminisme dans la mesure où tout découle de Dieu, qui est la seule substance. Le libre-arbitre est une illusion. L'homme du commun est animé par des désirs, ce que Spinoza baptise le conatus : c'est une puissance obscure qui est à l'origine d'un comportement passionnel, superstitieux et fanatique. « Nous ne tendons par vers une chose parce que nous la jugeons bonne mais nous la jugeons bonne parce que nous tendons vers elle » écrit Spinoza. La conscience est donc secondaire. C'est le premier genre de connaissance.

 

Mais la possibilité de se libérer de l'emprise de ses passions existe affirme Spinoza. Pour cela, il faut apprendre à déduire selon des méthodes mathématiques, rationnelles, méthodes grâce auxquelles le sujet pourra s'affranchir de ses passions. C'est le deuxième genre de connaissance. Le troisième genre, le plus élevé, consiste pour l'individu à voir chaque chose découler de la nature divine.

 

Il existe ainsi de faux et de vrais sentiments. Les premiers - honte, tristesse, crainte - entraînent une diminution de la capacité d'agir. Les seconds sont la joie, l'amour des idées vraies. Le vrai bien s'appuie donc sur l'extension de la connaissance. La joie est l'aboutissement de la connaissance. Nous connaissons tous des passions tristes - deuils, accidents... - mais il est possible de les dépasser.

 

Ainsi, un cheminement peut se faire d'un état de servitude à la liberté de la raison, d'un état de tristesse à un état de joie. Ce cheminement peut être mis en parallèle avec la cure analytique qui vise aussi, pour le patient, à sortir d'un état de mal-être pour aller mieux.

 

En plein siècle des Lumières, Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) remet en question la définition de l'homme comme un être raisonnable, purement rationnel. À l'état de nature, l'homme est bon. C'est la société qui le corrompt. Il est perfectible mais de cette perfectibilité, il en tire le mal. Celle-ci n'est donc pas un progrès mais une dénaturalisation. Un salut existe pourtant, individuel : l'éducation. Ainsi, l'enfance est une des clefs de compréhension de l'adulte pour Rousseau, une « archive de la condition humaine ». [3] Le lien avec la psychanalyse est clair : Freud avait dit que « l'enfant est le père de l'adulte », dans le sens où le développement de l'enfant conditionne beaucoup la vie plus tard. La névrose, à laquelle s'est beaucoup intéressée Freud, est un ensemble de symptômes traduisant l'existence d'un conflit psychique remontant, notamment, à l'enfance de l'individu.

 

 2000 ans avant Freud, l'interprétation des rêves

 

Mais les précurseurs de Freud remontent aussi jusqu'à l'antiquité. Ainsi, pour les anciens Égyptiens, le rêve était un moyen de communiquer avec les morts et constituait une révélation de la vérité. Ainsi, si une personne se voyait morte en rêve, cela annonçait la vie éternelle. En revanche, si un homme se voyait dans son lit en train de brûler, c'était un mauvais signe : sa femme allait partir. Beaucoup d'Égyptiens consultaient même des spécialistes pour qu'ils rêvent à leur place. [4] Vers 300 av. J.-C., l'interprétation des rêves était très répandue... et ce, plus de 2000 ans avant Freud !

 

Dans le Moyen Age chrétien, les songes sont, croit-on d'abord, envoyés par Dieu. [5] Puis on imagine qu'ils revêtent une dimension magique, voire satanique. Le mot cauchemar vient du vieux français « cocher » qui signifie « chevaucher ». Or, le rêveur en proie à un cauchemar est chevauché par le démon... Mais toujours est-il que le rêve est étranger au rêveur, il est le produit d'un « autre ». On sait qu'avec la psychanalyse, le rêve, loin d'être le fruit d'un étranger au rêveur est au contraire la manifestation de son inconscient : autrement dit, rêve et rêveur sont intimement liés. Mais la construction de ce lien entre les deux avait déjà été bien amorcée tout au long du XIXe siècle.

 

Dans le premier XIXe siècle, la réflexion théologique, dans un contexte où les autorités cherchent à réprimer les pratiques ancestrales d'interprétation des rêves, jugées arriérées, est peut-être la première à relier le rêveur à son rêve : elle insiste en effet sur la responsabilité morale de celui-là sur la nature de ses songes : mauvaises pensées traversant l'esprit, images érotiques trottant dans la tête...

