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1 octobre 2004 5 01 /10 /octobre /2004 21:22
Il y a cent ans, le 2 octobre 1904, un ordre écrit ordonnait l’extermination d’une tribu africaine, celle des Herero. Ainsi commençait le premier génocide du XXe siècle. Il annonçait par ses méthodes celui des Juifs par Hitler.
 
Le génocide des Herero par les Allemands n’est pas connu de l’opinion commune. Et pourtant, il est le premier du XXe siècle. En outre, par ses méthodes (camps de concentration) et par ses motivations (racistes), il annonçait le génocide des Juifs lors de la Seconde guerre mondiale. Cet événement a aussi fait l’objet d’une lecture que nous estimons pouvoir qualifier d’ambiguë par Bernard Lugan, professeur d’histoire africaine, dans son ouvrage intitulé Atlas historique de l’Afrique des origines à nos jours.
 
 
LE SOULEVÈMENT DES HERERO : UN PRÉTEXTE
 
 
En effet, à propos de cet épisode sombre de l’histoire coloniale allemande en Afrique, Bernard Lugan parle de la « révolte des Herero » et non de génocide.
 
Des Allemands se sont installés vers 1880 sur les côtes de l’actuelle Namibie. La découverte de diamants en Afrique du Sud a poussé un commerçant de Brême, Adolf Lüderitz, à signer deux contrats avec des chefs locaux en 1883. Bismarck en a alors profité en 1884 pour placer le territoire sous la protection du Reich.
 
Les populations étaient principalement constituées de deux tribus, herero et nama. Pour imposer l’ordre impérial, les Allemands jouent sur les rivalités entre tribus. L’occupation allemande entraîne l’hostilité des tribus africaines. La crainte des Allemands d’être confrontés à un soulèvement général de la population se précise, d’autant plus que le 12 janvier 1904, des Hereros se soulèvent en attaquant le poste d’Okahandja. Le prétexte est dès lors fourni aux Allemands pour éliminer une population gênante.
 
Or, concernant ce soulèvement, Bernard Lugan décrit, dans l’ouvrage cité plus haut, en détail, les actions menées par les Herero qui s’étaient montrés féroces. Et il ajoute : « La dureté de la répression allemande s’explique par ces atrocités » (page 153). On voit déjà dans ce cas que Lugan, insistant sur les atrocités commises par les Herero, tend quelque peu à « victimiser » les Allemands.
 
 
VON TROTHA MÈNE UNE GUERRE D’EXTERMINATION
 
 
Il ne mentionne pas un phénomène qui a son importance. En effet, à l’époque, le nationalisme allemand est à son comble. Or, ce nationalisme est basé sur la communauté de sol et de sang. La guerre contre les Herero devient alors une guerre essentiellement raciale : l’objectif n’est pas de soumettre économiquement l’ennemi pour l’exploiter mais tout simplement de l’éliminer.
 
Le général en chef Lothar von Trotha va mener une véritable guerre d’extermination. Le 11 août 1904, à la bataille de Hamakari, ce ne sont pas seulement entre cinq et six mille combattants herero qui sont exterminés, mais aussi vingt à trente mille civils.
 
Bernard Lugan écrit pour sa part que « l’Allemagne se lance à la reconquête de sa colonie » et que von Trotha « comprend que les Herero seront des adversaires sérieux et qu’ils vont tenter de refuser le combat pour se replier dans l’immensité steppique ». Quant à la bataille du 11 août, il n’évoque pas les massacres de civils.
 
Surtout, le 2 octobre 1904, von Trotha rédige un ordre d’extermination en ces termes : « Moi, le général des troupes allemandes, adresse cette lettre au peuple herero. Les Herero ne sont plus dorénavant des sujets allemands. Ils ont tué, volé, coupé des nez, des oreilles, et d’autres parties de soldats blessés […]. Je dis au peuple : quiconque nous livre un Herero recevra 1 000 marks. Celui qui me livrera Samuel Maherero [le chef de la révolte] recevra 5 000 marks. Tous les Herero doivent quitter le pays. S’ils ne le font pas, je les y forcerai avec mes grands canons. Tout Herero découvert dans les limites du territoire allemand, armé comme désarmé, avec ou sans bétail, sera abattu. Je n’accepte aucune femme ou enfant. Ils doivent partir ou mourir. Telle est ma décision pour le peuple Herero. » Aucun compromis n’est donc possible.
 
