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29 septembre 2006 5 29 /09 /septembre /2006 11:44
Il y a 60 ans, le 1er octobre 1946, s’achevait le procès de Nuremberg, qui avait jugé les principaux criminels nazis.
 
 
L’idée d’un tribunal qui jugerait les responsables nazis germa pendant la guerre. Cette idée, sans précédent dans l’histoire, de juger les vaincus, s’expliquait par le caractère passionnel et total du conflit. En octobre 1942, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis se déclarèrent prêts à fonder une commission d’enquête sur les crimes de guerre. Puis, réunis en juin 1945 à San Fransisco pour la fondation de l’ONU, les pays vainqueurs décidèrent que les grands criminels de guerre devaient être traduits devant un tribunal international. Après quatre mois de débats, les juristes américains, français, britanniques et soviétiques signèrent, le 8 août, les accords de Londres. Ceux-ci définirent d’abord les crimes dont les accusés allaient être inculpés.
 
 
Une nouveauté : le crime contre l’humanité
 
 
Trois chefs d’accusation furent retenus contre les accusés : crimes contre la paix – auquel s’ajoutera le « complot contre la paix » –, crimes de guerre et, nouveauté, crime contre l’humanité. Le premier fut défini comme étant « la direction, la préparation, le déclenchement ou la poursuite d’une guerre d’agression ou d’une guerre de violation des traités, assurances ou accords internationaux ».
 
Le deuxième consistait en des « violations des lois et coutumes de la guerre. Ces violations comprennent, sans y être limitées, l’assassinat, les mauvais traitements ou la déportation pour des travaux forcés, ou pour tout autre but, des populations civiles dans les territoires occupés, l’assassinat ou les mauvais traitements de prisonniers de guerre ou des personnes en mer, l’exécution des otages, le pillage des biens publics ou privés, la destruction sans motif des villes et des villages ou la dévastation que ne justifient pas les exigences militaires ».
 
Enfin, le crime contre l’humanité était une nouvelle catégorie juridique internationale. Les juristes le définirent ainsi : « C’est-à-dire l’assassinat, l’extermination, la réduction en esclavage, la déportation et tout acte inhumain commis contre toutes les populations civiles, avant ou pendant la guerre, ou bien les persécutions pour des motifs politiques, raciaux ou religieux, lorsque ces actes ou persécutions, qu’ils aient constitué ou non une violation du droit interne du pays où ils ont été perpétrés, ont été commis à la suite de tout crime entrant dans la compétence du tribunal ou en liaison avec ce crime. »
 
Les accords de Londres stipulaient aussi, et il s’agissait d’une autre nouveauté, que des organisations pouvaient elles aussi, au même titre qu’un individu, être accusées. Six furent inculpées : la Gestapo, la SA, la SS, le Cabinet du Reich, le corps des chefs politiques du parti nazi et le haut commandement des forces armées allemandes.
 
Le tribunal se tint à Nuremberg, la ville symbole du nazisme, où se déroulait le congrès annuel du parti nazi, et où furent votées aussi les lois antisémites de septembre 1935. Mais c’est aussi, tout simplement, parce que, au milieu des ruines, le palais de justice, la prison et le Grand hôtel étaient restés intacts. Mais dans l’organisation du procès pointait déjà la guerre froide. En effet, les Soviétiques voulaient que le procès ait lieu à Berlin, dans leur zone d’occupation. Mais Nuremberg se trouvait en zone américaine. Un compromis fut trouvé : la séance inaugurale et le siège permanent du tribunal se tiendraient à Berlin ; le procès proprement dit, à Nuremberg.
 
L’organisation était complexe. Car, en plus des magistrats et des avocats, avec leurs collaborateurs, il fallait aussi loger les secrétaires ainsi que les traducteurs. Deux cents kilomètres de fil téléphonique furent installés et tout le monde prendrait ses repas à la cafétéria.
 
 
Vingt et un accusés qui plaident non coupable
 
 
Le tribunal était composé de huit magistrats représentant les quatre pays vainqueurs : les Etats-Unis, l’URSS, la Grande-Bretagne et la France. Chaque pays avait envoyé un juge et son suppléant. Les Français Donnedieu de Vabres et Robert Falco, les Anglais Lord Justice Lawrence et Birkett, les Américains Francis Biddle et John J. Parker, et les Soviétiques Nikitchenko et Volchkov étaient les huit magistrats. Quatre procureurs représentaient aussi les quatre pays : Robert H. Jackson (Etats-Unis), Rudenko (URSS), Shawcross (Grande-Bretagne) et François de Menthon (France).
 