 

Une première rupture se produit dès 1802 avec le Rapport du physique et du moral du docteur Cabanis. Le rêve a des origines organiques, c'est-à-dire des causes liées à l'environnement immédiat du dormeur : une couverture trop épaisse, le froid, le ronflement du voisin, un bruit nocturne ou encore un repas trop copieux provoquent les rêves. Cette thèse est répandue par Alfred Maury dans son ouvrage publié en 1862 et intitulé Le Sommeil et les rêves. Cette fois, le rêve et son rêveur son bien liés.

 

Puis une seconde rupture intervient lorsque son reliés rêves et maladies. L'idée se développe que les premiers annonceraient les secondes. Les patients racontent leurs rêves au médecin qui peut ainsi, une fois la maladie déclenchée, émettre un diagnostic ou un pronostic. Cette théorie est défendue en 1816 par Moreau de Sarthe dans son article « Rêve » du Dictionnaire des sciences médicales. Là encore, le lien entre le dormeur et le rêve est de nature organique.

 

Une troisième étape arrive lorsque, dans les asiles, en écoutant les histoires délirantes des malades, les médecins notent l'analogie entre ces récits et les rêves. Cette étape est décisive car, cette fois il est question du psychisme : l'origine du rêve résiderait dans l'esprit. Cette fois, la nature du rapport entre le rêveur et le songe n'est plus organique mais psychique. Avant Freud, le rêve a trouvé sa véritable place.

 


Le rêve : le lieu d'un autre moi

 

Cette conception psychologique comporte deux aspects, l'un négatif, l'autre positif. Le négatif révèle deux inconvénients : d'une part, le rêve est considéré comme un symptôme des prémices de la folie ; d'autre part, chez le malade, le rêve est la folie. En somme, ne pas rêver serait un signe de bonne santé.

 

Le second aspect, positif, est souligné par Moreau de Tours, un aliéniste qui, en 1845, publie Du haschich et de l'aliénation. Ce livre lui a été inspiré par un voyage effectué en Égypte et en Asie Mineure où il a vu des hommes en parfaite santé mentale connaître des hallucinations. Ceci lui a donné l'envie de vivre ces hallucinations lui-même et d'atteindre le rêve par la consommation de drogue. S'adressant à ses lecteurs, Moreau de Tours écrit : « Faites comme moi, prenez du haschich, expérimentez par vous-mêmes. » [6] Autrement dit, il invite à l'introspection, à la découverte de soi-même, comme si les hallucinations parlaient de soi-même. Or, il y a identité entre le délire et le rêve. Le rêve doit donc parler aussi de soi...

 

Dès lors, se produit une révolution dans le regard porté sur ce dernier. Le rêve parle au rêveur de lui-même ! Ainsi, Jules Renard et Edmond de Goncourt, dans leurs journaux intimes, parlent de leurs rêves comme d'une « malle aux souvenirs ». Charles Nodier, dans un article publié le 18 février 1831 dans la Revue de Paris et intitulé « De quelques phénomènes du rêve », affirmait qu'analyser son rêve provoquait une blessure.

 

Le rêve est une mise à nu de soi, une mise à nu parfois douloureuse. Comment, par exemple, une fois éveillé, peut-on accepter le plaisir que l'on a eu grâce à des rêves inavouables ? Comment avoir une bonne image de soi lorsque, en rêve, on a commis de lourdes fautes ? Le rêve est donc un autre monde, le lieu d'un autre moi, un double moi... Ainsi, une élite d'intellectuels a frôlé la découverte que Freud fera plus tard, celle de l'inconscient. Elle annonce déjà la psychanalyse en comprenant que le rêve a son propre langage pour parler du « moi ».

 

Même si vraisemblablement Freud n'a pas connaissance de cette lecture psychologique du rêve, il n'en reste pas moins que le freudisme avait des précurseurs. Et pas seulement chez les médecins, les écrivains et tous ceux qui s'intéressaient au rêve, mais aussi chez les philosophes et les « mesmériens ». Freud, à l'image de ses précurseurs, s'intéressait aux mystères de l'âme humaine ; il en a fait une véritable théorie qui a conquis le monde entier.

 

 

 

 

 


 [1] Cf. La révolution de la psychanalyse

 

[2] VAYSSE, Jean-Marie, « Qui a inventé l'inconscient ? », in L'Histoire, septembre 2000, n° 246, p. 45.

 

[3] Ibid.

 

[4] Cf. le coffret DVD L'Égypte. Plongée au cœur de trois mille ans d'histoire, édité par France 5.

 

[5] Le passage suivant sur le rêve et l'évolution du regard porté sur lui est basé sur l'article de RIPA, Yannick, « Préhistoire du rêve », in L'Histoire, septembre 2000, n° 246, pp. 50-52. 

