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14 avril 2006 5 14 /04 /avril /2006 16:15
En 1879 fut découverte une inscription qui demeure le dossier le plus complet concernant un conflit social dans l’empire romain. Ce conflit, qui éclata dans la seconde moitié du IIe siècle, vit l’affrontement entre des paysans qui défendaient leurs droits et des administrateurs peu scrupuleux. Et fit l’objet d’interprétations contradictoires par les historiens.
 
En 1879, à Souk el Khemis, en Tunisie, sur les abords de la Medjerda, fut découverte une inscription tout à fait intéressante. Datée de 181 de notre ère, elle consistait en une pierre sur laquelle était gravés quatre textes. Ces textes constituaient un dossier relatif à un conflit social qui s’était déroulé sous les règnes des empereurs Marc-Aurèle (161-180) et Commode (180-192). L’intérêt de cette inscription réside dans le fait que c’est le dossier le plus complet sur un conflit social dans l’empire romain.
 
 
Un domaine organisé selon le système du colonat
 
 
Ce conflit du travail concerne les colons qui cultivaient un domaine agricole impérial, le domaine de Buruni. Il faut, pour comprendre la spécificité de cet affrontement, savoir comment s’organisait le domaine, qui étaient les parties en présence et comment il s’est déroulé.
 
Les provinces d’Afrique, dans l’empire romain, revêtaient une importance particulière car elles étaient chargées de ravitailler Rome en blé en fournissant les deux tiers de sa production. En outre, lorsque l’empire doit faire face aux invasions des Quades et des Marcomans, à partir de 168, l’Afrique doit fournir encore un gros effort économique pour subvenir aux besoins de l’armée. C’est dans ce contexte qu’a éclaté le conflit mentionné par l’inscription.
 
Le domaine était géré par un procurateur qui jouait le rôle d’agent d’exécution. Ce procurateur dépendait lui-même d’un autre procurateur se trouvant à la tête d’un ensemble de plusieurs domaines. Au-dessus de lui se trouvait encore un procurateur, qui siégeait à Carthage, la capitale de la province africaine de Proconsulaire. Enfin, au sommet de cette hiérarchie trônait aussi un procurateur, siégeant à Rome. Tous ces hommes devaient veiller à la bonne application des règlements.
 
Ceux-ci régissaient en effet le système du colonat. Concrètement, le domaine était pris à ferme par un fermier, ou conductor : cet entrepreneur devait le faire cultiver et verser ensuite les redevances. Il se remboursait sur le domaine. Son but était donc de rentabiliser au maximum l’exploitation. Dans le domaine de Buruni, à l’époque qui nous intéresse, ce fermier s’appelait Allius Maximus. Le fermier cultivait une partie du domaine en faire-valoir direct, grâce à des esclaves, et sous-louait le reste à des Africains libres, qui devenaient ainsi métayers : ce sont eux qu’on appelle les colons.
 
Pourtant, malgré la volonté du fermier d’être le plus rentable possible, les colons n’étaient pas soumis à son arbitraire. Une loi, la Lex Manciana, promulguée sous l’empereur Vespasien (69-79), fut reprise par la lex Hadriana. Ces textes définissaient les droits et les devoirs des colons. Ceux-ci pouvaient garder les deux tiers des récoltes, avaient un droit d’usage et la possibilité de transmettre ce droit à leurs enfants. En échange, ils devaient donc fournir un tiers de leur récolte et six jours de corvée par an, mais pas plus. Les circulaires des procurateurs, appelées sermones, visaient aussi à réglementer le travail des colons. Gilbert-Charles Picard a évoqué, dans son livre intitulé La civilisation de l’Afrique romaine, de « l’humanité de ce système » pour les colons : il est vrai que ce système était nettement avantageux.
 
Toutefois, les règles définies par ces différents textes n’ont pas été respectées par Allius Maximus.
 
 
Un conflit du travail moderne
 
 
En effet, vers 165 le fermier voulut augmenter le nombre de jours de corvée du par les colons. Or, pour cela, il obtint l’accord du procurateur du domaine. Ce dernier aurait du au contraire défendre les colons dans la mesure où son rôle était, on l’a vu, de veiller à la bonne application des règlements. Les colons, déçus, adressèrent donc une pétition à Rome et obtinrent un rescrit impérial en leur faveur : un rescrit était une réponse de l’empereur sur une question de droit et formait un genre particulier de lois. Ce rescrit fut soit rendu par Marc-Aurèle et Lucius Verus (161-169), soit par Marc-Aurèle et Commode (177-180). Mais Allius Maximus et le procurateur ne tinrent pas compte de ce rescrit.
 