Le procès s’ouvrit le 20 novembre 1945, deux jours après sa séance inaugurale. Il était présidé par le juge anglais Lawrence. Les quatre procureurs se relayèrent pendant cinq heures pour lire l’acte d’accusation. Jackson présenta le premier chef d’accusation : tous les accusés avaient participé à un plan visant à une conjuration criminelle pour commettre des crimes contre la paix, contre l’humanité et des crimes de guerre. Shawcross présenta le deuxième chef d’accusation selon lequel les accusés avaient commis des crimes contre la paix et participé à des guerres d’agression. Rudenko fit la lecture des troisième et quatrième chefs d’accusation : tous les accusés s’étaient rendus coupables de crimes de guerre en Allemagne et dans les pays occupés. Enfin, de Menthon présenta le dernier chef d’accusation, celui de crimes contre l’humanité.
 
Le lendemain, les accusés plaidèrent tous non coupable. Qui étaient-ils ? Le maréchal Hermann Gœring avait fondé, en Prusse, la Gestapo et pris le contrôle de la télévision en août 1935. C’est lui qui avait été chargé par Hitler en 1936 de préparer la guerre et d’exploiter, à partir de 1941, l’économie soviétique. Le maréchal Wilhelm Keitel avait signé le décret Nuit et Brouillard, préconisant la disparition clandestine des résistants. Le général Alfred Jodl avait été le chef des opérations de l’armée allemande. Joachim von Ribbentrop était l’ancien ministre des Affaires étrangères du IIIe Reich. Alfred Rosenberg avait été, depuis 1941, ministre des territoires de l’Est. Hjalmar Schacht avait été ministre des Finances d’Hitler jusqu’en 1937. Wilhelm Frick était l’ancien ministre de l’Intérieur du Reich. Arthur Seyss-Inquart avait été ministre de l’Intérieur du Reich et conseiller d’Etat. Fritz Sauckel avait été commissaire aux Travailleurs étrangers. Julius Streicher avait été le Gauleiter [1] de Nuremberg. Ernst Kaltenbrunner avait succédé à Heydrich à la tête du RSHA, l’Office central de sécurité du Reich. Hans Franck, l’ancien gouverneur de la Pologne occupée, Rudolf Hess, l’adjoint d’Hitler, l’amiral Erich Raeder, l’ancien commandant en chef de la Marine, Albert Speer, ministre de l’Armement, Baldur von Schirach, chef des Jeunesses hitlériennes, l’amiral Karl Dönitz, successeur désigné d’Hitler, Franz von Papen, vice-chancelier du Führer jusqu’en 1934 étaient les autres principaux accusés. Comparaissaient aussi Walter Funk, qui avait pris la tête de la Banque centrale du Reich en 1939, Constantin von Neurath et Hans Fritsch. Aux vingt et un accusés présents, il fallait ajouter Martin Bormann, principal collaborateur d’Hitler, disparu à Berlin en mai 1945 et jugé par contumace.
 
 
Projections de films
 
 
Les quatre premiers mois du procès consistèrent en l’audition des témoins à charge. Ils permirent de retracer l’histoire du nazisme. Mais ils furent peu nombreux : l’accusation n’en avait que 33. Parmi les témoins figurait Marie-Claude Vaillant-Couturier, une militante communiste entrée en résistance dès 1939, arrêtée en février 1942 et déportée à Auschwitz puis à Ravensbrück. Après son témoignage, elle eut le loisir de passer devant le banc des accusés pour les forcer à la regarder droit dans les yeux. Un autre témoin, Otto Ohlendorf, qui avait été commandant de l’Einsatzgruppe D, décrivit les massacres organisés par les « groupes spéciaux » sur le front russe, dans le sillage de l’armée allemande. Dieter Wisliceny, autre témoin à charge, évoqua le programme d’extermination.
 
Lors de la préparation du procès, Jackson avait créé une équipe chargée de rassembler un fonds archivistique correspondant aux principaux chefs d’accusation. Face à la possible fragilité des témoins, il fallait des documents « indiscutables ». Parmi les documents utilisés se trouvait l’un des exemplaires du procès-verbal de la conférence de Wannsee, tenue le 20 janvier 1942, au cours de laquelle fut décidée l’extermination de tous les Juifs d’Europe. On fit aussi lecture d’extraits de Mein Kampf, du programme du parti nazi, des lois antisémites…
 
Mais les écrits n’étaient pas les seules preuves du procès. Le 11 décembre 1945, un film de quatre heures qui consistait en un montage des Actualités allemandes, fut projeté. Ainsi, on put entendre les paroles prononcées par les accusés lorsqu’ils avaient été au pouvoir.
 
