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8 juillet 2005 5 08 /07 /juillet /2005 22:43
 Le mythe de l’âge d’or n’est pas récent. Dès l’antiquité des auteurs ont utilisé ce mythe pour délivrer différents messages (moraux ou politiques). Un premier tournant se situe au moment de la christianisation du mythe. En parallèle, il semble qu’on veuille aussi réaliser l’âge d’or ici bas, sur terre. Un projet repris plus tard par les socialistes.
 
Le mythe de l’âge d’or pourrait se définir comme la croyance en une période – passée – de bonheur parfait, où tous les hommes vivaient en harmonie entre eux et avec les autres êtres vivants et aussi dans un état de proximité avec les dieux. Ce bonheur se traduisait par l’absence de douleurs, de peines, de maux et de travail, et par un climat doux, une nature généreuse, bienfaisante, qui donnait de la nourriture en abondance.
 
 
Le mythe : un outil politique
 
 
Le mythe existe ainsi dès l’antiquité. Son utilisation par les auteurs grecs et romains obéit surtout à des objectifs moraux ou politiques. Ainsi, chez Hésiode, il a pour fonction d’assigner une place à l’homme dans l’univers. Chez Platon, notamment dans l’œuvre intitulée Le Politique, le mythe a une dimension essentiellement politique. Il doit fournir aux hommes d’Etat actuels un modèle pour gouverner, un but idéal vers lequel il faut tendre sans toutefois chercher à l’atteindre : il donne une orientation générale à l’action de l’homme politique. Le mythe permet aussi à Platon de définir l’homme politique comme «  un gardien de troupeau humain ».
 
Dans l’antiquité romaine, le mythe de l’âge d’or possède aussi une dimension politique. Ainsi, Virgile le mentionne dans plusieurs de ses œuvres, notamment Les Bucoliques dans lesquelles il assimile le règne d’Auguste – qui a mis fin au régime républicain et instauré l’empire en 27 av. J.-C. – à celui de Saturne, ce dernier étant le dieu qui régnait à l’époque de l’âge d’or. Le mythe est donc un outil de propagande.
 
Mais il peut aussi se révéler un instrument de critique du pouvoir. Dans ses Métamorphoses, Ovide présente l’âge d’or comme une époque où « un redresseur des torts était inutile » (1) et où régnaient la bonne foi et la vertu. La critique du régime d’Auguste est claire quand on sait que l’empereur s’était attribué le titre de « Vengeur » – en référence à l’assassinat de son père adoptif, César – et que les deux qualités mentionnées étaient associées au régime républicain. Autrement dit, Auguste a détruit l’âge d’or.
 
D’autres auteurs évoquent aussi des lieux paradisiaques, où le bonheur des hommes est parfait : c’est le cas d’Homère par exemple avec ses Champs Élysées.
 
 
Une époque heureuse où la propriété n’existait pas
 
 
À partir du IIe siècle de notre ère va se produire un premier tournant dans l’histoire du mythe de l’âge d’or : ce dernier va connaître une lente christianisation.
 
En effet, les descriptions de l’âge d’or données par les auteurs antiques sont en effet très proches de celles que la Bible fait de certains lieux importants. Ainsi, évidemment, le jardin d’Eden où vivent Adam et Ève est présenté comme un paradis idyllique où les fruits et les fleurs poussent à profusion et où un flot vient irriguer toute la surface de la terre. La Terre promise où s’installe le peuple élu est elle aussi l’objet de descriptions comparables : le Livre des Nombres contient ainsi cette phrase, prononcée par les fils d’Israël : « C’est vraiment un pays ruisselant de lait et de miel et en voici les fruits ! »
 
Puisque les descriptions de la Bible sont très proches de celles des auteurs antiques, la christianisation du mythe est possible : les auteurs chrétiens vont assimiler l’âge d’or au jardin d’Eden. Justin (mort en 165) prétend ainsi que lorsque Homère parle des jardins d’Alkinoos, il évoque en fait le jardin d’Eden. Tertullien (mort en 235) pense de la même manière que les Champs Élysées mentionnés par Homère ne sont que la transcription païenne des descriptions du jardin d’Eden. Basile de Césarée publie ses Homélies sur l’hexaemeron dans lesquelles il procède explicitement à l’amalgame entre le jardin d’Eden et les descriptions antiques de l’âge d’or. En outre, de nombreux poèmes rédigés entre le IVe et le VIe siècles contribuent à assimiler l’âge d’or au jardin d’Eden.
 
Au début du Moyen Age donc, le mythe de l’âge d’or est devenu chrétien en quelque sorte. Ce mythe défend l’idée d’égalité, un bonheur primitif qui n’aurait pas connu la propriété privée et où tous les biens étaient mis en commun. C’est le sens du décret de Gratien, qui date du XIIe siècle, et qui stipule que le droit de propriété est contre-nature.
 
 
On tente de réaliser l’âge d’or sur terre
 
 
L’âge d’or n’est pas seulement christianisé au Moyen Âge : il est aussi l’objet de tentatives de réalisations. Ou du moins, certains événements possèdent une dimension renvoyant à la réalisation d’un âge d’or sur terre. Ainsi, entre mai et décembre 1381 a lieu une révolte en Angleterre. Elle s’explique par une crise démographique importante et des décisions politiques contestées. Des mots d’ordre religieux sont propagés. L’un d’eux, attribué à John Ball, est formulé par une question : « Quand Adam bêchait et Ève filait, où était le gentilhomme ? » Cette question fait clairement référence à un âge d’or où, du temps du paradis, aucun gentilhomme n’existait.
 
