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22 avril 2006 6 22 /04 /avril /2006 22:42
 
Il y a exactement vingt ans, le 26 avril 1986, la plus grande catastrophe de l’histoire du nucléaire se produisit à Tchernobyl. Retour sur un événement aux conséquences dramatiques.
 
L’origine de l’accident nucléaire vient de la combinaison de deux facteurs terribles : d’une part, la conception même du réacteur qui a explosé, et d’autre part, une série d’erreurs humaines.
 
 
Une expérience qui tourne au drame
 
 
Le réacteur d’abord. De type RBMK – Reaktor bolchoi moschnosti kanalny –, il était malheureusement difficile à contrôler lorsqu’il était soumis à des conditions extrêmes. En effet, il est conçu de telle sorte que sa puissance augmente spontanément et doit donc sans cesse être régulée. De surcroît, le délai de mise en route du système d’arrêt d’urgence est très long : vingt secondes.
 
Des ingénieurs, qui n’avaient aucune connaissance approfondie en physique nucléaire, voulurent tenter une expérience dans la centrale de Tchernobyl. Malgré l’interdiction de l’organisme spécial chargé de la sécurité nucléaire, l’expérience eut lieu, dans la nuit du 25 au 26 avril 1986.
 
Mais les responsables se trompèrent dans leur calcul. La puissance du réacteur baissa à 30 mégawatts alors qu’ils en escomptèrent 800. Pour l’augmenter, ils enlevèrent donc les barres mobiles destinées à stopper le réacteur en cas de problème. La puissance augmenta très rapidement, à tel point que de petites explosions se produisirent et détruisirent les barrières mobiles : désormais, le réacteur devint incontrôlable.
 
Une gigantesque explosion eut lieu : la dalle de béton qui se trouvait au-dessus du bâtiment, et qui pesait mille tonnes, fut projetée en l’air et vint s’écraser sur le réacteur, éventrant celui-ci. Un immense incendie se déclara.
 
 
Quinze jours pour étouffer la réaction nucléaire
 
 
Les pompiers luttèrent contre l’incendie avec un équipement dérisoire, sans protection spéciale. Si au petit matin le feu était maîtrisé, le graphite contenu dans le cœur du réacteur continuait de se consumer, libérant des doses massives de radioactivité. Les pompiers, gravement irradiés, furent évacués vers l’hôpital où la plupart moururent dans des souffrances atroces.
 
Pendant quinze jours, des équipes se relayèrent pour étouffer la réaction nucléaire. Des hélicoptères militaires devaient déverser au-dessus du réacteur des tonnes de sable, d’argile, de plomb, de bore : mais à une hauteur de deux cents mètres, atteindre une cible d’une dizaine de mètres diamètre était très difficile. En outre, en raison de la radiation extrêmement forte dégagée par le réacteur, les hélicoptères ne pouvaient rester sur place que huit secondes ! Les premiers jours, les deux tiers des largages échouèrent.
 
Un autre problème apparut : les fondations de la centrale menaçaient de s’effondrer : le risque était une pénétration massive du combustible nucléaire dans le sol. Des centaines de mineurs furent envoyés à Tchernobyl pour construire un tunnel jusque sous le réacteur et injecter de l’azote liquide afin de refroidir le cœur du réacteur et protéger la nappe phréatique.
Les mineurs et les équipages des hélicoptères furent très fortement irradiés.
 
 
Les médias soviétiques ne disent rien
 
 
L’évacuation ne débuta que le 28 avril : les habitants de Pripiat, située à côté de la centrale, furent les premiers à partir. Mais beaucoup d’entre eux souffraient déjà des fortes irradiations : nausées et diarrhées en étaient les premiers symptômes.
 
Dans les premiers jours de mai, ce sont cent mille personnes résidant dans un rayon de trente kilomètres autour de la centrale qui furent évacuées. L’évacuation dura jusqu’au mois d’août. En trois mois, deux cents cinquante mille personnes furent évacuées.
 
En même temps, les autorités cachèrent puis minimisèrent la catastrophe. Les médias soviétiques ne dirent rien pendant trois jours. L’alerte fut d’ailleurs, le 28 avril, donnée par la Suède, qui avait constaté, dans l’une de ses centrales, au cours d’un contrôle de routine, une augmentation de la radioactivité. L’après-midi, l’AFP informa que « des niveaux de radioactivité inhabituellement élevés ont été apportés vers la Scandinavie par des vents venant d’Union soviétique ».
 