Mais surtout, le 29 novembre, un film d’une heure fut projeté dans la salle d’audience. Il s’agissait des images filmées par les Alliés lors de l’ouverture des camps. Jackson annonça en ces termes la projection du film : « Nous vous montrerons des films sur les camps de concentration, tels que les armées alliées les ont trouvés à leur arrivée […]. Nos preuves sont répugnantes et vous direz que j’ai troublé votre sommeil. Mais ce sont des choses qui ont soulevé le cœur du monde entier et dressé tout être civilisé contre l’Allemagne nazie. » Les images qui furent projetées sont aujourd’hui bien connues du grand public et reflètent bien la barbarie nationale-socialiste. Le but était, selon Joseph Kessel, « de mettre tout à coup les criminels face à face avec leur forfait immense, de jeter pour ainsi dire les assassins, les bouchers de l’Europe, au milieu des charniers qu’ils avaient organisés, et de surprendre les mouvements auxquels les forcerait ce spectacle, ce choc ».
 
Pendant la projection, la salle d’audience fut plongée dans le noir, à l’exception du box des accusés. On pouvait ainsi examiner la réaction des responsables nazis. Le capitaine Gilbert, le psychologue chargé de les suivre, écrivit : « On voit des piles de morts dans un camp de travail forcé. Von Schirach regarde très attentivement, il halète, parle bas à Sauckel… Funk pleure maintenant… Göring a l’air triste, appuyé sur le coude… Dœnitz se tient la tête penchée, il ne regarde plus… Sauckel frémit à la vue du four crématoire de Buchenwald. »
 
À l’issue de la projection, Fritsch s’écria : « Aucune puissance céleste ou terrestre n’effacera cette honte de mon pays ! Pas au cours des générations, pas même au cours des siècles ! » Et Sauckel : « C’est une honte ! Une honte pour nous et nos enfants ! »
 
Les Soviétiques présentèrent aussi, en février 1946, un film sur les camps, principalement consacré à Auschwitz et à Maïdanek.
 
En mars 1946, la défense commença. Elle appela plus de témoins que l’accusation – 61 –, parmi lesquels, Hœss, commandant d’Auschwitz. Gœring sut tirer profit de ces occasions pour se lancer dans de longs développements en sa faveur. Surtout, en fin connaisseur des rouages du régime nazi, il put à plusieurs reprises contrer Jackson et le pousser dans ses derniers retranchements.
 
Pourtant, lors d’un contre-interrogatoire, il déclara, à propos de l’extermination des Juifs, qu’il ne savait pas à quel degré cela s’était déroulé et qu’il ne savait pas qu’il existait une politique visant à la liquidation des Juifs.
 
Les autres accusés, dans leurs contre-interrogatoires, nièrent également. Ainsi, Kaltenbrunner nia avoir visité le camp de Mathausen et inspecté des chambres à gaz alors que celles-ci fonctionnaient. Streicher nia que sa propagande dans la presse ait eu un rôle quelconque dans les massacres puisque, déclara-t-il, Mein Kampf existait déjà à l’époque et avait été la cause de tout. Quant à Rosenberg, à propos des personnes déportées dans les camps de concentration, il se contenta de déclarer que « de terribles abus [avaient] été commis ».
 
Par contre, la défense marqua un point en raison de la volonté des Soviétiques d’attribuer la responsabilité du massacre de Katyn [2] aux accusés. Rudenko en fit d’ailleurs mention dès son réquisitoire. L’avocat de Gœring présenta alors une requête à la Cour. Le 1er juillet 1946, six témoins donnèrent leur version des faits : la vérité, cette fois, était dans le camp nazi. Cet événement souleva le problème de la réciprocité de certains crimes inculpés aux accusés. Ainsi, l’agression contre la Pologne en septembre 1939 ne fut pas seulement le fait des nazis, mais aussi des Soviétiques… L’affaire de Katyn fut finalement retirée du dossier.
 
 
« Je me sens terriblement coupable » (H. Franck)
 
 
Après plusieurs mois d’auditions, certains accusés firent des déclarations. Ainsi, Franck : « Exprimant ici mes sentiments les plus profonds, et suite à une expérience de cinq mois de procès, je voudrais dire ceci : maintenant que j’ai une vue globale de tout ce qui a été commis d’une façon atroce et effrayante, je me sens terriblement coupable. » Ce même Franck, lorsqu’il était gouverneur de Pologne, se livrait avec ses invités, en sortant de table, à ce qu’ils appelaient la « chasse au rat » : les « rats » étaient les enfants juifs du ghetto de Varsovie qui s’en échappaient pour essayer de trouver de la nourriture pour leur famille, et que Franck et ses invités jouaient à abattre.
 
