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14 août 2007 2 14 /08 /août /2007 15:17
Nous publions aujourd’hui un article de réflexion sur la psychanalyse. Une science dont les concepts peuvent être repris par l’histoire. Et qui comporte de grandes similitudes avec cette dernière. Les historiens ne seraient-ils pas, finalement, les psychanalystes de la société ?
 
La psychanalyse, comme notre article de réflexion d’aujourd’hui le révèle [1], peut être objet d’histoire. À ce titre, l’association entre histoire et psychanalyse est assez naturelle. Mais elle peut aller beaucoup plus loin. Car finalement, les historiens ne sont-ils pas, d’une certaine manière, les psychanalystes de la société ? Ne parle-t-on pas, parfois, d’« inconscient collectif » ?
 
D’abord, certains concepts freudiens peuvent être repris par l’historien. La pulsion de mort, par exemple, désigne la volonté de retourner à l’état précédant la vie. En période de crise, comme l’Allemagne l’a connu dans les années 1930, un mécanisme de « régression infantile » [2] peut se déclencher : l’individu éprouve le désir de se fondre totalement dans le corps social, ne plus exister en tant que tel. C’est ce qui concourt à la mise en place des totalitarismes puisque ces derniers sont la négation même de l’individu. Les peuples se comportent alors comme des enfants à la recherche d’un père protecteur : le Führer en Allemagne nazie, le Duce en Italie fasciste, ce furent… les « guides », littéralement. Et Staline fut le (Petit) Père des peuples…
 
D’autre part, la psychanalyse met l’accent sur l’irrationnel, à l’échelle de l’individu bien sûr : actes manqués, lapsus, etc. En histoire, il faut admettre que l’irrationnel est aussi un acteur à part entière. Après tout, au vu des génocides et des crimes de masse qui ont jalonné le XXe siècle, il est difficile de ne pas voir à l’œuvre des folies meurtrières, des passions haineuses.
 
Pour Freud, l’individu connaît des conflits psychiques inconscients qui peuvent donner lieu à des maladies (névrose ou hystérie). En ce qui concerne les sociétés, on retrouve le même phénomène. Le problème pour elles, en effet, réside dans l’équilibre des conflits entre les passions qui les traversent. Là encore, les notions de la psychanalyse sont applicables. Le principe de plaisir désigne l’aspiration à détruire tout obstacle à la recherche du plaisir. Reprenons l’exemple des totalitarismes : Hitler ne visait-il pas le bien-être du peuple allemand en détruisant ceux qu’il considérait comme ses ennemis, les Juifs ? Mais un autre concept freudien intervient alors : le principe de réalité. Celui-ci vise à modifier le principe de plaisir pour qu’il soit conforme aux réalités extérieures. Dans les sociétés démocratiques, ce rôle est rempli, en particulier, par l’intellectuel.
 
Le parallèle entre la psychanalyse et l’histoire ne s’arrête pas là. Si nous abordons cette fois la psychanalyse sous son angle thérapeutique, on trouve des similitudes nombreuses avec l’histoire. Le principal point commun entre les pratiques historique et psychanalytique réside dans l’exploration du passé.
 
Dans ses Cinq leçons sur la psychanalyse, Freud écrit : « Les monuments dont nous ornons nos grandes villes sont des symboles commémoratifs du même genre. Ainsi, à Londres, vous trouverez devant une des plus grandes gares de la ville, une colonne gothique richement décorée : Charing Cross. Au XIIIe siècle, un des vieux rois Plantagenêt qui faisait transporter à Westminster le corps de la reine Éléonore éleva des croix gothiques à chacune des stations où le cercueil fut posé à terre. Charing Cross est le dernier des monuments qui devait conserver le souvenir de cette marche funèbre. A une autre place de la ville, non loin du London Bridge, vous remarquerez une colonne moderne très haute que l’on appelle "The monument". Elle doit rappeler le souvenir du grand incendie qui, en 1666, éclata tout près de là et détruisit une grande partie de la ville. Ces monuments sont des "symboles commémoratifs" comme les symptômes hystériques. […] Mais que diriez-vous d’un habitant de Londres qui, aujourd’hui encore, s’arrêterait devant le monument du convoi funèbre de la reine Éléonore, au lieu de s’occuper de ses affaires […] ? Ou d’un autre qui pleurerait devant "le monument" la destruction de la ville de ses pères […] ? Les hystériques et autres névrosés se comportent comme les deux Londoniens […] ; ils ne se libèrent pas du passé. » [3]
 