[6] MOREAU DE TOURS, J., Du haschich et de l'aliénation mentale, Fortin, 1845, p. 144.

 

 

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7 novembre 2008 5 07 /11 /novembre /2008 20:16

Vous-avez-dit-lib-ralisme.jpgNous consacrons un article de circonstance à la crise financière qui secoue les marchés depuis plusieurs mois maintenant.* Une crise que beaucoup attribuent au libéralisme. Et si ce dernier n’était pas plutôt la solution au problème ?

 

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7 septembre 2008 7 07 /09 /septembre /2008 14:20

Du hiératisme au réalisme. Ainsi pourrait se résumer l'évolution de la sculpture médiévale des arts roman puis gothique.


Comme l'architecture, la sculpture romane se caractérise par la grande diversité de ses styles. Toutefois, un dénominateur commun aux nombreuses sculptures romanes peut être identifié : le hiératisme. De ce point de vue, elle se différencie nettement de la sculpture gothique qui s'est voulue plus réaliste. C'est cette évolution stylistique qu'il est intéressant d'étudier.

  


Une sculpture architecturale

 


La sculpture romane est architecturale : elle est liée à l'architecture car les sculpteurs romans ne connaissent pas la ronde-bosse. La sculpture se trouve au niveau des chapiteaux. Les chapiteaux sculptés sont très fréquents dans la nef centrale, les collatéraux mais surtout à la jonction du chœur et du déambulatoire car à cet endroit les colonnes ne sont pas très hautes et les chapiteaux sont donc bien visibles. Les cloîtres sont aussi des lieux d'élection des chapiteaux sculptés pour la même raison.


Trois types de chapiteaux existent : les chapiteaux ornementaux portent des éléments du sculpture non figurative comme des feuilles d'acanthe stylisées par exemple ; les chapiteaux figurés montrent des animaux ou des humains mais sans raconter d'histoire ; les chapiteaux historiés en revanche sont le support d'une histoire comme par exemple un chapiteau de l'église d'Autun qui figure la visite des rois mages à l'enfant Jésus.


La sculpture romane est aussi très présente au niveau des façades. Les portails sculptés sont ainsi une invention romane. Pensons au portail de Moissac, dans le Tarn-et-Garonne. Les blocs qui composent le portail ont été préalablement sculptés avant d'être assemblés. Ainsi, les vingt-quatre vieillards de l'Apocalypse qui sont figurés sont en réalité vingt-quatre claveaux [1] différents.

  


Un art de l'allusion

 


La sculpture romane connaît de nombreux styles. Cela s'explique par le matériau utilisé. En effet, pour sculpter, il faut de la pierre. Or le transport coûtant cher, les carrières sont situées le plus près possible des ateliers de sculpteurs. Mais les pierres ont des caractéristiques différentes selon les régions, et de ce fait, sont plus ou moins faciles à travailler. Par conséquent, les artistes doivent tenir compte du matériau qu'ils ont à leur disposition : c'est la raison pour laquelle il existe une grande variété régionale dans les styles.


La sculpture romane est narrative et symbolique. Elle vise aussi à émouvoir, à faire peur par exemple. Ainsi, à Sainte-Foy de Conques sont représentés des supplices destinés à effrayer les fidèles : un damné est pendu par les pieds tandis qu'un autre est écorché vif. La sculpture délivre aussi un message moral. À Moissac, est représentée la parabole du pauvre Lazare qui supplie vainement le riche de l'aider : le riche finit en enfer tandis que Lazare gagne le paradis. Le message est clair : l'avarice mène à l'enfer.


L'endroit où se trouvent les sculptures dans l'église n'est parfois pas hasardeux : il existe un lien entre le lieu et le thème de la sculpture. Ainsi, les tympans ont une structure en arc de cercle propice à des compositions centrées. Or, généralement, une église étant orientée, le tympan est tourné vers l'ouest, là où le soleil se couche. C'est donc souvent l'occasion de représenter des Jugements Derniers pour faire un parallèle entre la fin des temps et la fin de la journée. On peut en admirer un exemple à Sainte-Foy de Conques. À Moissac, c'est l'Apocalypse qui est figurée sur le tympan.


Les sculpteurs n'ont pas beaucoup d'espace pour exprimer leur talent : un chapiteau ou un tympan leur impose un cadre bien défini duquel ils ne peuvent sortir. Par conséquent, ils utilisent des codes, des conventions que tout le monde comprend, comme les peintres romans. L'art roman est un art de l'allusion. Ainsi, à Autun, afin de signifier le temps long sur lequel se déroula la fuite en Égypte, l'artiste a figuré un âne levant la patte ainsi que quelques feuilles, qui sont autant de symboles traduisant l'idée d'une longue période. À l'époque, ils étaient compris de tout le monde.


