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7 juillet 2007 6 07 /07 /juillet /2007 07:55
Le Tour de France s’élance de Londres aujourd’hui. Ainsi la Grande Boucle poursuit-elle son ouverture à l’Europe et au monde, à l’heure de la mondialisation… Depuis sa création, cette course n’a cessé de vivre au rythme des époques qu’elle a traversées.
 
Le Tour de France peut être objet d’histoire. Car loin de n’être qu’un événement sportif, il reflète aussi les évolutions de la société et les grands bouleversements qui ont marqué le XXe siècle : nationalismes, guerres, crises politiques, modernisation, mondialisation… Dès ses origines déjà, la Grande Boucle a un côté politique…
 
 
Une course qui doit réveiller les énergies
 
 
En effet, la naissance du Tour de France est en partie liée à l’Affaire Dreyfus. [1] En effet, le journal Le Vélo, organisateur des grands événements sportifs, et notamment des courses cyclistes, prend parti, dans ses articles, en faveur du camp dreyfusard. Son principal annonceur, le comte de Dion, est antidreyfusard et décide donc de fonder son propre journal sportif, l’Auto-Vélo, qui deviendra ensuite L’Auto, publié sur feuille jaune. C’est pour doper ses ventes et ainsi concurrencer Le Vélo que son directeur, Henri Desgrange, sur l’idée d’un de ses journalistes, souhaite organiser une grande course cycliste autour de la France.
 
Et c’est ainsi que le premier Tour de France débute le 1er juillet 1903, à Montgeron. Soixante coureurs prennent le départ. Ils ne sont que vingt-six à l’arrivée, le 20 juillet. Le vainqueur s’appelle Maurice Garin. Le succès est immédiat, et les ventes de L’Auto augmentent considérablement : elles sont multipliées par trois, et son concurrent, Le Vélo, disparaît en novembre 1904. Les coureurs, lors de ce premier Tour, ont parcouru environ 2 500 kilomètres en six étapes : Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux et Nantes. Le départ à Montgeron avait été donné devant l’auberge du Réveil-Matin.
 
Car pour Henri Desgrange, il s’agit, avec cette course, de réveiller les énergies. La Grande Boucle a des visées pédagogiques et nationales. Ce parcours tout autour de la France vise à enseigner la géographie et l’histoire de leur pays aux Français, un peu à la manière du Tour de la France par deux enfants de G. Bruno. Le réveil des énergies passe aussi par la régénération physique et morale de la nation, et les cyclistes sont, selon le mot de Desgrange, de « rudes éveilleurs d’énergie ». L’épreuve se lie à la tradition de la campagne, en exposant les valeurs du monde rural : effort, abnégation, régularité…
 
Le Tour de France vise à rassembler les Français et à les réunir autour de la croyance en l’unité du pays. Le contexte, en effet, reflète une France peu unifiée : les divisions profondes liées à l’Affaire Dreyfus [2] et, surtout, un pays amputé depuis 1871 de l’Alsace-Moselle, qui ne rêve que de prendre sa revanche sur l’Allemagne, de reconquérir les territoires perdus. Et comme pour reconquérir symboliquement ces « provinces perdues », Henri Desgrange fait passer l’épreuve cycliste par Metz, en 1907, 1908 et 1910. Enfin, le journal L’Auto, au début de la guerre de 1914-1918, publie un appel de Desgrange aux soldats pour qu’ils en finissent « avec ces imbéciles malfaisants » que sont les Prussiens. Dans un contexte où les nationalismes sont exacerbés, le Tour s’inscrit pleinement dans son temps.
 
La Grande Guerre interrompt l’épreuve pendant quatre ans. Beaucoup de champions cyclistes meurent au combat : Lucien Petit-Breton, vainqueur des éditions 1907 et 1908, François Faber, vainqueur en 1909, ou encore Octave Lapize, victorieux en 1910, sont tués.
 
Le Tour reprend dès 1919. C’est cette année-là qu’est instauré le maillot jaune. Il doit permettre aux spectateurs de pouvoir identifier facilement, dans le peloton, le leader du classement général. La couleur fait référence, bien sûr, au papier sur lequel est imprimé L’Auto.
 
 
Incarnation de la société des loisirs
 
 
L’entre-deux-guerres est une première période de changements pour la course cycliste. En 1930, les équipes de marques sont supprimées et remplacées par des équipes nationales. Cette décision exprime un « pacifisme patriotique » [3] : après s’être déchirées pendant quatre ans, les nations doivent s’entendre et redevenir amies, vivre ensemble, pour éviter une nouvelle boucherie. La caravane publicitaire fait aussi son apparition. L’épreuve dépend des finances des sponsors dont les slogans et les images sont promenés par des voitures tout le long du trajet de chaque étape. Les ventes du journal L’Auto continuent de progresser : 500 000 exemplaires en 1924 ; 850 000 en 1933.
 
Le Tour de France n’échappe donc pas au contexte de l’époque. Et il est parfois le révélateur des crises internationales. Ainsi, lorsque l’Italien Gino Bartali remporte la course en 1938, il est fêté par le régime mussolinien. Deux ans plus tôt, Mussolini avait refusé d’envoyer une équipe italienne sur le Tour afin de protester contre les critiques suscitées par le conflit italo-abyssin.
 
En 1936, la direction de l’épreuve est confiée à Jacques Goddet car Henri Desgrange est affaibli par la maladie. Mais ce dernier trouve tout de même la force de préparer l’édition de 1940… qui n’aura jamais lieu. Desgrange meurt en août.
 
