Alors que nous célébrons les vingt ans de la chute du mur de Berlin*, barrière
étatique emprisonnant les Allemands de l’est, nous sommes plongés dans une crise qui a offert l’occasion, dit-on, d’un « retour » de l’Etat dans la vie économique. S’agit-il vraiment d’un retour
? Et ce « retour » est-il souhaitable ? L’Etat peut-il prétendre augmenter son champ d’intervention dans la société civile sans danger pour cette dernière, et donc pour la démocratie
?
« Ce qui fait de l’Etat un enfer, c’est que l’homme essaie d’en faire un paradis. »
Friedrich Hœlderlin (1770-1843)
Nombreux furent les observateurs qui ont vu dans les mesures prises par les pouvoirs publics lors de la crise que nous connaissons actuellement un « retour » de l’Etat dans la vie économique,
comme si cette dernière avait été laissée, auparavant, à la toute-puissance des seuls marchés. Mais ils considèrent aussi ce retour comme salutaire. Or on peut raisonnablement se demander s’il
s’agit réellement d’un retour de l’Etat. Il est aussi possible de douter de l’efficacité de l’intervention des autorités publiques. Enfin, et surtout, il faut s’inquiéter de la perte d’autonomie
de la société civile.
Le retour de l’Etat dans la vie économique n’existe en réalité tout simplement pas parce que cela supposerait, au préalable, que la puissance publique ait quitté l’économie. Or, celle-ci était y
déjà très présente. Que l’on songe par exemple aux barrières douanières imposées par les pays riches et aux subventions à leurs exportations. En France, le marché du logement subit une telle réglementation que les prix de l’immobilier sont très élevés. Rappelons encore,
toujours en France, que le taux de prélèvements obligatoires a augmenté entre 1960 et 2006, passant de 30 à 45 % du PIB. La contrainte fiscale, l’Etat donc, exerce sa pression de multiples
manières : CSG, CRDS, taxe d’habitation, taxe professionnelle, taxe sur la valeur ajoutée, taxe sur les salaires, taxes sur les importations de produits pétroliers, droits de mutation, taxe
foncière sur le bâti, taxes sur le tabac, taxe sur les assurances et maintenant taxe carbone… Aucun étonnement à constater l’érosion du pouvoir d’achat. Mais les « exploiteurs » sont les patrons,
et non l’Etat…
Puisque celui-ci n’a pas fait de « retour » dans la vie économique, parlons donc plutôt d’une extension du champ de compétences de la puissance publique. Cette extension a réjoui les étatistes de
tout poil qui ont cru y voir la supériorité de l’Etat sur l’anarchie et le chaos du marché. Là encore, les faits ne corroborent pas cette interprétation simpliste.
D’abord, cette dernière ignore superbement les déficits colossaux des Etats, en particulier l’Etat français, malgré l’incroyable pression fiscale qui pèse sur les contribuables. On ne voit donc
pas comment des Etats incapables de gérer leur budget pourraient être qualifiés de « solides » pour réguler une vie économique d’une immense complexité puisqu’elle résulte de l’action des
millions de consommateurs et de producteurs à travers le monde.
Ensuite, la capacité de régulation des autorités a été justement sérieusement mise en doute par la crise des subprimes. Le secteur financier est l’un des plus réglementés de l’économie
[1], comme en témoigne l'existence de la SEC, la BCE, la FED, Freddy Mac, Fannie Mae, l'AMF ou le Comité consultatif de la législation et de la
réglementation financière. La puissance publique, ou, du moins, des organismes indépendants qui avaient pour fonction de réguler l'économie, a donc visiblement échoué à empêcher la
crise...
De plus, l’intervention de l’Etat dans l’économie, non seulement, dans de nombreux cas, n’est pas efficace, mais elle produit des effets néfastes. Ainsi, le blocage des prix provoque la pénurie,
l’augmentation par décret des salaires engendre l’augmentation du chômage, l’interdiction des licenciements entraîne l’asphyxie des entreprises et les taxes pénalisent, toujours, les
consommateurs et nuisent à l’épargne.
Surtout, rappelons-nous que l’économie n’est pas un domaine isolé au sein de la société. Au contraire, elle est reliée à toutes les autres activités sociales. En effet, se nourrir, se cultiver,
s’informer… sont autant d’activités faisant appel à l’économie : la production de nourriture, l’écriture, l’impression et la publication des livres et des journaux, leur commercialisation exigent
de l’investissement et du travail rémunéré.
Ainsi, en aspirant contrôler l’économie, l’Etat accroît sa sphère d’influence sur celle de la société. Nous avons déjà évoqué les abus de l’Etat qui est intervenu dans des domaines dans lesquels
il n’avait pas du tout sa place dans une démocratie, la science historique. [2] Le risque est de voir des parcelles de plus en plus étendues de la
société placées sous le contrôle étatique, menaçant ainsi la démocratie. Au bout de l’évolution se trouve le totalitarisme. Car n’oublions pas que ce dernier se définit justement par
l’absorption de la société par l’Etat. Ce n’est pas un hasard si tout Etat totalitaire possède parmi ses multiples caractéristiques, comme l’a bien vu Raymond Aron, une économie
dirigée.
Le pouvoir politique est sans doute le plus grand danger pour l’individu. Survolons les grandes tragédies du XXe siècle : génocides, camps d’extermination et de concentration, tortures, chambres
à gaz… Les pires atrocités furent commises grâce à l’Etat, un Etat surpuissant, ayant plus qu’outrepassé ses rôles à jouer dans la société.
Aussi convient-il de délimiter avec précision les attributions de la puissance publique de façon à ce qu’elle assure ses fonctions légitimes. [3]. Plus que jamais, l’avertissement de
Raymond Aron est d’actualité : « Plus grande est la surface de la société couverte par l’Etat, moins celui-ci a des chances d’être démocratique. »
* Cf. Il y a vingt ans, la chute du mur de Berlin
[1] JACQUILLAT, Bertrand et LEVY-GARBOUA, Vivien,
Les 100 mots de la crise financière, Paris, PUF, « Que sais-je ? », 2009, p. 9.
[2] Cf. Voltaire, à l’aide ! et Non à une histoire officielle !
[3] Sur les rôles que l’Etat doit jouer dans la société,
cf. Vous avez dit libéralisme ?
L’illustration de l’article.
Voilà une nouvelle et qu'elle est bonne !!!
heureusement que le net permet de dire les plus grosses aneries
D'autre part, dans le lien que j'ai donné dans la troisième note de cet article, j'écris textuellement qu'une réglementation des marchés par l'Etat est indispensable.
Enfin, comme l'indique la première note de cet article, l'information que vous qualifiez si élégamment d'"ânerie" ne provient pas d'une obscure source d'internet mais d'un ouvrage de synthèse publié cette année intitulé "Les 100 mots de la crise financière". Encore faut-il lire les notes, bien sûr...