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8 avril 2010 4 08 /04 /avril /2010 10:39

 


L’historien de l’économie Jacques Marseille est mort d’un cancer le 4 mars dernier. Auteur de nombreux livres d’histoire – dont sa fameuse thèse sur le divorce entre Empire colonial et capitalisme français – et d’essais, il a beaucoup contribué aux progrès de l’histoire économique. Chroniqueur au Point et à L’Expansion entre autres, il était régulièrement invité dans des émissions de télévision comme C dans l’air sur France 5. Enfin, son parcours politique, qui l’a mené du marxisme au libéralisme, l’a fait abandonner sa philosophie de l’histoire marxiste pour la défense de l’intérêt individuel. 


 

Jacques Marseillee, historien de l'économie et libéral coLe 4 mars dernier l’on apprenait avec tristesse la mort de l’historien de l’économie Jacques Marseille. L’occasion pour nous de retracer, dans les grandes lignes, son parcours.

 

 

Les colonies n’ont pas été une bonne affaire pour la France

 

 

Né dans une famille très modeste le 15 octobre 1945 à Abbeville, il entame sa scolarité chez les jésuites d’Amiens où il reçoit une solide instruction en latin et en grec. Il écrit alors des poèmes, des récits ainsi que des tragédies en vers. Après le baccalauréat, il se lance, en 1963, dans les études d’histoire à la Faculté catholique de Lille où il passe l’agrégation avec succès en 1969. C’est à Lille que Jacques Marseille fait la connaissance de Jean Bouvier, un historien de l’économie réputé, influencé par le marxisme.

 

La fin des années 1960 est aussi pour Jacques Marseille le début de l’engagement, au sein du PCF d’abord. Cette adhésion au marxisme, il l’explique ainsi : « J’avais été marxisé par les curés. Tous enseignaient que l’histoire avait un sens, et s’intéressaient de près aux conditions de production. Il nous semblait que le marxisme soutenait cette fonction de récit propre au genre historique. » [1] L’histoire a une signification profonde – la lutte des classes – et c’est au marxisme de la mettre en lumière…

 

En 1970, Jacques Marseille devient assistant à l’Université de Paris VIII. Sous la direction de Jean Bouvier, il commence sa thèse consacrée aux relations économiques entre la France et son empire colonial. Publiée en 1984 sous le titre Empire colonial et capitalisme français. Histoire d’un divorce, elle mettait au jour le fait que les colonies avaient coûté beaucoup plus cher à la France qu’elles ne lui avaient rapporté. En réalité, seule une minorité d’entreprises déclinantes ont trouvé dans la colonisation de quoi survivre. Les colonies n’ont été utiles qu’à un capitalisme archaïque qui refusait les transformations de l’époque.

 

Pendant ses recherches, Marseille voit s’éteindre sa foi dans le communisme. Au départ, il pensait, grâce à sa thèse, pouvoir démontrer la validité des thèses marxistes selon lesquelles le « grand capital » se serait enrichi sous les colonies. Les faits réfutant cette idée, il abandonne le marxisme.

 

 

Le libéralisme conservateur de Jacques Marseille

 

 

Devenu maître de conférence puis professeur d’université, Jacques Marseille succède en 1989 à Jean Bouvier à la chaire d’Histoire économique et sociale fondée à la Sorbonne par Marc Bloch. Il l’occupera jusqu’en 2009. La même année, il fonde l’Association pour le développement de l’histoire économique (ADHE) dont il devient le président.

 

Il se consacre aussi à des activités d’éditeur : il dirige en effet chez Nathan, à partir de 1987, la collection de manuels d’histoire dans lesquels prime son souci de la pédagogie. Chez Larousse et Albin Michel, il dirige les publications en histoire.

 

En 1992, il se fait connaître du grand public avec son ouvrage intitulé Lette ouverte aux Français qui s’usent en travaillant et qui pourraient s’enrichir en dormant dans lequel, en bon libéral, il révélait toutes les recettes légales permettant d’échapper à l’impôt et de mieux « s’enrichir en dormant ». Dès lors, il s’attache à s’adresser au grand public par le truchement des médias – il était un habitué de l’émission quotidienne de France 5 C dans l’air – et en devenant chroniqueur aux Échos, à L’Expansion et au Point. Il était aussi un correspondant de la revue L’Histoire, pour laquelle il a écrit de nombreux articles, et membre du comité de rédaction de la revue Vingtième siècle.

 

Ses prises de position traduisent son libéralisme : « Le libéralisme est et reste un combat pour la tolérance et la liberté. Entré dans le monde comme critique de l’Ancien Régime, de l’absolutisme royal et du pouvoir de coercition d’une Église exclusive, il affirme le droit naturel de l’individu à la liberté » [2] écrivait-il un jour. Sa conception de l’individu libre considéré comme un entrepreneur l’amène à dénoncer le poids excessif de l’Etat dans la société, son déficit colossal, une fonction publique trop importante et un chômage massif structurel. Ayant perdu ses illusions sur le marxisme, il n’était pas de gauche et préférait une droite qui puisse être capable de restaurer une société où chacun aurait ses chances.

 

Ainsi, le libéralisme de Jacques Marseille était un libéralisme conservateur d’abord parce qu’il se reconnaissait dans la droite classique. Mais aussi parce que sa conception de l’Etat fort supposait une forme d’Etat-Providence – il a défendu l’idée de l’instauration d’une allocation universelle mensuelle – et une liberté économique qui se traduit par la liberté d’entreprendre, la maîtrise des dépenses publiques, la baisse des prélèvements notamment. Ses idées lui ont valu une réputation d’affreux « ultralibéral » et de « défenseur des riches » de la part de certains…

 

Cet intellectuel engagé qui a reçu la Légion d’honneur mérite cependant plus que ces qualificatifs caricaturaux. Il est d’abord un historien remarquable qui a beaucoup contribué au développement de l’histoire économique. C’est cet apport à la discipline historique qu’il convient d’apprécier aujourd’hui.

