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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 21:34
Lors des dernières élections présidentielles en France en 2002, dix pour cent des électeurs votèrent pour des candidats trotskistes. Pour comprendre ce qu’est le trotskisme, nous vous proposons ici les idées développées par Marc Lazar, spécialiste du communisme, dans un entretien qu’il avait accordé à la revue L’Histoire en mars 2004*.
 
La France s’est révélée très accueillante vis-à-vis du trotskisme. Et de nos jours, environ 10 % des électeurs votent pour des trotskistes. Quelques grandes questions peuvent être soulevées à partir de ce constat : qu’est-ce que le trotskisme ? Pourquoi est-il bien implanté en France ? Quels facteurs de division et d’unité trouve-t-on dans le trotskisme ? Que représente le trotskisme aujourd’hui ? C’est à toutes ces interrogations que nous nous proposons de répondre.
 
 
LA IVe INTERNATIONALE EST FONDÉE EN FRANCE
 
 
Il faut d’abord rappeler brièvement qui est Trotski. Né en 1879, il fut l’un des organisateurs de la révolution d’Octobre en 1917. Il occupa le poste de Commissaire du peuple à la Guerre de 1918 à 1925 et créa l’Armée rouge qu’il dirigea d’ailleurs entre 1918 et 1920, pendant la guerre civile.
 
Cet homme a effectué quatre séjours en France. Cela pourrait constituer un premier élément d’explication au fait que le trotskisme a beaucoup de succès en France. Le premier séjour eut lieu en 1902 mais il fut bref car, échappé de Sibérie, Trotski partit rejoindre Lénine à Londres. Le deuxième séjour s’effectua en 1902-1903. Le troisième fut nettement plus long : il dura de novembre 1914 à octobre 1916. Il revêt une importance particulière dans la mesure où il noue des liens avec des socialistes pacifistes, fermement hostiles à la guerre. Enfin, de juillet 1933 à juin 1935, son quatrième séjour lui offre l’occasion d’établir de nombreux contacts avec des syndicalistes, des intellectuels et ceux que l’on commence à appeler les « trotskistes ». Ainsi, ces voyages en France, surtout les deux derniers, furent déterminants dans l’émergence du trotskisme en France.
 
D’ailleurs, c’est en France que fut fondée la IVe Internationale, le 3 septembre 1938. Il faut savoir en effet que les ouvriers depuis le XIXe siècle essayaient de se regrouper dans des structures dépassant les frontières. La Ire Internationale vit le jour en 1864. La IIe fut fondée en 1889. La IIIe fut créée par Lénine : ce fut le Komintern, ou « Internationale communiste », qui soumettait les partis communistes nationaux à Moscou. Mais à partir des années 1930, en lutte contre Staline, Trotski comprit que pour être efficace il fallait fonder une autre organisation. Ce fut la IVe Internationale.
 
Et c’est de cette manière que l’on peut comprendre ce qu’est le trotskisme : selon Trotski, la « révolution » devait être mondiale et une doctrine devait être suivie, le léninisme. Ainsi, le trotskisme est un retour à un communisme qui aurait été trahi par Staline. Par conséquent, une double dimension caractérise le trotskisme : un projet de destruction du capitalisme et une critique de Staline. La France fut le laboratoire de l’élaboration de cette double ambition.
 
En France, le trotskisme connut quatre temps forts. D’abord dans les années 1930 : à cette époque, un certain nombre de personnes choisirent le trotskisme plutôt que le stalinisme. De plus, en 1934, les trotskistes, à la demande de Trotski, entrèrent à la SFIO avant d’en sortir en 1935, toujours d’après les consignes du « Vieux » (surnom donné à Trotski par ses amis). Ce fut la première période favorable au trotskisme.
 
Vint ensuite l’après-guerre, de 1945 à 1947. Au cours de cette période, les trotskistes exercèrent une influence certaine dans des entreprises ou lors des grèves. Ainsi, lors de la grève de Renault en 1947, le PCF fustigea ceux qu’il appelait « hitléro-trotskistes ».
 
