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8 juillet 2005 5 08 /07 /juillet /2005 23:21
Cet article livre l’interprétation que faisait Daniel Arasse de la Joconde de Léonard de Vinci. Il s’agit d’un texte qui, à l’origine, était un entretien radiophonique qui eut lieu sur France Culture. Ce texte a ensuite été publié sous le titre Histoires de peintures chez Denoël, en 2004. Nous vous en proposons des extraits qui permettent de comprendre un des tableaux les plus célèbres au monde. Un tableau qui, à l’époque, faisait scandale.
 
L’auteur :
Daniel Arasse était historien de l’art (il est décédé en 2003) et spécialiste de la Renaissance italienne. Il a été directeur d’études à l’EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales). Il a notamment publié La guillotine et l’imaginaire de la Terreur (1997)et Léonard de Vinci, le rythme du monde (1997).
 
Quelques rappels :
La Joconde a été réalisée entre 1504 et 1514 par Léonard de Vinci. Le tableau a été commandé par un certain Francesco del Giocondo qui aurait voulu faire faire le portrait de son épouse, la Florentine Mona Lisa. La composition a finalement été achetée par François Ier.
 
 
« D’abord, la Joconde est assise dans une loggia, c’est-à-dire qu’il y a des colonnes de part et d’autre, sur les bords droit et gauche, jointes par le muret, derrière elle. Elle tourne le dos au paysage, qui est très lointain. Ensuite, elle est assise dans un fauteuil, je le sais uniquement parce que le bras gauche de la figure est appuyé, parallèlement au plan de l’image, sur un accoudoir. Mais cet accoudoir est l’unique trace du fauteuil, il n’y a pas de dossier, ce qui est étrange. Et puis le paysage à l’arrière-plan est curieux puisqu’il est composé uniquement de rochers, de terre et d’eau. Il n’y a pas une seule construction humaine, pas un arbre, il y a seulement dans ce paysage quasiment pré-humain un pont, et c’est cela qui m’a posé beaucoup de problèmes d’interprétation. Ce pont enjambe ce qui doit être une rivière, mais qu’on ne distingue pas. Or, comment se fait-il que dans ce paysage des origines il y ait déjà un pont alors que toute présence humaine a disparu ? […]
 
« En fait, ce qui me fascine, c’est ce qui lie profondément la figure au paysage de l’arrière-plan. Si vous regardez bien ce dernier, vous vous rendrez compte qu’il est incohérent, c’est-à-dire que dans la partie droite, du point de vue du spectateur, vous avez des montagnes très hautes, et tout en haut un lac, plat, comme un miroir, qui donne une ligne d’horizon très élevée. Dans la partie gauche, au contraire, le paysage est beaucoup plus bas, et il n’y a pas moyen de concevoir la passage entre les deux parties. En réalité, il y a un hiatus, caché, transformé par la figure elle-même et par le sourire de la Joconde. C’est du côté du paysage le plus haut que sourit la Joconde. La bouche se relève très légèrement de ce côté-là, et la transition impossible entre les deux parties du paysage se fait dans la figure, par le sourire de la figure.
 
« Vous me direz, et alors ? Eh bien, je crois qu’à ce moment-là, il faut avoir lu les textes de Léonard, se rappeler qu’il était un grand admirateur d’Ovide et de ses Métamorphoses, et que pour Léonard comme pour Ovide – c’est un thème classique et courant – la beauté est éphémère. Il y a de fameuses phrases d’Hélène chez Ovide à ce sujet : "Aujourd’hui je suis belle mais que serais-je dans quelques temps ?" C’est ce thème-là que traite Léonard, avec une densité cosmologique assez extraordinaire, car La Joconde c’est la grâce, la grâce d’un sourire. Or le sourire, c’est éphémère, ça ne dure qu’un instant. Et c’est ce sourire de la grâce qui fait l’union du chaos du paysage qui est derrière, c’est-à-dire que du chaos on passe à la grâce, et de la grâce on repassera au chaos. Il s’agit donc d’une méditation sur une double temporalité, et nous sommes là au cœur du problème du portrait, puisque le portrait est inévitablement une méditation sur le temps qui passe. […] On passe donc, avec ce sourire éphémère de La Joconde, du temps immémorial du chaos au temps fugitif et présent de la grâce, mais on reviendra à ce temps sans fin du chaos et de l’absence de forme.
 
« Restait ce pont, dont je ne comprenais pas la présence jusqu’au moment où j’ai lu Carlo Pedretti, le grand spécialiste de Léonard de Vinci, capable d’écrire comme lui de la main gauche et à l’envers. […] A propos de cette interrogation sur la présence du pont, il dit une chose très simple à laquelle je n’avais pas pensé, à savoir que c’est le symbole du temps qui passe ; s’il y a pont, il y a une rivière, qui est le symbole banal par excellence du temps qui passe. C’est un indice donné au spectateur que l’étrangeté du rapport entre ce paysage chaotique et cette grâce souriante est le temps qui passe. Le thème du tableau, c’est le temps. C’est aussi pour cette raison que la figure tourne sur elle-même, car un mouvement se fait dans le temps… Et l’analyse peut repartir à ce moment-là. Le tableau est fascinant parce que sa densité et sa sobriété font qu’il n’arrête pas de renvoyer la réflexion et le regard au regard…
 
« Cela dit, et je n’en dis pas plus sur La Joconde, je ne pense pas que messere Giocondo aurait aimé le tableau s’il l’avait vu. Je pense même qu’il l’aurait refusé parce qu’il ne lui aurait pas plu. Et le fait de faire de l’histoire permet d’avoir un regard un peu plus neuf sur les choses. Je pense que Francesco del Giocondo n’aurait pas accepté le tableau fini pour une bonne et simple raison : c’est qu’à l’époque, c’est un tableau scandaleux. Aujourd’hui, c’est le chef d’œuvre des chefs d’œuvres, mais en 1503-1505, c’est un tableau inadmissible. Pourquoi ? Voilà un bon bourgeois florentin, et pas n’importe qui, qui commande au plus grand peintre du moment le portrait de se femme parce qu’elle lui a donné des enfants, et ce peintre lui présente, comme portrait, une jeune femme qui sourit, ce qui est incorrect, toute proche de nous, épilée des sourcils et des cheveux – alors qu’on sait très bien qu’à cette époque seules les femmes de mauvaise vie s’épilent – et ensuite il la plante devant un paysage pré-humain affreux, terrible. Or, comment voulez-vous qu’un mari souhaite voir sa femme charmante, aimante, qui lui a donné deux enfants, devant un tel paysage et non pas devant des prairies, des arbres et des petits oiseaux, ce qu’on trouve dans les fonds de portrait de Raphaël contemporains de Léonard. Il n’aurait pas pu comprendre, et je pense que c’est pour Francesco del Giocondo ou pour ce genre de spectateur que Léonard de Vinci a peint le pont, pour leur expliquer qu’il ne faisait pas n’importe quoi, et qu’il y avait effectivement une méditation profonde sur le temps. Mais je crois que ce tableau était trop innovateur, il impliquait à l’époque un tel bouleversement des pratiques du portrait qu’il ne pouvait pas être compris immédiatement. »
 
 

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Published by Léon Cahlinel - dans Analyse
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commentaires

zzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzz 31/01/2015 14:32

merdique xd

Thucydide 04/06/2015 18:42

Quelle argumentation... ! je suis épaté !

pico 03/06/2015 11:47

JE MENUI

pico 03/06/2015 11:46

picot