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31 juillet 2006 1 31 /07 /juillet /2006 11:55
L’historien français Pierre Vidal-Naquet est mort dans la nuit de vendredi à samedi. Grand spécialiste de la Grèce antique, il était aussi un intellectuel engagé. Il avait 76 ans.
 
Pierre Vidal-Naquet naquit le 23 juillet 1930 à Paris dans une famille juive. Il a neuf ans quand la Seconde Guerre mondiale éclata. Il raconta comment il vint à l’histoire : « Toute ma vie a été marquée par le récit que m'a fait mon père à la fin de 1941 ou au début de 1942 de l'affaire Dreyfus [...] C'est aussi à travers l'Affaire que j'ai été formé non seulement à la politique mais à la morale et à l'histoire. » En mais 1944, ses parents furent arrêtés à Marseille puis déportés à Auschwitz où ils furent exterminés. Cette expérience l’incita plus tard à s’engager dans la vie de la cité, en tant qu’historien.
 
 
Spécialiste de la Grèce antique
 
 
Après la guerre, il étudia l’histoire et passa l’agrégation d’histoire et se spécialisa dans l’étude de la Grèce antique. Lycéen déjà, il était passionné par la lecture des tragédies grecques et classiques. Son étude de la Grèce ancienne lui fait étudier tous les aspects historiques de son sujet, comme en témoigne ses nombreux ouvrages, consacrés à l’économie, à la société, à la religion, à l’art ou à la politique. Il publia ainsi en deux volumes Mythe et tragédie en Grèce ancienne (en 1972 et 1986, avec Jean-Pierre Vernant, autre grand spécialiste français de la Grèce antique), Œdipe et ses mythes (en 2001, avec Vernant également), La démocratie grecque vue d’ailleurs (en 2001), Travail et esclavage en Grèce ancienne (en 2002), Fragments sur l’art antique (en 2002), Économies et sociétés en Grèce ancienne (en 1972) ou encore L’Atlantide. Petite histoire d’un mythe platonicien (en 2005). Il revendiquait pour maîtres les grands spécialistes de l’antiquité que sont Jean-Pierre Vernant, Moses Finley et Arnaldo Momigliano.
 
Dans La démocratie grecque vue d’ailleurs, l’auteur se livrait à une réflexion sur le système démocratique. Il soulignait d’abord les catégories de populations exclues par la démocratie athénienne : femmes, esclaves, étrangers… Il s’intéressait aussi aux autres formes politiques qui avaient cohabité en Grèce avec Athènes, et notamment Sparte, qui était son exact opposé. Enfin, il évoquait la représentation de la démocratie grecque au fil du temps, depuis les critiques faites contre la démocratie à l’époque même d’Athènes aux valeurs démocratiques redécouvertes avec la Révolution.
 
Vidal-Naquet devint un historien de réputation internationale et, de 1969 à 1990, il fut directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) : il succéda à Jean-Pierre Vernant à la tête du laboratoire Centre Louis Gernet de recherches comparées sur les sociétés anciennes.
 
 
« L’historien doit prendre part à la vie de la cité »
 
 
Mais Pierre Vidal-Naquet fut aussi un historien engagé. Dans Le Patriote résistant, en avril 2003, il avait ainsi déclaré : « L'historien doit prendre part à la vie de la cité. Vous savez, avant d'être déporté, mon père a été torturé par la Gestapo à Marseille. L'idée que les mêmes tortures puissent être infligées d'abord en Indochine et à Madagascar puis en Algérie par des officiers ou des policiers français m'a fait horreur. Mon action n'a pas d'autres sources que cette horreur absolue. En un sens, il s'agit de patriotisme. »
 
En effet, son premier engagement en faveur des droits de l’homme fut la lutte contre la torture en Algérie. Il signa aussi le Manifeste des 121, publiée en septembre 1960, contre la guerre d’Algérie pour le « droit à l’insoumission ». Sa signature se trouvait aux côtés d’autres noms prestigieux tels ceux de Jean-François Revel, Nathalie Sarraute, Jean-Paul Sartre, François Maspero, Jean-Pierre Vernant, Marguerite Duras…
 
Son engagement au sujet de la guerre d’Algérie se traduisit aussi par la publication de trois livres : L’Affaire Audin (en 1989), La torture dans la République (en 1954-1962) et Les crimes de l’armée française en Algérie, 1954-1962 (en 2001). Maurice Audin, mathématicien à la faculté des sciences d’Alger, fut arrêté par des parachutistes français le 11 juin 1957. Le 21 juin, l’armée prétendit qu’il s’était évadé et on ne le revit plus jamais. Dès 1958, Vidal-Naquet affirmait au contraire qu’il avait été tué au cours d’une séance de torture. Dans son ouvrage de 1989, Vidal-Naquet put, grâce aux archives de la Justice et aux dossiers des enquêtes successives écrire l’histoire de cette affaire.
 
Pierre Vidal-Naquet fut un historien engagé tout au long de sa vie. Il milita contre la guerre du Vietnam et celle d’Irak. Il signa le 8 février 1971 le manifeste du Groupe d’information sur les prisons et était membre du comité de parrainage de la Coordination française pour la Décennie de la culture de paix et de non violence. En juillet 2003, il participa à l’appel « Une autre voix juive » qui regroupait des personnalités juives solidaires du peuple palestinien.
 
 
Lutte contre le négationnisme
 
 
Un autre de ses grands combats, auquel il consacra plusieurs livres, fut celui contre le négationnisme. Il publia en 1995 Les Assassins de la mémoire et Les Juifs, la mémoire et le présent, et, en 2002, La Solution finale dans l’histoire (avec Arno Mayer). Il fut l’un des premiers à établir la distinction entre révisionnisme – attitude normale en histoire – et négationnisme – qui est un mensonge. Il livrera aussi un combat contre ceux qui, comme le linguiste américain Noam Chomsky, défendaient la liberté d’expression pour tous les individus, y compris les négationnistes. Chomsky avait par exemple préfacé un livre du négationniste Robert Faurisson dans lequel il s’expliquait sur les raisons pour lesquelles il avait signé une pétition en faveur de la liberté d’expression de l’auteur de l’ouvrage qu’il préfaçait.
 
Et pourtant, l’un de ses derniers engagements fut de signer la pétition Liberté pour l’histoire qui demandait l’abrogation des lois relatives à l’histoire, notamment celle concernant le rôle positif de la colonisation. Mais parmi les autres lois concernées se trouvait aussi la loi Gayssot, qui faisait du négationnisme un délit d’opinion. Lui qui dénonçait la défense de la liberté d’expression des négationnistes, le voilà qu’il militait, finalement, en faveur de cette liberté… En historien, il avait compris que l’Etat n’avait pas à intervenir dans le domaine de la science historique, il avait compris que la vérité historique ne se décrétait pas au Parlement et que le législateur n’était pas un historien.
 

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Published by Léon Cahlinel - dans Actu
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