Le troisième temps fort du trotskisme correspondit aux années 1960-1970. Les trotskistes parvinrent à exercer leur influence sur les étudiants et à orienter leurs revendications dans une direction empreinte du marxisme. Ce fut l’époque où Lionel Jospin était membre de l’OCI (Organisation communiste internationaliste).
 
Le dernier moment fort du trotskisme en France, remonte au milieu des années 1990. La participation du PCF au gouvernement de la « gauche plurielle » de 1997 à 2002, la décomposition de ce parti et un mécontentement social qui ne se satisfait plus des organisations syndicales traditionnelles pour exprimer ses revendications ont favorisé la résurgence du trotskisme.
 
 
CLIVAGES ET UNITÉ DU TROTSKISME
 
 
Une particularité du trotskisme est la multitude d’organisations existantes se réclamant de lui et qui se trouvent dans l’incapacité de s’unir. Cela vient d’abord du fait que les trotskistes ont placé et placent toujours les écrits de Trotski au centre de leurs réflexions. Si bien que des débats incessants ont lieu sur l’interprétation de la pensée du maître.
 
Ensuite, étant minoritaires, les trotskistes se trouvent dans une position qui les laisse à l’écart du réel. Par conséquent, ils n’ont de cesse de débattre de tel ou tel passage dans les écrits du « Vieux », ce qui ne favorise pas, une fois de plus, l’unité.
 
De surcroît, deux sujets de discussion n’ont cessé d’animer les trotskistes. Le premier concernait la nature de l’URSS : était-elle un État totalitaire ? Un État ouvrier dégénéré ? Le second grand débat portait sur la révolution mondiale : commençait-elle ? Par exemple, en 1936, Trotski croit qu’elle commence en Espagne. Puis c’est en Yougoslavie en 1947 que l’espoir renaît. Puis à Cuba en 1959. Puis en Algérie en 1962… À chacune de ces occasions, des débats interminables sont lancés pour savoir si ces événements annoncent le début de la révolution mondiale.
 
Les clivages dans le trotskisme se manifestent par exemple dans l’opposition entre la Lutte ouvrière (LO) d’Arlette Laguiller et la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) d’Olivier Besancenot. La première revêt un caractère traditionnel, ouvrier, alors que la seconde se veut plus dans l’air du temps en quelque sorte en s’ouvrant au mouvement « altermondialiste » par exemple.
 
Malgré ces clivages, les différents courants trotskistes sont unis par plusieurs facteurs. Le premier facteur d’unité est Trotski lui-même : tous les trotskistes se réfèrent à lui et à ses grandes idées, à savoir la lutte contre le capitalisme et la critique du stalinisme. Tous les trotskistes croient en un idéal communiste.
 
Le deuxième facteur d’unité est bien sûr la révolution. Chaque groupe trotskiste ne prétend pas être le parti révolutionnaire mais cherchent à en former un. Deux stratégies s’offrent aux trotskistes : d’une part, ils travaillent à renforcer leur propre organisation ; d’autre part, lorsque le moment n’est pas favorable à cette première stratégie, ils agissent dans les partis ou à l’intérieur des syndicats : c’est l’« entrisme ». L’« entrisme » consiste pour les trotskistes à s’infiltrer dans des syndicats ou des associations pour y faire pénétrer leurs idées. Certains trotskistes se sont même spécialisés dans cette pratique : ce sont les « lambertistes », du nom de Pierre Lambert, membre d’organisations trotskistes et adhérent à Force ouvrière (FO). D’ailleurs, dans ce syndicat, l’influence du trotskisme sur Marc Blondel est indéniable.
 