 
« Le peuple soviétique est plus fort que l’atome »
 
 
Le 14 mai 1986 débuta une vaste campagne pour évacuer et décontaminer les zones les plus radioactives. Cette campagne dura deux ans, jusqu’à l’été 1988. Ce sont sept cents mille « liquidateurs » qui participèrent à ces opérations.
 
Leur première mission fut de bâtir un « sarcophage », une immense structure de béton au-dessus du réacteur accidenté. La construction dura six mois. Des grues assemblèrent à distance le sarcophage qui avait la forme d’une pyramide tronquée de soixante-six mètres de haut. Ces travaux furent l’occasion d’activer encore la propagande communiste : une banderole accrochée au sarcophage portait ces mots : « Le peuple soviétique est plus fort que l’atome ! » Et à la fin des travaux, le plus important reste d’accrocher le drapeau rouge au sommet de la cheminée surplombant le réacteur accidenté…
 
L’autre grande mission des liquidateurs était de décontaminer les zones touchées : on raclait la terre radioactive qui était ensuite enterrée. Les arbres et les matériaux contaminés furent enfouis dans de gigantesques fosses-poubelles nucléaires. De nombreuses constructions furent rasées et les gravats furent eux aussi ensevelis. Enfin, les animaux domestiques abandonnés par les personnes évacuées furent abattus.
 
Mais que valaient toutes les mesures qu l’on vient d’exposer lorsque l’on sait que la centrale de Tchernobyl, où travaillèrent dix mille personnes, continua de fonctionner jusqu’en 2000 ? Que valaient ces mesures quand un millier de personnes étaient revenues s’installer dans les zones interdites ?
 
 
« Comme un arbre qui pousse »
 
 
Les conséquences sont d’abord humaines. Des millions de personnes habitant dans les zones touchées sont irradiées par ingestion de produits alimentaires contaminés. En Biélorussie et en Ukraine, les cancers de la thyroïde, du pancréas, de la vessie et les leucémies sont deux à trois fois plus nombreux qu’avant la catastrophe. Des études menées dans la région de Gomel, en Biélorussie, révèlent le rôle du césium dans des maladies cardiaques, rénales ou immunitaires, en particulier chez les enfants.
 
De plus, les conséquences vont durer longtemps. La contamination des territoires par le césium et le strontium se poursuivra sur plusieurs centaines d’années. Les zones touchées par le plutonium quant à elles, seront contaminées pendant plusieurs millénaires. Ce sont l’Ukraine, la Biélorussie et le sud-ouest de la Russie qui furent le plus touchés. Comme les limites temporelles des conséquences n’existent pas, le retour à la normalité n’est pas possible pour les populations concernées. Tchernobyl est une catastrophe sans fin : une villageoise biélorusse dit : « Tchernobyl est comme un arbre qui pousse » (1).
 
La catastrophe a ainsi ouvert un monde nouveau. Aucune référence, aucun repère ne permet de se représenter le « monde de Tchernobyl » devenu étranger à l’homme, dénaturé, méconnaissable.
 
 
L’échec du socialisme
 
 
Enfin, la catastrophe eut une conséquence politique. Mikhaïl Gorbatchev avait lancé dès son arrivée au pouvoir, le 11 mars 1985, la perestroïka (« restructuration »), qui visait à mettre fin à l’économie étatisée, et la glasnost (« transparence »), visant à instaurer la démocratie. Il exploita politiquement l’accident de Tchernobyl pour en faire « un nouvel argument fort en faveur de réformes profondes » comme il l’écrivit dans ses Mémoires, publiées en 1997.
 
Le 14 mai, lors d’une intervention télévisée, il reconnut la catastrophe, ce qui était totalement nouveau par rapport aux habitudes des dirigeants soviétiques : il ne mentait pas, ne cherchait pas à cacher la vérité. Il admit que ce terrible accident était lié au système politico-économique de l’URSS. Dans ses Mémoires il écrivit encore que l’accident de Tchernobyl « constitua la preuve la plus spectaculaire et la plus terrible de l’usure de notre matériel et de notre vieux système ». En effet, la catastrophe de Tchernobyl illustrait l’échec lamentable du socialisme : il était le produit d’un état de délabrement avancé et des faiblesses du système politique et économique communiste.
 
 
 
 
 
Note :
(1) Citée par ALEXIEVITCH, Svetlana, dans La Supplication, Lattès, 1998.
 
 
 
Bibliographie :
« Tchernobyl (Catastrophe de) », in DUPONT (Y.), Dictionnaire des risques, Paris, Colin, 2004.
WERTH (N.) « Tchernobyl : enquête sur une catastrophe annoncée », in L’Histoire, avril 2006, n° 308, pp. 66-75.
 

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Published by Léon Cahlinel - dans Actu
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