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7 mai 2006 7 07 /05 /mai /2006 23:00
On commémore cette année le soixante dixième anniversaire du Front populaire. L’occasion nous est donc donnée de nous intéresser à cette expérience politique de gauche. En démontant quelques idées reçues.
 
Le Front populaire est une alliance de diverses formations et organisations de gauche qui s’est constituée en 1934-1935 en réaction aux événements du 6 février 1934. Examinons d’abord le contexte dans lequel il est né.
 
 
L’antifascisme : ciment du Front populaire et mythe
 
 
La crise des années 1930 a touché la France à partir de 1932. Elle se traduit par le chômage, le marasme de l’activité, la déflation. En conséquence, se répand l’inquiétude sociale ainsi que le doute sur la capacité du régime à surmonter les difficultés. Ce contexte favorise le regain d’un courant de droite antiparlementaire et autoritaire à partir de 1933. Cette contestation antiparlementaire se manifeste par la création de ligues qui reprennent certaines caractéristiques des fascistes italiens ou des nazis allemands. Elles organisent des manifestations de rue dont la plus connue est celle du 6 février 1934 au cours de laquelle les ligues se dirigent vers l’Assemblée nationale et tirent sur le service d’ordre qui réplique. Les combats durent jusqu’à une heure du matin et font 17 morts et un millier de blessés.
 
Ces événements font naître la croyance en l’existence d’une menace fasciste pesant sur la France. Mais en réalité, aucune ligue, à part celle de Marcel Bucard, n’est authentiquement fasciste. Cela n’empêche pas que l’antifascisme sera le ciment du Front populaire. Mais cet antifascisme est un mythe. Il s’agit d’un concept idéologique et politique inventé par les communistes afin de servir les intérêts de l’URSS. Selon ce concept, sont fascistes tous ceux qui osent critiquer l’Union soviétique. Les intellectuels deviennent la cible privilégiée du Komintern et de Moscou pour faire leur propagande.
 
Ainsi, dès le 3 mars 1934, est créé le Comité de vigilance des intellectuels antifascistes (CVIA) par trois intellectuels de gauche, Paul Langevin, Paul Rivet et le philosophe Alain. Au printemps, Staline pousse le PCF à nouer des relations avec les socialistes puis les radicaux. Le piège a fonctionné : les communistes ont imposé un choix manichéen ; toute critique de l’URSS est interdite, car ce serait une manifestation du fascisme ; le communisme, alors qu’il est un totalitarisme comparable au nazisme, qu’il enferme des millions d’individus dans les goulags, devient le symbole de la lutte pour la démocratie. En définitive, l’antifascisme a été le vecteur le plus efficace de la propagande communiste.
 
 
14 juillet 1935 : naissance du Front populaire
 
 
Cependant, des divergences entre les différentes forces de gauche existent. Le parti radical se divise en deux courants : l’un, dirigé par Édouard Herriot, préconise comme solution l’union des radicaux avec le centre droit et la droite ; l’autre, conduit par Édouard Daladier, souhaite une alliance des gauches. Le PCF est caractérisé par sa haine de la République « bourgeoise » contre laquelle ses militants ont manifeste également le 6 février 1934. Quant à la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO), elle est marquée par des années de lutte contre le PCF.
 
C’est la pression de la base qui va jouer un rôle important dans le rapprochement des partis de gauche. Déjà, le 12 février 1934, les communistes et les socialistes ont manifesté séparément contre le fascisme mais les deux cortèges se sont rejoints. Surtout, sur la pression de Moscou, le PCF change sa stratégie, en vertu de la lutte contre le fascisme. En effet, en Allemagne, les communistes ont refusé de faire front commun avec les sociaux-démocrates, permettant ainsi la victoire des nazis. Un pacte d’unité d’action est donc signé le 27 juillet 1934 par le PCF et la SFIO. Puis à partir de 1935, ces deux formations se rapprochent du Parti radical.
 
Ce front commun remporte ses premiers succès lors des élections municipales le 12 mai 1935. Le 14 juillet, une grande manifestation pour le travail, la paix et la liberté réunit les militants des trois formations de gauche ainsi que les syndicats, la Ligue des Droits de l’Homme et le CVIA. Les dirigeants de gauche sont acclamés : Léon Blum, chef des socialistes, Maurice Thorez, chef des communistes, et Daladier, chef des radicaux. À l’issue de cette manifestation est créé un Comité de rassemblement populaire : le Front populaire est né.
 
Ce comité publie son programme pour les élections législatives le 11 janvier 1936. Son slogan est « Le pain, la paix, la liberté ». Les buts peuvent se résumer en quatre points : dissolution des ligues, pour faire face au soi-disant péril fasciste, renflouement du pouvoir d’achat populaire, retour à la sécurité collective et création d’un fonds de chômage.
 