 

Un art austère, hiératique


 

La sculpture romane est soumise à l'architecture, tout comme la peinture est subordonnée au texte. Le trumeau du portail de Moissac par exemple est orné de trois couples de lions entrelacés. Ces animaux sont traités de manière ornementale car les couples forment des X. L'aspect ornemental pousse donc à déformer la figure, ce qui montre bien que la sculpture est soumise à l'architecture.


Mais surtout, comme dans la peinture, la sculpture romane est hiératique. On représente des sujets religieux donc sacrés. Le style est donc austère, sévère car le sujet est sacré. Ainsi, comme dans la peinture, la sculpture obéit à des règles, des conventions : à Vézelay, les plis des vêtements sont figurés en tourbillon par exemple. Les visages sont peu expressifs : à Moissac, le visage de Dieu est représenté de face, sans sourire de manière à inspirer la crainte. On se dégage du réel dans la mesure où on ne peut pas s'abaisser à prendre modèle sur la réalité de ce bas monde pour représenter des choses divines, sacrées. De même, les Vierges romanes ne reflètent pas les rapports d'une mère à son fils. Au contraire, elles sont très hiératiques : l'Enfant est figuré sur les genoux de sa mère, regardant le spectateur : sa mère présente on fils au spectateur.


Les sculpteurs romans, afin de se dégager de la réalité, utilisent donc à la fois un système de conventions, de codes, ainsi que la raideur majestueuse. Voilà pourquoi le style de la sculpture romane est très austère. Cela change avec l'art gothique, qui commence vers le XIIe siècle environ.


La sculpture romane se caractérisait par un grand hiératisme. Ainsi, la vierge romane était représentée en majesté, l'enfant Jésus assis sur ses genoux. Le lien de mère à enfant n'existait pas. La sculpture gothique va progressivement se détacher de l'art roman en évoluant vers plus de réalisme. Comment expliquer cette évolution ?

 

 

 

Des représentations plus réalistes

 

 

Il faut toujours garder à l'esprit que l'art, comme toutes les autres activités humaines, se développe dans un contexte précis, et que ce dernier l'influence. Le changement de style dans la sculpture médiévale est lié au contexte politique et religieux.


Les XIIe et XIIIe siècles sont ceux où se déroulent les croisades. Leur objectif est de délivrer Jérusalem et les lieux saints. Beaucoup de croisés évoluent ainsi dans le paysage où a vécu le Christ. Les évangiles acquièrent ainsi un caractère plus concret, moins abstrait. De cette manière, le Christ apparaît avec une dimension humaine. Les représentations seront donc plus humaines, donc plus réalistes.


Ainsi, dans la représentation d'un Jugement dernier, Jésus est figuré torse nu et les deux mains levées ouvertes pour montrer ses plaies. Le Jugement est associé à la Passion : on insiste davantage sur le pardon de Dieu. C'est une représentation plus rassurante que celles de l'art roman où le Christ était figuré avec les symboles de la justice médiévale, assis sur un trône et la main droite levée.


Autre exemple d'humanité : le trumeau (pan de mur entre deux embrasures au même niveau) du portail du bras sud du transept de la cathédrale d'Amiens. La Vierge est debout (elle a la forme verticale du pilier) et tient le Christ dans ses bras. La mère et le fils se regardent. Cela contraste totalement avec la représentation de la Vierge à l'enfant de l'époque romane.


À l'intérieur d'une cathédrale gothique, la sculpture se trouve principalement au niveau des chapiteaux. Mais un nouvel élément apparaît dans l'église et offre un support important à la sculpture : le jubé. Le jubé est une barrière qui sépare le chœur de la nef et qui renforce ainsi le caractère sacré du sacrifice de la messe. Mais la plupart des jubés ayant été détruits à l'époque moderne, c'est une part énorme de la sculpture gothique qui a disparu. Dans l'Ain, on peut cependant toujours admirer le jubé de l'église de Brou (Bourg-en-Bresse).


Un exemple original de sculpture intérieure est à admirer dans la cathédrale de Reims. Le revers de la façade est couvert de niches à l'intérieur desquelles se trouvent des statues.


L'extérieur des édifices reflète quelques innovations gothiques. D'abord, la statue-colonne : c'est une statue taillée dans la même pierre que la colonne. Ensuite, sur les façades des cathédrales est représentée une galerie des rois dont l'ambiguïté tend à assimiler les rois de France aux rois de l'Ancien Testament.