De nouveau, une nouvelle guerre mondiale interrompt la Grande Boucle. Le journal L’Auto ne s’en remettra pas. Il cesse de paraître le 17 août 1944. Jacques Goddet est accusé d’avoir poursuivi la parution du journal, à Paris, sous contrôle allemand, et est impliqué dans la rafle du Vel’ d’Hiv’, vélodrome dont il est le propriétaire. C’était oublier que des journaux de la Résistance furent publiés dans les ateliers de L’Auto, et que Goddet s’était toujours opposé à une reprise de la course sous la botte allemande. L’Auto est remplacé par le journal L’Équipe.
 
Le Tour de France reprend en 1947. Son organisation est confiée au quotidien L’Équipe dirigé par Goddet, et au Parisien libéré, qui appartient au groupe Amaury. Après la Seconde Guerre mondiale, la Grande Boucle enregistre de nouveaux changements, en entrant dans la modernité.
 
D’abord, le Tour de France devient l’une des incarnations de la société des loisirs, du divertissement, du tourisme qui commence à prendre son essor. Elle est aussi un lieu de consommation avec la caravane publicitaire. Dans le contexte des « Trente Glorieuses » et de la prospérité économique, rien d’étonnant à cela. Cette évolution est consacrée par le retour à la formule des équipes de marque en 1962.
 
De plus, les années 1950 sont celles où débute la construction européenne. Ces années-là voient aussi le Tour de France s’ouvrir à l’étranger. L’Italie, l’Allemagne, la Belgique, le Luxembourg accueillent des étapes avant même la création, en 1957, de la CEE. Cette ouverture au monde peut se lire aussi comme une première forme de mondialisation. Des champions de nationalité étrangère contribuent à faire connaître le Tour de France au-delà de ses frontières hexagonales : le Belge Eddy Merckx, les Italiens Bartali et Coppi, le Portugais Joaquim Agostinho, l’Espagnol Luis Ocaña… En 1987, le Tour part de Berlin.
 
L’ouverture à l’Europe triomphe en 1992 quand la Grande Boucle traverse sept pays, dont l’Espagne – d’où est donné le départ –, l’Italie et la Belgique. Dans les années 2000, cette ouverture se poursuit. Le prologue a lieu à Luxembourg en 2002 et à Liège en 2004. Le Tour fait étape en Allemagne en 2000. Et cette année, il part de Londres.
 
 
L’ouverture au reste du monde
 
 
Après l’ouverture à l’Europe, c’est celle sur le reste du monde dans les années 1990. La mondialisation est, cette fois, bien en marche. En témoigne ainsi l’extension des nationalités représentées. Ce ne sont plus seulement des Européens de l’ouest qui gagnent – l’Espagnol Miguel Indurain de 1991 à 1995, le Danois Bjarne Riis en 1996, l’Allemand Jan Ullrich en 1997 et l’Italien Marco Pantani en 1998 – mais des Européens de l’Est qui s’illustrent, ainsi que des coureurs d’autres continents.
 
L’un des favoris de l’édition 2007 est un Kazakh, Alexandre Vinokourov, qui a terminé troisième en 2003. Un autre Kazakh, Andreï Kivilev, avait terminé quatrième en 2001.
 
Ainsi, les Etats-Unis sont bien représentés. Greg Lemond remporte l’épreuve trois fois, en 1986, 1989 et 1990. Surtout, Lance Armstrong règne en maître sur le Tour de 1999 à 2005 et donne ainsi un formidable message d’espoir à ceux qui luttent contre le cancer : Armstrong a vaincu, deux ans auparavant, un cancer des testicules dont il n’avait presque aucune chance d’en réchapper…
 
D’autres nationalités extra européennes sont représentées sur la Grande Boucle. On découvre des Australiens, comme Bradeley McGee qui a remporté le prologue en 2003, Baden Cooke, vainqueur du classement par points la même année, ou Robbie McEwen, qui a ramené le maillot vert en 2002 et 2004, des Colombiens comme Luis Herrera, meilleur grimpeur en 1985 et 1987, ou Santiago Botero, meilleur grimpeur en 2000.
 
Mais le Tour de France, à l’image d’autres sports, est touché par le problème du dopage. En 1998, l’affaire Festina a été très médiatisée. D’autres révélations ont concerné la Grande Boucle depuis : Armstrong se serait dopé en 1999 ; Bjarne Riis a avoué, il y a quelques semaines, s’être dopé l’année de sa victoire en 1996 ; l’année dernière, l’affaire Puerto déclenchée en Espagne a contraint les organisateurs du Tour à ne pas laisser prendre le départ aux coureurs impliqués, notamment Ivan Basso et Jan Ullrich. Mais, toujours en 2006, quelques jours après la victoire de Floyd Landis, on annonçait que ce dernier avait fait usage de produits dopants. Cette année, pour la première fois de son histoire, la Grande Boucle n’aura pas de dossard numéro un, conséquence des affaires de dopage.
 
Malgré ces dernières, l’image du Tour ne semble pas avoir souffert. Les spectateurs seront encore nombreux, cette année, à venir voir pédaler les « forçats de la route », selon la belle expression d’Albert Londres.
 
 
 
 
 
Bibliographie :
BŒUF, Jean-Luc et LÉONARD, Yves, « Les forçats du Tour de France », in L’Histoire, juin 2003, n° 277, pp. 66-71.
BŒUF, Jean-Luc et LÉONARD, Yves, La République du Tour de France, Paris, Le Seuil, 2003.
LAGET, Serge, La saga du Tour de France, Paris, Gallimard, « Découvertes », 2003.
 
 
 
 

 
 
[3] L’expression est d’Antoine Prost.
 
 
 

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Published by Léon Cahlinel - dans Actu
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