Le vote aux élections législatives a lieu les 26 avril et 3 mai 1936. Le taux de participation est de 85 %. Le Front populaire obtient un succès : les socialistes ont 149 élus, les radicaux 111 et les communistes 72. La SFIO devient la première force de gauche, ce qui est nouveau car auparavant, ce fut le Parti radical. Les communistes font quant à eux une entrée massive à la Chambre. C’est donc le chef des socialistes, Blum, qui devient président du Conseil, le 4 juin. Dans son ministère, les radicaux obtiennent la moitié des portefeuilles. Trois femmes deviennent ministres, dont Irène Joliot-Curie. Roger Salengro est ministre de l’Intérieur, Jean Zay ministre de l’Éducation nationale, Daladier est chargé de la Défense nationale et Vincent Auriol des Finances. Les communistes ont reçu l’ordre du Komintern de ne pas participer au gouvernement mais seulement d’apporter son soutien.
 
 
Les congés payés
 
 
Mais le Front populaire va prendre une nouvelle dimension en raison d’un mouvement social d’une ampleur exceptionnelle. En effet, Blum laisse le gouvernement de la législature précédente expédier les affaires courantes pour respecter le délai constitutionnel. À partir du 10 mai a lieu une grève sur le tas, c’est-à-dire que les lieux de travail sont occupés. Les ouvriers attendent beaucoup de la victoire du Front populaire et sont frustrés de l’inactivité politique. Une vague de grève dans l’industrie paralyse donc bientôt le pays. Elle traduit le désir d’affirmer la dignité ouvrière dans un contexte économique difficile et la volonté de peser dans des négociations à venir. Ces occupations se déroulent dans une ambiance de kermesse, ce qui leur donne un aspect festif.
 
Afin de faire cesser la grève, Blum réunit les organisations syndicales et patronales le 7 juin à Matignon à 15 heures. Vers une heure du matin, le 8, le fameux accord Matignon est conclu. Il prévoit l’augmentation des salaires entre 7 et 15 % et le respect par les patrons de l’engagement syndical de leurs salariés. Il institue aussi la semaine de travail de 40 heures, alors que jusqu’alors elle était de 48 heures. Cette mesure a pour but de faire diminuer le chômage en « répartissant judicieusement, sur la collectivité des travailleurs, les disponibilités de travail ». Mais la mesure qui reste associée au Front populaire est la création des congés payés par la loi du 11 juin 1936 grâce auxquels 600 000 ouvriers peuvent partir en vacances à l’été 1936. Pourtant, cette mesure n’a jamais été au programme du Front populaire et les ouvriers n’ont jamais demandé cette mesure. Plusieurs pays avaient adopté cette disposition dans leur législation – l’Allemagne (1905), le Danemark, la Norvège (1910), le Chili, le Pérou, la Grèce, la Roumanie, le Mexique, le Luxembourg (entre 1926 et 1934) – mais les ouvriers français n’y voyaient pas l’intérêt et ne pouvaient pas concevoir le fait d’être rémunéré… à ne rien faire !
 
Toutefois, toutes ces mesures entraînent un alourdissement des charges salariales et beaucoup de petites et moyennes entreprises font faillite.
 
 
Mesures éducatives et culturelles
 
 
L’œuvre sociale du Front populaire est prolongée par des mesures éducatives et culturelles. Jean Zay décide d’entreprendre une réforme de l’enseignement. Le 9 août, le prolongement de la scolarité de 13 à 14 ans est adopté. Zay présente surtout un projet de loi ayant pour but de refonder la structure de l’enseignement pour le démocratiser. L’idée est de créer trois niveaux coordonnés. Ainsi, de 1936 à 1939, des mesures permettent un début d’application de ce projet. Pour la coordination, des passerelles doivent permettre le passage d’une section à l’autre en cours d’études. Un premier degré d’enseignement est destiné à tous les élèves sans distinction sociale. Un deuxième degré constitue un palier pour l’affectation à l’enseignement secondaire, primaire supérieur ou technique. C’est ainsi que naît la future classe de sixième. Des efforts budgétaires sont accomplis en faveur de l’Éducation nationale : ils se traduisent par le dédoublement des classes de plus de 35 élèves, la création de 5 000 postes d’instituteurs et de 225 postes de professeurs et la construction de nouveaux établissements scolaires. Enfin, la pédagogie novatrice consiste en des « loisirs dirigés » qui peuvent prendre la forme de visite d’usines, d’ateliers divers…
 
Zay est aussi responsable des Sports. Un sous-secrétariat aux Sports et aux Loisirs est créé afin de promouvoir le sport populaire. La culture est popularisée grâce à un réseau associatif constitué par les auberges de jeunesse, l’Association populaire des amis des musées et l’Association pour le développement de la lecture publique, entre autres.
 
 
Le chômage ne baisse guère
 
 
Plusieurs mesures économiques sont prises. Le 24 juillet 1936, est créé un conseil nommé par l’Etat pour gérer la Banque de France. En août, l’industrie de guerre est nationalisée et la régulation du marché des céréales décidée. Le Front populaire effectue d’énormes dépenses pour le réarmement, signe qu’il n’a pas été inactif dans le domaine militaire. Les chemins de fer sont nationalisés le 31 août 1937 : c’est la naissance de la Société nationale des chemins de fer (SNCF).
 