 

 

Une iconographie entièrement religieuse

 

 

L'iconographie dans la sculpture gothique est entièrement religieuse. Certes la galerie des rois aux façades des cathédrales peut faire allusion au roi de France. Mais le roi est tout de même un personnage religieux.

Il est possible de dégager cinq grands thèmes de la sculpture gothique. La représentation du Christ met en rapport les deux avènements de Jésus. Souvent, sur le portail central est figuré le Jugement dernier et sur les deux portails correspondant aux collatéraux, la naissance du Christ. L'Apocalypse est figurée sur la façade occidentale car c'est à l'ouest que le soleil se couche : la fin de la journée est mise en parallèle avec la fin des temps [2].


Le deuxième grand thème se retrouve dans les noms de certaines cathédrales : Notre-Dame de Paris, Notre-Dame de Reims... L'art gothique accorde une très grande place à la vierge Marie. Le culte marial au Moyen Age est très répandu.


Les saints ayant illustré leur diocèse constituent un troisième thème de la sculpture gothique. Le thème du temps se traduit par la représentation des douze mois de l'année. L'objectif est de montrer que le temps appartient à Dieu. Enfin, dernier thème de la statuaire gothique, l'Église et la Synagogue sont incarnées par deux jeunes femmes. L'Église est représentée les yeux ouverts tenant un calice, symbole de la foi. La Synagogue est figurée les yeux bandés avec une lance brisée : la lance qui était au service de Dieu n'a plus d'utilité car les juifs ont refusé de voir le Messie en la personne du Christ.

 

 

Le sourire de l'ange de Reims

 

 

L'évolution stylistique qui a poussé l'art gothique vers un plus grand réalisme dans les années 1240 s'est faite progressivement. Quatre grandes étapes peuvent être identifiées pour la retracer.


La première se caractérise encore par des représentations conventionnelles et par la frontalité des figures. La deuxième, vers 1170, désigne ce que l'on appelle le « style de Senlis ». En effet, c'est à Senlis que se sont manifestés les premiers mouvements dans les statues et les plis des vêtements. Vers 1200, les plis sont plus proches du naturel, les membres entrent en mouvement. Mais c'est un style antiquisant : les personnages sont dans des toges à la romaine. Les sculpteurs regardent l'antiquité plutôt que la nature, à cause de certains préjugés.


La dernière étape se situe aux alentours de 1240. Cette fois, on copie vraiment la réalité. Les personnages sont représentés comme des gens du Moyen Age. Ainsi, dans l'une des niches se trouvant au revers de la façade de la cathédrale de Reims, un chevalier est représenté en train de communier : il a les mains jointes, sa tête est tournée vers le prêtre qui lui tend l'hostie. Le corps est donc en mouvement. Et la tenue du chevalier est constituée du haubert [3] et de la tunique dont les plis sont très réalistes. Sans oublier l'épée dans son fourreau qui pend sur le côté.


Enfin il est impossible de parler de Reims sans évoquer le fameux ange de l'Annonciation qui sourit à la Vierge Marie. Car le réalisme gothique s'intéresse aussi à la psychologie. On représente aussi les expressions des personnages.


Le réalisme qui voit le jour dans la sculpture gothique dans les années 1240 n'est cependant pas total : on ne représente que de belles formes, que des êtres humains parfaits.

 

  

 

 


[1] Un claveau est le nom donné à chaque pierre qui compose une arcade, un arc ou une voûte.

[2] La plupart des églises sont orientées (littéralement : tournées vers l'orient, vers l'est). Le chœur, le lieu sacré de l'église, est tourné vers Jérusalem. La façade est donc occidentée (tournée vers l'ouest, où le soleil disparaît à la fin de la journée).


[3] Le haubert désigne la cotte de maille.

 

  

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1 août 2008 5 01 /08 /août /2008 09:32

Il y a un mois, le 2 juillet dernier, Ingrid Betancourt était libérée. Elle était l'otage des FARC depuis plus de six ans. Cet événement nous donne l'occasion d'examiner l'histoire de cette guérilla marxiste qui sévit en Colombie depuis quarante ans.

Le 2 juillet dernier, l'enthousiasme de l'opinion publique en France et en Colombie se manifestait à l'annonce de la libération d'Ingrid Betancourt. Cette dernière avait été enlevée six ans plus tôt, le 24 février 2002, par les FARC, les Forces armées révolutionnaires de Colombie. L'occasion de faire un retour sur l'histoire de cette guérilla marxiste.