Freud a quasiment fait, en son temps, le rapprochement avec l’histoire, par le biais de l’archéologie. L’analyste, selon lui, travaille comme « l’archéologue qui déterre une demeure détruite ou ensevelie, ou un monument du passé. […] Cependant, de même que l’archéologue, d’après des pans de murs restés debout, reconstruit les parois de l’édifice […], de même l’analyste tire ses conclusions des bribes de souvenirs, des associations et des déclarations actives de l’analysé. » [4]
 
Les psychanalystes cherchent à exhumer ce qui est demeuré enseveli dans l’inconscient du patient. Le refoulement est semblable à l’ensevelissement de ruines que les archéologues doivent mettre à jour et à partir desquelles ils doivent tenter une reconstitution du passé.
 
Le travail de l’historien ressemble à celui de l’analyste dans la mesure où il démarre à partir des traces laissées par le passé. Le psychanalyste, lui, travaille à partir des symptômes qui constituent la trace laissée par un trouble plus ancien survenu dans la vie du patient, ainsi que sur la parole de ce dernier dans le cadre de la cure analytique. Les sources de l’historien sont les archives, les vestiges archéologiques, les images... ; celles du psychanalyste, les libres associations.
 
L’analyse est en quelque sorte une recherche historique… mais à l’échelle de l’individu, du patient, alors que l’historien s’intéresse aux sociétés. Finalement, l’un s’intéresse à l’inconscient individuel, l’autre à l’inconscient collectif. L’histoire, d’après son étymologie, est une « enquête ». Elle est un essai de reconstruction du passé. Le psychanalyste et son patient aussi, enquêtent, puisque, d’après les libres associations, ils doivent retrouver ce qui, dans le passé, fut responsable de la maladie ou du mal-être du patient.
 
La psychanalyse vise donc, tant pour le thérapeute que pour le patient, à plonger dans les archives personnelles de ce dernier. C’est une forme d’étude du passé. Surtout quand on sait que, pour Freud, « l’enfant est le père de l’adulte », c’est-à-dire que l’adulte n’est que le résultat de son développement passé, qui a commencé dès son enfance, qu’il est le fruit d’une évolution qui a pu se révéler complexe, tortueuse, difficile… Une bonne partie des archives personnelles du patient concernent donc son enfance. Or, selon Rousseau, qui peut être considéré comme l’un des précurseurs du freudisme, et d’après l’expression de Jean-Marie Vaysse, « l’enfance est une des clés de l’intelligibilité de l’adulte, une sorte d’archive [souligné par nous] de la condition humaine ». [5] On ne saurait être plus clair.
 
En définitive, un autre point commun apparaît implicitement entre l’histoire et la psychanalyse : le rapport à la mémoire. Le patient reste prisonnier de la mémoire d’un souvenir douloureux et n’arrive pas à avancer. La mémoire est un rapport vécu entre le passé et le présent, elle rapproche du passé. De même, le rôle de l’historien, vis-à-vis des sociétés cette fois, est de précisément mettre une distance entre le passé et le présent par un travail de réflexion afin de libérer les sociétés d’un passé parfois lourd à porter. C’est en ce sens que l’historien est le psychanalyste de la société.
 
 
 
 
 

 
[2] SLAMA, Alain-Gérard, « Historiens, à vos divans ! », in L’Histoire, septembre 2000, n° 246, p. 56.
 
[3] FREUD, Sigmund, Cinq leçons sur la psychanalyse, Payot, 1966, pp. 16-17.
 
[4] Cité par AZIZA, Claude, « Freud archéologue », in L’Histoire, septembre 2000, n° 246, p. 48.
 
[5] VAYSSE, Jean-Marie, « Qui a inventé l’inconscient ? », in L’Histoire, septembre 2000, n° 246, p. 45.
 
 

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Published by Léon Cahlinel - dans Tribunes
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