En dépit de ces mesures, le chômage ne baisse guère : il reste même plus élevé qu’aux Etats-Unis, en Allemagne, en Belgique ou au Royaume-Uni. De plus, les prix augmentent, la dépréciation monétaire entraîne la fuite des capitaux et le marché du travail est plus rigide que prévu. C’est pourquoi, Blum décide de dévaluer le franc le 1er octobre 1936 puis demande, le 15 juin 1937, les pleins pouvoirs financiers. Mais le Sénat, en majorité radical, les lui refuse.
 
C’est l’une des raisons qui vont pousser Blum à la démission. Car le Front populaire connaît d’autres difficultés. Le Frente popular, le Front populaire espagnol, a appelé le gouvernement français à l’aide après une insurrection militaire et nationaliste en juillet 1936. Mais Blum, face aux réticences des radicaux et des Britanniques qui craignent une guerre générale en Europe, a refusé d’apporter son soutien dès le mois d’août.
 
Ensuite, des campagnes diffamatoires et haineuses ont été lancées par l’extrême droite contre le ministre Roger Salengro qui s’est suicidé le 17 novembre 1937. Mais ces attaques n’ont pas pu déstabiliser le régime.
 
Enfin, l’inquiétude des classes moyennes – fonctionnaires, petits producteurs, rentiers – est grandissante et se traduit dans l’attitude du Parti radical qui cherche à éviter toute dérive révolutionnaire. Car en juin 1936, ce dernier avait adhéré au Front populaire sur la base du programme « pain, liberté, paix », entraînant le vote massif des électeurs des classes moyennes, qui sont la clientèle du Parti radical. Or, la pratique du pouvoir par Blum déçoit cette partie de la population qui se considère oubliée par le gouvernement. S’ajoute à cela la question de l’intervention en Espagne. On comprend alors pourquoi les classes moyennes se sont rapidement détachées de l’extrême gauche. Le Parti radical, sur la pression de ses électeurs, émet donc de plus en plus de réserves sur la politique de Blum.
 
 
Hitler, libre d’annexer les Sudètes
 
 
Et finalement, ce dernier doit donner sa démission le 22 juin 1937. Un nouveau gouvernement, dirigé par le radical Camille Chautemps, est nommé. Il veut revenir sur certains acquis de 1936, en particulier la semaine de 40 heures. Mais il n’accomplit que des demi-mesures. Puis, face à l’hostilité des socialistes et des communistes, il est renversé le 10 mars 1938 après avoir voulu former un ministère exclusivement radical.
 
Blum revient alors au pouvoir mais seulement pour trois semaines. Il a l’idée de former un gouvernement d’union nationale, allant des communistes jusqu’à la droite. Mais sa tentative échoue. Il forme alors un autre ministère mais sa politique financière est rejetée par le Sénat. Blum démissionne le 8 avril.
 
C’est Daladier qui forme un nouveau ministère le 12 avril. Celui-ci ne comprend pas de socialistes mais accueille des modérés. La priorité de Daladier est le redressement militaire et économique du pays. Même les communistes votent leur confiance dans ce gouvernement, toujours en vertu de leur ligne antifasciste.
 
La situation internationale est alors en effet inquiétante : Hitler a procédé à l’Anschluβ, c’est-à-dire le rattachement de l’Autriche à l’Allemagne au mois de mars. Puis c’est l’affaire des Sudètes qui retient l’attention. Les Sudètes sont une minorité de trois millions d’Allemands vivant en Tchécoslovaquie que Hitler veut rattacher au Reich. Mais le président tchécoslovaque, Benes, refuse. Or, la Tchécoslovaquie est alliée à la France et celle-ci ne peut se permettre d’entrer en guerre. Le 30 septembre 1938 sont conclus les accords de Munich qui laissent Hitler libre de rattacher les Sudètes à l’Allemagne. À son retour, Daladier est accueilli en triomphe. Ces accords ont divisé socialistes et communistes : ces derniers, se caractérisant par leur antifascisme, ont condamné les accords. La SFIO quant à elle est divisée entre anti-munichois et pro-munichois. Ces événements achèvent de déchirer la gauche. Le Parti radical se retire du Comité de rassemblement populaire créé au soir du 14 juillet 1935.
 
En novembre 1938, Daladier s’appuie sur une nouvelle majorité formée par les radicaux, le centre droit et la droite. À la même époque, il met fin à la semaine de 40 heures.
 
Le Front populaire, en tant que rassemblement des diverses formations de gauche, a vécu. Il a éclaté, le ciment de l’antifascisme n’ayant pas tenu.
 
 
 
 
Aller plus loin :
BOURDÉ (G.), La défaite du Front populaire, Paris, Maspero, 1977.
LEFRANC (G.), Histoire du Front populaire, 1934-1938, Paris, Payot, 1965.
RIOUX (J.-P.), Au bonheur la France, Paris, Perrin, 2004.
« Vérités et légendes sur le Front populaire », in L’Histoire, n° 197, mars 1996, pp. 78-87.
 

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Published by Léon Cahlinel - dans Actu
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