 

 

Les FARC, la branche armée du Parti communiste

 

 

La Colombie est secouée depuis longtemps par des conflits, le plus grave ayant été la guerre civile qui se déroula dans les années 1950 et qui est appelée Violencia. Ces conflits mettent en jeu des identités politiques même si les intérêts particuliers interférèrent parfois avec ces identités. Deux grands partis se disputaient le pouvoir en Colombie depuis le XIXe siècle : le parti libéral et le parti conservateur. En 1930 fut créé un parti communiste, proche du parti libéral.

 

Des groupes armés isolés se formèrent à la fin des années 1940 dans les zones rurales de conflits agraires, où le parti communiste était bien implanté. Ces organisations d'autodéfense paysanne refusèrent de rendre leurs armes, comme leur demandait le nouveau gouvernement militaire mis en place en 1953. En 1964, le gouvernement, que les militaires avaient quitté en 1958, mena des opérations contre les guérillas en même temps qu'une offensive visant à détruire la République communiste autonome de Marquetalia.

 

Dispersées, ces guérillas se réorganisèrent sous la forme d'un « Bloc Sud », puis, deux ans plus tard, en 1966, et sous l'égide du parti communiste, le regroupement des noyaux d'autodéfense donne naissance officiellement aux Forces armées révolutionnaires de Colombie, les FARC, groupuscule armé d'inspiration marxiste dirigé par Manuel Marulanda. Les FARC sont la branche armée du parti communiste.

 

Au départ, les FARC ont un programme modéré, demandant seulement la réforme agraire. Le parti communiste, quant à lui, ne pense pas à la prise du pouvoir immédiate : selon le vieux schéma marxiste, il attend le développement des « forces productives » et la formation d'un prolétariat nombreux qui sont les conditions nécessaires à la révolution.

 

Le radicalisme d'une partie de la jeunesse est donc récupéré par d'autres organisations de guérillas qui se forment dans les années 1960 : l'Armée de libération nationale (ELN), d'inspiration guévariste ; l'Armée populaire de libération nationale (EPL), aux références idéologiques maoïstes ; ou encore le M 19, qui n'est pas marxiste. L'EPL et le M 19 démobiliseront à la fin des années 1980.

 

 

Les paramilitaires, autres ennemis des FARC

 

 

Toutes ces guérillas prennent de l'importance dans les années 1970, en augmentant leur effectif à la faveur d'une attitude répressive du gouvernement colombien qui leur fait bénéficier d'une grande sympathie dans la population. Les FARC conçoivent un plan pour prendre le pouvoir en huit ans, s'implantent dans de nouvelles régions et passent à des actions offensives de beaucoup plus grande ampleur. Enfin, comme les autres guérillas, elles parviennent à capter des ressources financières considérables, notamment grâce à la commercialisation de la coca.

 

Mais les FARC sont incapables de faire des propositions politiques. Entre 1982 et 1985, sous la présidence de Belisario Betancur, le gouvernement entreprend un processus de négociations avec la guérilla marxiste. Cette dernière ne formule aucune proposition pour faire progresser le dialogue et ne respecte aucun des engagements humanitaires, comme celui pris, en 1984, de ne plus procéder à des enlèvements. La guérilla n'utilise les négociations que pour fortifier sa présence militaire. L'opinion publique la juge très défavorablement et la classe moyenne commence à se détourner de la lutte armée.

 

En 1985, les FARC décident, avec les communistes, de fonder un parti politique : l'Union patriotique (UP). Jusqu'alors, les FARC étaient subordonnées au parti communiste qui leur fixait lui-même une ligne politique. Mais dans les années 1980 le gouvernement colombien entreprend de négocier avec les FARC. C'est que ces dernières sont donc les véritables interlocutrices. Communistes et FARC s'associent donc et créent l'UP afin d'attirer le plus grand nombre de sympathisants de gauche. Ce retour à la légalité semble même, au début, être une réussite puisque lors des élections municipales de 1986, l'UP recueille plus de voix que les communistes seuls, et obtient un certain nombre de postes dans les administrations locales. Mais cela ne dure pas.

 

D'une part parce que les guérillas, et en particulier les FARC, ont un autre ennemi que l'Etat et les forces de l'ordre : les paramilitaires. Ce sont des groupes armés, ultranationalistes, qui, en association avec des narcotrafiquants, ont décidé de s'opposer par la violence aux gauchistes. Il n'est pas rare que ces paramilitaires reçoivent le soutien de la police, de politiciens et de possédants régionaux. Ainsi, en 1990 par exemple, ils assassinent le libéral Luis Carlos Galan et le leader de l'UP Bernardo Jaramillo, tous les deux candidats à l'élection présidentielle.