 

 

 

 

 

Ses principaux ouvrages : 

Vive la crise et l’inflation, Hachette, 1983.

Empire colonial et capitalisme français. Histoire d’un divorce, Albin Michel, 1984, rééd. Albin Michel, 2005 (Prix des Ambassadeurs 2005).

Le temps des chemins de fer en France, Nathan, 1986.

L’âge d’or de la France coloniale – Éditions Albin Michel, 1986.

La France travaille trop, Albin Michel, 1989.

Lette ouverte aux Français qui s’usent en travaillant et qui pourraient s’enrichir en dormant, Albin Michel, 1992.

Les performances des entreprises françaises au XXe siècle, Le Monde éditions, 1994.

La révolution commerciale en France, du Bon Marché à l’hypermarché, Le Monde éditions, 1997.

Les entreprises agro-alimentaires en France, histoire et performances, Le Monde éditions, 1997.
Puissance et faiblesse de la France industrielle, Le Seuil, 1997.

France, terre de luxe, La Martinière, 1999.

Nouvelle histoire de la France, Perrin, 1999.

Le luxe en France du siècle des Lumières à nos jours, ADHE, 1999.

Créations et créateurs d’entreprises en France de la révolution industrielle à nos jours, ADHE, 2000.

Le Grand Gaspillage, les vrais comptes de l’État, Plon, 2002. 

Histoire des industries culturelles en France (avec Patrick Eveno), ADHE, 2002.

Les Wendel, 1704-2004, Perrin, 2004.

La guerre des deux France, celle qui avance et celle qui freine, Perrin, 2004 (Prix Jean Fourastié 2005).

Françaises, Français, le gout de vivre, 1944-1968 (en collaboration avec Janine Niepce), Imprimerie nationale, 2005.

Du bon usage de la guerre civile en France, Perrin, 2006.

Les bons chiffres pour ne pas voter nul en 2007, Perrin, 2007.

L’Oréal 1999-2009, Perrin, 2009.

L’argent des Français. Les chiffres et les mythes, Perrin, 2009.

Pouvez-vous devenir ou rester français ? (avec Jean-Rémy Clausse), Albin Michel, 2010.

 

 

 

 


[1] Cité par Jean-Maurice de Montrémy dans « Hommage à Jacques Marseille », in L’Histoire, avril 2010, n° 352, p. 19.

 

 

[2] Aux sources du libéralisme, les apôtres du progrès humain.

 

 

 

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Published by Ahlcene Ollin - dans Actu
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commentaires

Le Webzine de l'Histoire 31/07/2010 11:03


Je maintiens que Jacques Marseille était libéral conservateur, ne serait-ce que parce qu'il était de droite (même si Raymond Aron était aussi de droite mais social-libéral). Je me base, pour cela,
sur la classification faite par l'encyclopédie libérale en ligne Wikiberal qui place Jacques Marseille parmi les libéraux conservateurs pour les raisons que j'ai évoquées dans mon article.

Voir ce lien : http://www.wikiberal.org/wiki/Portail_auteurs

et ce lien :
http://www.wikiberal.org/wiki/Jacques_Marseille


Aurel 26/07/2010 18:39


Jacques Marseille était social-libéral. Je pense que s'il avait été conseiller économique pour Bayrou en 2007, celui-là même serait président à l'heure actuelle. Enfin Bayrou, DSK ou Aubry un des
trois succèdera à Sarkozy en 2012 j'en suis persuadé en restant combatif, constructif en toute "fairplaytude".

Ce qui à peu à voir avec les libéraux-conservateurs comme Madelin ou
Lagarde!


Le Webzine de l'Histoire 06/06/2010 08:57


Votre remarque est pertinente. Nénamoins, un intellectuel, pour moi, est celui qui fait entendre sa voix sur certains sujets, sur certains points. Il se trouve qu'il a défendu ses convitions dans
un domaine qui était celui de ses compétences professionnelles. Mais il était bien engagé dans la défense et la promotion des valeurs libérales, ce qui est vraiment un engagement quand, en
France,
on voit la formidable diabolisation du libéralisme à l'œuvre...


Equinox 06/06/2010 00:13


Bonjour Thucydide,

Jacques Marseille faisait parfois aussi des apparitions à la radio: je l'ai plusieurs fois entendu dans "L'Esprit public", l'émission de Philippe Meyer. Quant à savoir s'il était un "intellectuel
engagé" comme vous le prétendez, je m'interroge... Sartre disait en son temps qu'un intellectuel est homme qui s'occupe de ce qui ne le regarde pas. Zola est cet égard, le cas typique: il ne
connait pas Dreyfus, il a tout à perdre en intervenant directement dans cette affaire, et pourtant il écrit sans chercher d'ailleurs à dissimuler son identité, son fameux article dans le journal de
Clémenceau... Un intellectuel est donc un homme qui utilise sa notoriété pour intervenir dans un champ qui a priori n'est pas le sien: Jacques Marseille à ma connaissance, a toujours pris la parole
en tant qu'historien ou économiste, souvent pour dénoncer des abus, des "gaspillages", etc. Il n'entre donc pas dans cette catégorie.