Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Retour

Recherche

17 juillet 2005 7 17 /07 /juillet /2005 14:39
Lorsque le 1er juillet 1962 le Rwanda devient indépendant, Kayibanda, un Hutu, est président. Les Hutu représentant 85 % de la population, on pense que la majorité détient le pouvoir. C’est un leurre : seule une minorité dirige le pays. Cela s’explique par le fait que le peuple hutu n’a jamais été uni. Et l’arrivée au pouvoir d’Habyarimana ne changera rien.
 
Au moment de l’indépendance, la démocratie a fait triompher les deux partis hutu, le Parmehutu et l’APROSOMA (1). Le président hutu s’appelle Grégoire Kayibanda. Les Hutu représentant 85 % de la population rwandaise, on aurait pu croire que c’est la majorité qui allait donc exercer le pouvoir avec ses représentants. En réalité, seule une minorité va diriger le pays. Pourquoi ?
 
 
Le peuple hutu n’est pas uni
 
 
Même si les élections ont montré que les votes étaient ethniques – par exemple le référendum sur la monarchie a vu près de 80 % des suffrages rejeter celle-ci en 1961 –, le peuple hutu n’a jamais été uni. Cela s’explique par les mentalités. Les Tutsi, qui sont initialement des éleveurs, ont une vision large des choses, ils savent avoir une vue d’ensemble de telle ou telle situation : ces facultés sont tout à fait adaptées à des hommes de pouvoir. En revanche, les Hutu sont des agriculteurs et leur vision n’est pas du tout la même : chacun se soucie de son champ, de son exploitation, l’horizon d’un agriculteur est donc limité par le terrain qu’il cultive en quelque sorte. Un agriculteur n’a pas besoin d’avoir une vision large, seul son exploitation compte. Si bien que les Hutu ont toujours eu tendance au découpage, au morcellement des espaces. Cette tendance au découpage se retrouve au niveau national après l’indépendance.
 
En effet, à l’échelle du Rwanda, trois grandes tendances se dessinent dans le peuple hutu : les Hutu du centre ont fondé, grâce à Grégoire Kayibanda, le Parmehutu et le siège du pouvoir se trouve à Gitarama ; les Hutu du sud ont aussi leur parti, l’APROSOMA ; les Hutu du nord enfin constituent la dernière tendance. Un phénomène apparaît donc au moment de l’indépendance : le régionalisme. Et les différentes tendances, qu’on pourrait presque qualifier d’ethnies à cause de leurs différences culturelles importantes, s’affrontent entre elles.
 
 
Nouveau régionalisme
 
 
Dans ce contexte, le président, Kayibanda, va vouloir neutraliser les oppositions. Il a déjà supprimé les deux partis tutsi, l’UNAR et le RADER suite à des attaques en 1962-1963 (2). La république se transforme en fait en dictature : toutes les nominations dépendent du président, la tendance au secret d’État est très claire, et seuls les fidèles de Kayibanda, des Hutu du centre, détiennent les rouages de l’État. La voie vers l’autoritarisme a été d’autant plus facile que l’opposition à Kayibanda s’est révélée incapable de s’organiser.
 
Le président a pour objectif d’éliminer ses opposants, tant du Nord que du Sud. Il va commencer par ces derniers. Pour cela, il décide de s’appuyer sur les Hutu du nord : il confie des postes dans l’armée à des nordistes afin de bénéficier de leur soutien. Parmi ces Hutu figure Juvénal Habyarimana. Grâce à ces manœuvres, l’APROSOMA disparaît et toute l’opposition sudiste avec. C’est alors qu’il envisage de se débarrasser des nordistes.
 
On le voit, à cause du régionalisme, le pouvoir de Kayibanda est allé très loin dans la voie autoritaire : il s’est fait des ennemis de toute part et se retrouve finalement isolé au début des années 1970. C’est pour sortir de cette mauvaise situation qu’il trouve chez la population tutsi un bouc émissaire idéal car les mécontentements vont se reporter sur eux. D’où une nouvelle vague de persécutions tutsi à partir de février 1973.
 
En parallèle, Kayibanda cherche toujours à se défaire des Hutu du nord, et en particulier d’Habyarimana. Ce dernier, se sachant en danger, opère alors un coup d’État, totalement improvisé, le 5 juillet 1973. La république change de président. On espère alors qu’elle va entrer dans une nouvelle phase.
 