Les colons envoyèrent donc une nouvelle protestation sous forme d’une lettre dans laquelle ils accusaient le procurateur de prévarication. Ce dernier, mécontent, envoya des soldats contre les colons, qui furent traités comme des rebelles : certains d’entre eux furent mis en prison.
Cependant, les colons refusèrent de s’avouer vaincus et adressèrent une seconde pétition à l’empereur Commode (photo), en 180 ou 181 : c’est le premier texte de l’inscription. Commode trancha personnellement le contentieux par un rescrit favorable aux colons : ce rescrit est le deuxième texte de l’inscription. Adressé à Lurius Lucullus, probablement l’un des procurateurs, il rappelait le respect des règles définies dans les différents textes que nous avons vu.
 
Ce conflit du travail comporte les caractéristiques d’un conflit « moderne » : il commence d’abord par des revendications, se poursuit par une répression – gratuite – et s’achève par l’arbitrage du pouvoir central.
 
 
Des paysans qui connaissent parfaitement leurs droits
 
 
Beaucoup d’historiens comme André Piganiol, ont considéré que la situation des colons de ce domaine de Buruni annonçait celle du Bas Empire au cours duquel les cultivateurs voyaient leur liberté restreinte et étaient presque réduits à l’état de serfs. Ils s’appuient pour cela sur deux éléments : l’intervention des troupes contre les colons ; le vocabulaire employé par les colons dans leur pétition adressée à Commode : ils évoquent leur « faiblesse », se disent « misérables », « pauvres paysans […] incapables de rivaliser avec le fermier » et « tourmentés ». Pour ces historiens, la victoire des colons est un fait exceptionnel.
 
Mais une autre lecture a été faite, contredisant cette première interprétation. D’abord, le vocabulaire utilisé visait surtout à convaincre l’empereur : il avait une fonction persuasive. De plus, les colons étaient loin d’être désarmés : ils connaissaient parfaitement leurs droits puisqu’ils mentionnent dans leur pétition la lex Hadriana et les circulaires procuratoriennes. On a vu leur acharnement à les défendre : même une intervention militaire n’a pas eu raison de leur détermination, signe que leur condition matérielle n’était pas si précaire que l’on veut bien le croire.
 
Ces paysans étaient organisés en une association avec un bureau composé, notamment, d’un défenseur : c’est lui qui, après de multiples démarches, a pu obtenir gain de cause. Cette association était en somme un véritable syndicat. Et c’est elle qui a demandé la gravure l’inscription découverte en 1879 : les deux autres textes gravés étaient une lettre d’accompagnement du rescrit et un accusé de réception des colons. Finalement, les colons n’étaient donc pas les pauvres rustres qu’ils prétendaient être dans leur pétition. Certes, on objectera le recours à la force mais le système pénal romain n’était pas toujours appliqué avec rigueur.
 
Toujours est-il qu’il est sans doute exagéré de parler d’une dégradation de la situation des colons en se basant sur l’inscription de Souk el Khemis.
 
 
 
 
 
Pour aller plus loin
KOLENDO (J.), Le colonat en Afrique sous le Haut Empire, Les Belles Lettres, 1991.
LEVEAU (Ph.), SILLIERES (P.) et VALLAT (J.-P.), Campagnes de la Méditerranée romaine, Paris, Hachette, 1993.
 

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Published by Léon Cahlinel - dans Analyse
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commentaires

www.candianseoagency.com 28/02/2015 07:51

Vraiment cet article est l'un des meilleurs article, cette information est utile et unique.i sera certainement passer avec du contenu long, vraiment étonnant que vous avez mentionné, je vous remercie beaucoup pour partager vos pensées et vos idées.

www.yelp.com 09/10/2014 09:04

Dans la société contemporaine, sociale souvent fait référence à des politiques de redistribution du gouvernement qui visent à utiliser les ressources dans l'intérêt public, par exemple, la sécurité sociale.

john123 09/10/2014 07:59

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