Le mouvement millénariste va tenter de réaliser l’âge d’or sur terre. Le millénarisme, dans le christianisme, est une croyance en un règne du Christ qui durera 1000 ans. La nouveauté réside dans le fait que l’âge d’or n’est plus situé dans le passé mais dans l’avenir : l’époque dans laquelle les hommes vivront tous heureux n’appartient plus au passé mais à l’avenir. Ainsi, des millénaristes vont vouloir préparer la venue de cet âge d’or sur terre. C’est le cas des taborites qui, en Bohême, entre 1419 et 1421, veulent établir une communauté égalitaire dans laquelle tous les biens seront mis en commun et où aucune hiérarchie n’existera entre les hommes. Pour la réalisation de ce paradis sur terre, les fidèles doivent participer à la vengeance divine en combattant tous les ennemis du Christ, en prenant leurs biens et en supprimant les impôts. La réalisation de l’âge d’or passe par la violence.
 
Au XVIe siècle, d’autres tentent de réaliser l’âge d’or. Le moine Thomas Müntzer prend la tête, en 1525, d’une révolte qui a éclaté un an plus tôt en Allemagne du sud. Müntzer appelle à la violence contre les impies pour réaliser une égalité forcée et une Église régénérée. La révolte est écrasée à Frankenhausen le 15 mai 1525.
 
Un peu plus tard, dans la ville de Münster, le prédicateur allemand Rothmann appelle à la réalisation par la force du royaume du Christ sur terre et appelle les élus à prendre les armes. Deux hommes en particulier arrivent dans la ville, Jean de Leyde et Jean Matthys. Ces derniers prennent le pouvoir dans la ville en février 1534 : commence alors une dictature communiste. Les opposants sont expulsés ou exécutés, l’argent et les tous les biens sont mis en commun : la propriété privée est donc abolie car elle est considérée comme un mal. Le travail rémunéré et le commerce aussi sont des maux dont il faut se débarrasser. Tous les livres sont interdits, à l’exception de la Bible. La peine de mort est instaurée pour les menteurs, les enfants qui n’obéissent pas à leurs parents et les femmes à leur mari. Jean de Leyde se fait proclamer roi en septembre 1534 dans une ville assiégée – Matthys a été tué dans une tentative de sortie. Finalement, la cité tombe le 24 juin 1535 et de Leyde est capturé, promené comme une bête de foire avant d’être exécuté. Pourtant, peut-on dire que le rêve concret de réalisation d’un âge d’or était terminé ?
 
 
Le côté totalitaire de l’âge d’or
 
 
Au XIXe siècle se sont développés les idéologies socialistes, et en particulier le socialisme utopique : l’un de ses représentants, Saint-Simon, déclare : « L’âge d’or, qu’une aveugle tradition a placé jusqu’ici dans le passé, est devant nous ». On ne pouvait être plus clair : les socialistes utopiques se proposent de faire descendre ici bas la cité idéale dans laquelle tous les hommes vivront heureux. Pour cela, il faut supprimer le mal : la propriété.
 
La cité idéale des utopistes annonce pourtant un ordre totalitaire : en effet, le bonheur est réalisé au détriment de la liberté individuelle. Jamais aucune réalisation concrète de l’âge d’or d’ailleurs n’a fait mention de la liberté, et toutes ont été violentes, comme on l’a vu. Car le totalitarisme est l’ennemi de l’individu, et ce dernier représente la singularité, la déviance et menace donc l’égalité parfaite voulue par les socialistes.
 
Un autre socialisme a voulu prétendre à la réalisation de l’âge d’or sur terre : le socialisme scientifique. En effet, selon les marxistes, le communisme était un état de bonheur parfait à venir où le capitalisme serait mort et les inégalités supprimées. Mais pour effectuer cette réalisation de l’âge d’or, il fallait passer par la phase de ce que Marx appelait le socialisme : la dictature du prolétariat et la destruction du capitalisme. Là encore, on retrouve le côté totalitaire de l’âge d’or, de l’utopie.
 
Enfin, pensons à Hitler qui voulait réaliser un Reich dans lequel aurait triomphé la race aryenne et qui devait durer… 1000 ans. Le nazisme, sous cet aspect-là, représente un autre millénarisme avec l’utopie de la race. Le communisme au XXe siècle quant à lui peut aussi se résumer à des montagnes de cadavres, des millions de morts pour la réalisation d’un âge d’or qui aurait du voir le bonheur pour tous.
 
L’idée d’âge d’or remonte donc très loin dans le temps. D’abord outil politique, elle a ensuite été appropriée par le christianisme. Dès le moyen âge, des réalisations concrètes de cet âge d’or sont tentées. Mais à partir de ce moment, l’âge d’or perd sa véritable nature, celle d’avoir été une époque heureuse : les constructeurs de l’âge d’or voient ce dernier dans l’avenir, et non plus dans le passé. Jusqu’au XXe siècle, l’idée que le bonheur des hommes peut être réalisé sur terre a connu un énorme succès. Pour aboutir à de terribles catastrophes.
 
 
 
 
 
Note
(1) Ovide, Les Métamorphoses, vers 112-118 (Ier siècle av. J.-C.)
 
 
 
 
 
Pour en savoir plus :
DELUMEAU, Jean, Une histoire du paradis, Paris, Fayard, 1992.
DELUMEAU, Jean, Mille ans de bonheur, Paris, Fayard, 1995.
WINOCK, Michel, « Le grand rêve des utopistes. Le bonheur pour tous ! », in L’Histoire, novembre 1999, n° 237, pp. 76-83.
 
 
 

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Published by Léon Cahlinel - dans Analyse
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