Dans les faits, le régionalisme va subsister. Plus précisément, un régionalisme va en remplacer un autre. Certes, le pays connaît un net développement agricole, il s’intègre dans des unions régionales comme la CEPGL (Communauté économique des pays des Grands Lacs) et surtout, le nouveau président instaure un système de quotas favorables aux Tutsi : ceux-ci peuvent faire du commerce, se lancer dans les affaires, travailler dans le monde des finances… Néanmoins ils n’ont pas accès aux responsabilités politiques.
 
Le siège du pouvoir change : il passe de Gitarama à Ruhengeri, au nord du pays donc. La minorité qui détient le pouvoir est constituée par ce qu’on appelle l’akazu, un réseau de fidèles issus de la belle-famille d’Habyarimana. En 1975 naît le Mouvement révolutionnaire national pour le développement (MRND), parti unique auquel les nouveaux-nés adhèrent automatiquement. Par conséquent, c’est bien un second régionalisme qui s’est mis en place avec Habyarimana : le régionalisme du nord a remplacé celui du centre.
 
Mais à partir des années 1980, le régime d’Habyarimana connaît de sérieuses difficultés.
 
 
Habyarimana affaibli
 
 
Quatre dynamiques tendent à affaiblir la république de Ruhengeri. La première est formée par une crise économique et sociale grave. En effet, un exode rural important amène dans les villes une population de désœuvrés et de prostituées qui colle mal avec l’image d’un pays vertueux que le Rwanda veut donner de lui-même. Surtout, l’explosion démographique aggrave le problème de surpopulation : le poids de l’Église était tel que toute politique antinataliste a été un échec. En outre, pour beaucoup de familles, les enfants représentaient une main d’œuvre gratuite. L’augmentation du nombre d’habitants entraîne donc une faim de terre et une grave crise du monde rural.
 
La deuxième dynamique réside dans le fait que les Tutsi qui se sont exilés depuis l’arrivée de Kayibanda au pouvoir veulent rentrer au Rwanda. Ils ne cessent de demander aux autorités rwandaises leur retour au pays. Or, Habyarimana est confronté à la surpopulation de son pays : s’il accepte le retour des Tutsi, la crise ne va faire qu’empirer. C’est pourquoi il hésite beaucoup, ce qui fragilise encore son pouvoir.
 
La troisième dynamique vient d’une erreur d’Habyarimana. En effet, au début de sa présidence, ce dernier a fait passer en jugement les membres du régime de Kayibanda. Les accusés ont été condamnés ou bien à la peine de mort ou bien à la prison. Or, ils étaient considérés comme les pères fondateurs de la république, ils étaient les acteurs de la révolution de 1959, événement fondamental pour les Hutu en général et pour les Hutu du centre en particulier. Par conséquent, ces derniers ont fait d’Habyarimana leur ennemi mortel, celui qui a voulu se venger des Hutu du centre. C’est donc pour affaiblir le régime qu’ils nouent des contacts avec la diaspora tutsi en exil depuis 1959.
 
Enfin, les pressions de la France constituent la dernière dynamique de fragilisation du pouvoir d’Habyarimana. En effet, François Mitterrand ne cesse de pousser le président rwandais sur la voie de la démocratisation : il veut l’obliger à faire du Rwanda une véritable démocratie.
 
Kayibanda était allé trop loin dans l’autoritarisme et son régime est tombé ; Habyarimana se voit affaibli par divers événements mais à la fin des années 1980, il est encore en place. En 1990, il finit par accepter le retour d’un certain nombre de Tutsi, prévu pour le mois de novembre. Mais le 1er octobre, le FPR (3) attaque le Rwanda : la guerre est déclarée. Dès lors les événements vont se précipiter, les oppositions à Habyarimana viendront de toutes parts et il sera assassiné en 1994.
 
 
 
 
 
Notes
(1) En 1958 et 1959 sont nés quatre partis politiques : deux rassemblaient les Hutu (l’APROSOMA et le Parmehutu) et deux représentaient les Tutsi (l’UNAR et le RADER).
 
(2) Les Tutsi qui s’étaient exilés en 1959 essayèrent tout de suite de reprendre le pouvoir par la force : ils lancèrent donc des attaques sur le Rwanda dans cette optique.
 
(3) Le FPR (Front patriotique rwandais), l’organisation de la diaspora tutsi, a attaqué avant le retour des premiers Tutsi car son idée était de reprendre le pouvoir par la force. Or, pour légitimer son action, il devait faire croire qu’Habyarimana refusait le retour des Tutsi au Rwanda. Il lui était donc impératif d’attaquer avant novembre sinon, il n’aurait plus eu de légitimité.
 

Partager cet article

Repost 0
Published by Léon Cahlinel - dans Analyse
commenter cet article

commentaires