 

D'autre part, de vives tensions apparaissent entre les cadres de la guérilla, pour qui l'UP n'est qu'un moyen de la guérilla, qui devait faciliter le recrutement de nouveaux combattants, et les sympathisants de cette UP qui croyait réellement à la possibilité de jouer un rôle sur l'échiquier politique. Les cadres guerilleros pensent mettre à profit la trêve pour accélérer leur expansion militaire. Mais par ce comportement, ils mettent en danger l'Union patriotique. De fait, cette dernière connaît une fin tragique : ses deux premiers présidents sont assassinés par les paramilitaires, ainsi que presque tous ses élus au parlement, beaucoup de ses élus locaux ainsi que des centaines de sympathisants. L'extermination de l'UP fait plus de 2500 victimes. Les survivants retournent à la clandestinité. C'en est fini d'une voie légaliste que, de toute manière, les FARC n'ont jamais réellement accepté.

 

 

Les FARC assassinent tous les sidéens d'un municipe

 

 

En 1998, sous la présidence d'Andrés Pastrana, le gouvernement colombien décide d'ouvrir un nouveau processus de négociation. Mais, comme en 1982-1985, les FARC refusent tout compromis : leur chef, Marulanda, s'abstient au dernier moment de venir à la réunion d'ouverture du processus. Les pourparlers piétinent et la guérilla « impose un style de congrès soviétique et ne paraît pas sa soucier des suggestions proposées ». [1]

 

Dans ces conditions, l'opinion publique devient de plus en plus hostile aux FARC, accusées, à juste titre d'ailleurs, d'empêcher toute solution négociée au conflit. L'exaspération contre la guérilla marxiste est telle qu'elle en vient parfois à se traduire par une certaine tolérance vis-à-vis des paramilitaires. Ainsi, aux élections présidentielles de 2002, un ralliement massif se produit à la candidature du candidat Alvaro Uribe, partisan d'une guerre frontale contre les FARC. Ces dernières, de toute façon, méprisent la « société civile », c'est-à-dire, en fait, les activistes les plus vigoureux d'une solution pacifique au conflit. Elles se présentent même comme la « vraie » société civile, la « société civile en armes ».

 

Ce refus des FARC à la fin des années 1990 s'explique d'abord, bien entendu, par leur incapacité à s'engager en politique. Mais aussi par les succès remportés par les groupes paramilitaires qui ont reconquis beaucoup de territoires sur les Forces armées révolutionnaires. Inquiètes, ces dernières se sont alors radicalisées, en procédant à des enlèvements non plus économiques, mais politiques. L'exemple le plus connu est celui d'Ingrid Betancourt le 24 février 2002.

 

Quelles sont les ressources dont a bénéficié et peut encore bénéficié la guérilla marxiste ? D'abord, les ressources sociales, c'est-à-dire le soutien dans certains catégories de la population. Dans les années 1960 et 1970, les FARC captent l'appui des ruraux des zones anciennes et nouvelles de colonisation, puis, dans les années 1980, d'autres zones périphériques où s'installent notamment des paysans pauvres. Les FARC y installent leur système de régulation collective et de « protection » : en réalité, les contraintes sont très fortes et l'espace de liberté restreint pour les habitants qui voient, en échange de cette quasi-servitude, leurs intérêts protégés par les FARC, comme par exemple les cultivateurs de coca. Ainsi, dans certaines circonstances, la guérilla impose de terribles souffrances aux populations en paralysant pendant plusieurs semaines par exemple les activités et les approvisionnements d'une région. De même, la journaliste Juanita Leon raconte comment les FARC ont fait effectuer un test de dépistage du VIH sur la population du municipe de Vistahermosa et comment elles ont assassiné tous ceux dont le test s'était révélé positif. [2]

 

Il n'en reste pas moins que la guérilla a pu longtemps puiser ses forces dans une population rurale qui entrevoyait difficilement ou pas du tout des perspectives d'avenir. La grande majorité des FARC sont des ruraux, à commencer par leurs chefs. La cohésion des cadres par la même origine sociale et géographique explique aussi la longévité de cette guérilla. Mais aujourd'hui, dans un pays dont la population est le plus en plus urbaine, cette dernière peine à étendre son influence dans les populations vivant en ville.