Enfin, ce qui peut contribuer à l’unité du trotskisme est le fait qu’il constitue une structure d’accueil pour un certain nombre de personnes. D’abord pour ceux qui avaient rompu avec le PCF, le trotskisme est devenu en quelque sorte une bouée de sauvetage. Ensuite, il a accueilli une jeunesse opulente en révolte contre les inégalités sociales, contre le PCF et l’URSS, grande admiratrice de Che Guevara et adepte de la violence. Enfin, un certain nombre de juifs a adhéré au trotskisme parce que, déçus par Staline qui était antisémite, ils ont pensé que le trotskisme permettrait de régler le sort des juifs grâce à un communisme non trahi. Si des juifs ont adhéré au trotskisme c’est aussi parce que ce dernier leur rappelait leur condition : comme les juifs qui veulent se dissoudre dans le collectif, Trotski souhaitait ne former qu’un simple rouage dans la machine du PCUS.
 
Un communisme « vrai », non trahi par Staline, une révolution mondiale permanente et une structure d’accueil : telles sont les principales marques d’unité du trotskisme.
 
 
LA VICTOIRE DU TROTSKISME : LA DISTINCTION ENTRE COMMUNISME ET STALINISME
 
 
Le trotskisme de nos jours semble prêt à tout pour faire triompher la cause. Ainsi, en vertu du principe « les ennemis de mes ennemis sont mes amis », les trotskistes entretiennent des liens avec certaines organisations islamistes. Leur complaisance vis-à-vis des islamistes s’explique par le fait que ceux-ci sont utiles à leur combat révolutionnaire. C’est pourquoi la LCR a approuvé la participation de Tariq Ramadan au Forum social européen de Paris à l’automne 2003.
 
Ensuite, les trotskistes répandent quelques préceptes simplistes qui leur permettent d’avoir une certaine audience. D’ailleurs, des enquêtes d’opinion ont montré qu’un certain nombre de personnes sont convaincues par ces théories. Quelles sont ces idées simplistes propagées par les trotskistes ? Il s’agit notamment de l’anticapitalisme, rebaptisé « anti-néolibéralisme », et de l’anti-impérialisme qu’on reconnaît dans l’antimondialisation ou « altermondialisation ».
 
Qui sont les militants et les électeurs trotskistes aujourd’hui ? Pour les premiers, il est difficile de le savoir pour LO. Quant à la LCR, nous savons que plus de la moitié de ses adhérents a moins de quarante ans, que beaucoup de membres sont enseignants ou fonctionnaires, mais qu’un certain nombre est aussi issu des couches populaires de la société. En ce qui concerne les électeurs, ceux de LO sont issus des catégories populaires tandis que ceux de la LCR proviennent d’un milieu plutôt urbain et ont un niveau d’études assez élevé.
 
Un trotskiste a la mémoire sélective : il retient de Trotski le chef de guerre, l’ennemi de Staline, sa victime aussi, la figure de l’intellectuel et le projet de révolution mondiale. Il préfère en revanche oublier que Trotski a aussi réprimé le soulèvement des marins soviétiques de Kronstadt en 1921, a créé l’Armée rouge, a préconisé la terreur rouge, a défendu la Tchéka (la police politique), et a défendu le terrorisme dans son ouvrage intitulé Terrorisme et communisme qui s’appellera ensuite Défense du communisme.
 
En dépit du fait que de nos jours le trotskisme n’a aucun avenir politique, il aura cependant remporté une grande victoire : celle de faire du communisme, en France, un lieu de mémoire positif, bien vu, malgré les crimes perpétrés par les communistes au pouvoir. En effet, les trotskistes, croyant au fait que le communisme est une excellente chose, ont réussi à imposer chez beaucoup de gens la distinction entre le stalinisme et le communisme. Un grand nombre d’intellectuels ont une vision trotskiste du stalinisme : Staline aurait été un parfait crétin qui aurait trahi une théorie bonne mis au point par Lénine et Trotski.
 
 
 
 
 
Note
* LAZAR, Marc (entretien), « Le trotskisme, une passion française », in L’Histoire, n° 285, mars 2004, pp. 75-85.
 

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Published by Léon Cahlinel - dans Analyse
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