Les Herero, décimés, n’ont d’autre choix que de fuir dans le désert du Kalahari. Là, leur chance de survie sont minces car les Allemands ont empoisonné les principaux puits. À la saison des pluies, les patrouilles allemandes découvrent des squelettes autour de trous secs de douze à seize mètres de profondeur que les Hereros avaient creusé en vain pour trouver de l’eau. Trente mille Herero sont morts.
 
Or, Bernard Lugan écrit : « Pour éviter de se voir totalement pris au piège, [les Herero] s’enfuient vers […] le désert du Kalahari ». Il déclare aussi que von Trotha « décide de les maintenir dans le désert où il sait que leur bétail va disparaître ». Sans mentionner l’empoisonnement des puits. En outre, selon lui, l’ordre d’extermination du 2 octobre est destiné à faire comprendre à la tribu qu’elle ne doit attendre aucun « pardon ». Pas une seule fois les expressions « génocide » ou « guerre raciale » ne sont écrits.
 
 
« LE DÉBUT D’UNE GUERRE RACIALE » (VON TROTHA)
 
 
Pourtant, c’est bien d’un génocide qu’il s’agit : le 2 octobre, c’est bien un « ordre d’extermination » qui est rédigé. Surtout, von Trotha adresse le 4 octobre 1904 au chef d’état-major de l’armée allemande un courrier très explicite : « La nation herero devait être soit exterminée ou, dans l’hypothèse d’une impossibilité militaire, expulsée du territoire. […] J’ai donné l’ordre d’exécuter les prisonniers, de renvoyer les femmes et les enfants dans le désert. […] Le soulèvement est et reste le début d’une guerre raciale. »
 
La révolte est matée au début de 1905. L’ordre d’extermination est levé la même année. Mais les malheurs du peuple herero ne sont pas finis pour autant. Et Bernard Lugan ne mentionne pas un autre aspect de la lutte contre la tribu herero : la réduction en esclavage.
 
 
DES CAMPS DE CONCENTRATION
 
 
L’Allemagne s’engage alors en effet dans une politique d’esclavage. Désormais, tout Herero pris ne sera plus abattu mais réduit aux travaux forcés et marqué des lettres G.H. (Gefangene Herero, « Herero pris »).
 
Les survivants sont regroupés dans des camps de concentration. Les camps de concentration en eux-mêmes ne sont pas une nouveauté (les Espagnols et les Anglais en avaient déjà mis au point). Mais c’est la première fois qu’ils sont liés aux travaux forcés. Et c’est aussi la première fois qu’ils n’apparaissent pas dans un contexte militaire.
 
Ces camps de concentration sont caractérisés par une forte mortalité. Ainsi, la première année, le taux de mortalité dépasse les 50 % des Herero internés. C’est-à-dire que 7 862 personnes sont mortes.
 
Les Herero y subissent viols, coups de fouet, insultes. Les prisonniers sont déclarés « aptes » ou « non aptes ». On y pratique des expérimentations médicales. Tous ces éléments poussent à faire le parallèle avec les camps nazis.
 
En août 1906, suite à la pression de l’opposition parlementaire, les camps de concentration sont démantelés. Les survivants sont alors dispersés dans des fermes. Ils doivent porter au cou un disque de métal sur lequel est inscrit leur numéro de matricule.
 
En 1911, un recensement fait état de l’existence de 15 130 Herero. Ainsi, en sept ans, soixante quatre mille Hereros sont morts, ce qui représente près de quatre-vingt pour cent de la population d’origine.
 
Ce mois d’octobre est donc l’occasion de se souvenir du premier génocide du XXe siècle et de faire une mise au point claire de cette page sombre de la colonisation.
 
 
 
 
 
Bibliographie :
KOTEK, Joël, « Afrique : le génocide oublié des Hereros », in L’Histoire, n° 261, janvier 2002, pp. 88-92.
LUGAN, Bernard, Atlas historique de l’Afrique des origines à nos jours, éditions du Rocher, 2001.
 

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Published by Léon Cahlinel - dans Actu
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