Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Retour

Recherche

14 avril 2006 5 14 /04 /avril /2006 20:31
Les risques : un thème commun à la géographie et à l’histoire. C’est que les deux disciplines sont intimement liées. D’où l’importance de réfléchir aux rapports entre les deux. Jusqu’à en faire des sœurs jumelles ?
 
La question des risques est inscrite à l’une des questions de géographie des concours de l’enseignement de 2005-2006. La livraison du mois de décembre dernier de la revue L’Histoire comprenait un dossier consacré aux catastrophes naturelles, dont le premier article était un entretien accordé par René Favier, spécialiste de l’histoire des risques naturels (1).
 
Le thème des risques traduit le lien existant entre l’histoire et la géographie. La France est le seul pays à associer, dans l’enseignement, ces deux disciplines. Si cette association a été faite, c’est qu’il existe des rapports étroits entre l’histoire et la géographie. Et il n’est pas inutile de le rappeler lorsque un certain nombre des étudiants qui s’engagent dans des études d’histoire ou de géographie se destinent à être professeurs d’histoire et de géographie.
 
C’est une lapalissade mais encore faut-il le rappeler : tout événement historique se déroule dans un espace. L’historien doit donc, au préalable, se comporter en géographe en délimitant l’espace qui correspond à l’objet de son étude. Songeons seulement à l’existence des atlas historiques : leur matière première est constituée de cartes qui sont l’outil, par excellence, du géographe. Ernest Lavisse demanda au géographe Vidal de la Blache son Tableau géographique de la France, préface à son histoire du pays : il faut d’abord planter le décor du théâtre des hommes.
 
Des exemples illustrent le rôle de la géographie dans l’explication de certains événements historiques. Si Gênes, au Moyen Age, est devenue une grande puissance maritime, c’est principalement en raison de sa situation. En effet, des reliefs importants encadrent la ville, l’empêchant de se constituer un arrière-pays et rendant difficile les communications avec le reste de la péninsule italienne. Elle se trouve de ce fait « jetée à la mer » : elle s’orienta donc naturellement vers la mer. L’exemple de la Tchétchénie est aussi très parlant : les Russes ont toujours eu du mal à contrôler intégralement cette région dans la mesure où de hautes montagnes constituèrent des refuges idéaux pour les rebelles de toutes les époques.
 
À l’inverse, un territoire a une histoire et sa structure est – en partie au moins – le fruit d’un passé plus ou moins lointain. Pour « le mettre en accusation », selon la belle expression de Pierre Gourou, le géographe doit donc prendre en compte l’histoire. Ainsi, le Sudeste du Brésil a connu un peuplement important entre 1850 et 1930, durant le cycle du café : les habitants s’enfonçaient de plus en plus loin à l’intérieur des terres pour trouver des zones où cultiver le café. Cette progression s’est faite par le chemin de fer : des « gares-terminus » étaient placées à des distances relativement courtes entre elles, le long des différents chemins de fer, lesquels étaient parallèles entre eux. Autour de ces gares se développèrent de petites villes. Puis certaines de ces villes connurent un net essor tandis que d’autres marquèrent le pas. Ceci explique qu’aujourd’hui, dans cette partie du Brésil, il existe un réseau de villes bien hiérarchisées. L’histoire peut donc bien jouer un rôle dans l’explication des phénomènes géographiques.
 
L’histoire peut même se révéler utile aux géographes. Elle est en effet un instrument précieux dans la gestion du risque par exemple. En localisant des lieux de catastrophes naturelles et en datant ces catastrophes, elle peut contribuer à la mise en place de statistiques ou, au moins, à situer des zones plus exposées que d’autres à tel ou tel risque.
 
Des géographes se sont lancés dans l’histoire. Citons par exemple Roger Dion et Jean-Robert Pitte. Le premier publia, en 1959, une Histoire de la vigne et du vin dans laquelle il soulignait que les vignobles de qualité étaient moins nés de conditions physiques exceptionnelles que de la proximité d’évêchés et d’abbayes – qui ont besoin du vin pour le culte –, de châteaux mais aussi de routes, de fleuves et de ports. La localisation s’explique donc par l’accès au vin d’une clientèle fortunée. Le second a publié, entre autres, la célèbre Histoire du paysage français de la préhistoire à nos jours en 1983, réédité deux fois, et, plus récemment, en 2005, Bordeaux, Bourgogne. Les passions rivales.
 
H. C. Darby est l’un des meilleurs représentants de la géographie historique en Angleterre. Il étudia le Domesday book, un recensement de la population de l’Angleterre en 1086 : il en fit une lecture qui lui permit de dresser un tableau géographique du pays à cette date-là. En étudiant un espace du passé, Darby mariait parfaitement les deux disciplines.
 
À l’inverse, de grands historiens se sont révélés être de vrais géographes. Et cela dès le XVIe siècle. André Thevet n’était-il pas à la fois le cosmographe et l’historiographe du roi de France ? L’historien allemand Sébastien Münster (1489-1552) publia en 1544 une Cosmographie, première forme de géographie universelle : il se livrait à des descriptions des volcans, des glaciers, il proposait des vues cavalières de différents pays, révélait sa capacité à percevoir les qualités propres à chaque région et associait, pour l’Allemagne, les observations géographiques et les renseignements historiques. Quant à Jean Bodin, il publia en 1566 une Méthode pour une connaissance aisée de l’histoire. Dans son œuvre, il considérait la géographie comme une mémoire artificielle de l’histoire car il faut greffer les souvenirs et les informations sur des lieux. Il se révéla être un « géographistorien » car il a su très bien marier les deux disciplines.
 
Fernand Braudel est l’auteur de La Méditerranée. C’est lui qui inventa le concept de géohistoire. La première partie de son ouvrage, intitulée « La part du milieu », pourrait être qualifiée de géographie historique. Voici en effet ce qu’écrit Braudel : « La première [partie] met en cause une histoire quasi-immobile, celle de l’homme dans ses rapports avec le milieu qui l’entoure. » Pour Braudel, la géographie était au cœur de l’histoire.
 
La géopolitique est une discipline qui marie très bien l’histoire et la géographie. Dans l’introduction à l’atlas de géopolitique du Dessous des cartes (2), l’émission d’Arte, le lien entre les deux disciplines est ainsi exprimé : « Faire les liens, dans le temps et dans l’espace ». La géographie est utile car « tout événement se trouve influencé par le lieu où il se déroule, et influence à son tour l’action individuelle ou collective ». Quant à l’histoire, elle rend service parce que « l’effort d’explication comme l’effort de prospective exigent de replacer le fait dans sa continuité historique afin de repérer les tendances longues ». C’est clairement affirmer l’usage des deux disciplines pour la compréhension du monde contemporain.
 
L’histoire entretient donc des rapports privilégiés avec la géographie. Il existe une réelle interaction entre les deux disciplines. À tel point que certains en font presque des sœurs jumelles en posant la question suivante : l’objet de l’histoire et de la géographie ne serait-il pas le même, mais appréhendé par deux démarches différentes ? Toute la difficulté résiderait alors dans la définition de cet objet…
 
 
 
Notes :
(1) « Les catastrophes naturelles » (dossier), L’Histoire, décembre 2005, n° 304, pp. 33-57.
 
(2) RAISSON, Virginie, TÉTART, Franck et VICTOR, Jean-Christophe, Le Dessous des cartes. Atlas géopolitique, Paris, Tallandier/Arte éditions, 2005.
 
 
 

Partager cet article

Repost 0
Published by Léon Cahlinel - dans Tribunes
commenter cet article

commentaires