Keitel quant à lui déclara : « J’ai entendu dire que je n’ai pas été capable d’éviter ce qui aurait du être évité. Voilà de quoi je suis coupable. » Et Fritsch : « Vous tous qui nous accusez n’attendiez rien de bon d’Hitler et vous êtes effondrés par l’horreur de ce qui s’est passé vraiment. Mais alors essayez de comprendre l’indignation de ceux qui attendaient quelque chose de bon d’Hitler et qui furent trahis. Je suis l’un d’entre eux. »
 
Jackson résuma ainsi les débats : « Selon le témoignage de chacun des accusés, ces hommes n’ont rien vu, n’ont rien dit et rien n’a été dévoilé en leur présence. Si nous mettons bout à bout toutes les déclarations des accusés, il en ressort un portrait ridicule du gouvernement d’Hitler. Ce gouvernement était composé d’un homme, le numéro deux du Parti, qui n’a jamais rien suspecté du programme d’extermination des juifs bien qu’il ait signé de nombreux décrets antisémites ; d’un numéro trois qui n’était tout simplement qu’un Allemand moyen innocent, se bornant à transmettre les ordres d’Hitler sans jamais les lire, comme un facteur ou un coursier ; d’un ministre des Affaires étrangères ignorant des dossiers et très peu au courant des décisions de politique étrangère ; d’un maréchal qui donnait des ordres aux forces armées mais qui n’avait absolument aucune idée de leurs résultats en pratique ; d’un chef de la sécurité qui s’imaginait que les fonctions de police de sa Gestapo et des SD se bornaient à diriger la circulation ; d’un idéologue du Parti qui n’avait aucune idée de la violence que sa philosophie pouvait engendrer en plein XXe siècle ; d’un ministre de l’Intérieur qui ne savait même pas ce qui se passait dans son propre bureau, encore moins à l’intérieur de son propre ministère, et rien du tout à l’intérieur de l’Allemagne ; d’un président de la Banque du Reich qui fut totalement ignorant de ce qui rentrait et sortait des coffres de sa banque. »
 
La lecture du jugement fut donnée le 30 septembre 1946. Le lendemain, les sentences furent prononcées. Onze accusés furent condamnées à la peine de mort par pendaison : Gœring, Keitel, Ribbentrop, Jodl, Streicher, Frick, Kaltenbrunner, Rosenberg, Sauckel, Franck et Seyss-Inquart. Bormann fut lui aussi condamné à mort. Hess, Funk et Raeder furent condamnés à l’emprisonnement à perpétuité. Speer et Schirach furent condamnés à vingt ans de prison, von Neurath à quinze ans et Dönitz à dix ans. Trois des accusés furent enfin acquittés : Schacht, Fritsch et von Papen. Si Gœring échappa à la peine de mort en se suicidant, les autres furent pendus dans la salle de gymnastique de la prison dans la nuit du 15 au 16 octobre 1946.
 
Aujourd’hui, la jurisprudence de Nuremberg a abouti a la création de deux tribunaux internationaux pour juger les crimes de guerre et contre l’humanité commis en ex-Yougoslavie en 1993 et au Rwanda en 1994 : le TPIY (Tribunal pénal international pour la Yougoslavie) et le TPIR (pour le Rwanda). Enfin, elle a permis aussi la mise sur pied, en 2002, d’une Cour pénale internationale (CPI) permanente, siégeant à La Haye.
 
 
 
 
Notes
[1] Les Gauleiter étaient les dirigeants des Gaue, des districts administratifs qui composaient le Reich.
 
[2] En avril 1943, les Allemands avaient annoncé la découverte, dans la forêt de Smolensk, de fosses communes contenant les restes de 4 500 officiers polonais. Ces derniers avaient été massacrés par les Soviétiques au printemps 1940. Mais 21 000 autres officiers et 15 000 soldats furent aussi exterminés en d’autres lieux.
 
 
 
 
Sources :
DELAGE (Christian), « Nuremberg : le premier procès filmé », in L’Histoire, novembre 2005, n° 303, pp. 77-84.
MASSON (Philippe), « 20 novembre 1945 : ouverture du procès de Nuremberg », in Historia (hors série), décembre 1985, n° 468, pp. 6-13.
WIEVIORKA (Annette), « Nuremberg : les nazis devant leurs juges », in Les Collections de l’Histoire, octobre 1998, n° 3, pp. 90-95.
Le film de Frédéric ROSSIF, De Nuremberg à Nuremberg, 2ème partie, « La défaite et le jugement ».
 
 

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Published by Léon Cahlinel - dans Actu
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