 

 

Une organisation de voleurs et de criminels

 

 

L'autre ressource des FARC est économique. Plusieurs méthodes sont utilisées par les marxistes pour se constituer et accroître leurs ressources financières qui leur serviront ensuite à acheter des armes. D'abord, les enlèvements économiques : ce sont des enlèvements avec rançon. Au départ exceptionnelle, cette pratique s'est ensuite banalisée dans les années 1980. Les FARC détiennent très souvent le record d'enlèvements : entre 1998 et 2003, on leur en a attribué entre un et deux mille par an. Parfois, elles sous-traitent même cette activité, confiant la tâche d'enlever les personnes à des bandes de délinquants urbains. Les familles, désemparées, sont condamnées à verser des sommes considérables sans aucun espoir toutefois de revoir leurs proches. Les FARC n'hésitent pas à exiger des rançons pour des otages déjà morts depuis plusieurs mois...

 

D'autres moyens d'extorsion sont employés. Les FARC imposent ce qu'elles appellent des « taxes » ou des « impôts » en échange de la « protection » qu'elles accordent aux populations. Elles effectuent des « prélèvements » sur les commerçants et les transporteurs. En 2000, elles « promulguent » même une « loi » qui généralise ces impositions à toutes les personnes possédant plus d'un certain capital ! La guérilla intervient même sur les contrats publics passés par des élus locaux et perçoivent des commissions qui lui assurent un confortable complément de revenus... Une véritable organisation de voleurs et de criminels s'est ainsi constituée, pesant ainsi sur l'économie du pays.

 

Mais c'est le développement des cultures illégales et le trafic de drogue qui assurent, depuis les années 1980, les principaux revenus des FARC. La marijuana et le pavot pendant un temps ont joué un rôle. Mais depuis la fin des années 1970, c'est la culture de la coca qui est en pleine expansion. En 2002, la surface cultivée était estimée à 169 000 ha. Les FARC possèdent leurs propres laboratoires, leurs routes pour l'exportation et leur pistes d'aviation clandestines. Les sommes d'argent amassées servent bien sûr à acheter des armes. Mais il existe des cas de guerilleros ayant déserté avec leur magot ou de chefs circulant à bord de leur puissant 4×4... Mais le Secrétariat des FARC centralise les revenus et cherche à limiter les disparités entre fronts riches et pauvres.

 

Mais l'importance donnée à la recherche de ressources financières tend à faire passer au second plan la construction d'appuis solides dans la population. Le travail de politisation est de plus en plus délicat, ce qui contribue à affaiblir les FARC. D'autre part, les désertions ne sont plus rares chez les FARC. Ajoutées à l'hostilité de l'opinion publique, la guérilla semble se fragiliser.

 

C'est dans ce contexte qu'est intervenue la libération d'Ingrid Betancourt le 2 juillet 2008. Elle s'est déroulée suite à une opération menée par l'armée colombienne. Cette libération a plusieurs conséquences. Elle marque d'abord une nette victoire du président Uribe, partisan de la manière forte pour en finir avec la guérilla. C'est l'affaiblissement encore des FARC, un affaiblissement mis en lumière par la facilité avec laquelle les soldats colombiens ont pu infiltrer la guérilla - quatre mois seulement ont été nécessaires à l'opération. C'est aussi l'échec de Hugo Chavez qui s'était posé, parmi d'autres chefs d'Etat, en négociateur afin de libérer Ingrid Betancourt. Enfin, d'une certaine manière, c'est un point positif pour les Etats-Unis, alliés d'Uribe. En effet, les Américains soutiennent financièrement le gouvernement colombien dans le cadre de la lutte contre la drogue. Une bonne partie de la cocaïne produite en Colombie se retrouve en effet à circuler sur le territoire des Etats-Unis. Ces derniers ont décidé de s'attaquer au problème à la source.

 

Mais la libération d'Ingrid Betancourt n'est qu'une victoire dans un long conflit contre une guérilla qui n'a eu de cesse de « prendre le pouvoir » et d'imposer des bouleversements dans les structures sociales et économiques, notamment dans les campagnes. Quarante ans de violence, de meurtres, d'enlèvements et de vols ne leur ont encore rien apporté.



 

D'après :
PÉCAUT, Daniel, « Les FARC : longévité, puissance militaire, carences politiques », in Hérodote, 4e trimestre 2006, n° 123, pp. 9-40.
RAISSON, Virginie, TETARD, Franck et VICTOR, Jean-Christophe, Le Dessous des cartes. Atlas géopolitique, Paris, Tallandier/Arte éditions, 2005.

 



[1] PÉCAUT, Daniel, « Les FARC : longévité, puissance militaire, carences politiques », in Hérodote, 4e trimestre 2006, n° 123, p. 35.

[2] LEON, Juanita, Pais de plomo, Cronicas de guerra, Bogota, 2005.

 

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Published by Léon Cahlinel - dans Actu
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