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11 avril 2009 6 11 /04 /avril /2009 17:37

Des années 1070 à 1269, deux dynasties berbères ont régné sur un empire à cheval sur les deux rives du détroit de Gibraltar : les Almoravides puis les Almohades. Ils ont contribué aux progrès de l'Islam dans ces régions.

 

Almoravides et Almohades. Ces noms renvoient à deux dynasties africaines, originaires du Maghreb, qui édifièrent chacune à tour de rôle un empire musulman à l'organisation structurée. Mais ces deux ensembles étatiques n'ont pas duré.

 

 

La carte est extraite de BURESI, Pascal, « Vie et mort des empires berbères », in L'Histoire, novembre 2008, n° 336, p. 73.






































Les Almoravides : à l'origine, des moines-guerriers

 

 

Le Maghreb rassemble les actuels Maroc, Tunisie, Algérie et Libye. La population autochtone, les Berbères, y est présente depuis plusieurs millénaires avant notre ère. Elle se répartit en différents groupes de peuples avec leur art et leur langue. Les Berbères ont été islamisés au VIIIe siècle de notre ère, lors de la conquête arabe. Le Maghreb passe ainsi sous l'influence des califes orientaux, les Omeyyades jusqu'en 750, puis les Abbassides. Cependant, au XIe siècle, l'arabisation et l'islamisation de cette région du monde musulman est très limitée. Les populations urbaines parlent arabe et pratiquent l'islam mais celles des campagnes, des zones de nomadisme et de montagnes conservent, au moins partiellement, leurs langues, leurs traditions et leurs croyances. Ce sont les élites politiques seules qui sont islamisées.

 

Parmi les tribus berbères plus ou moins bien islamisées figurent les Lemtouna. Ces éleveurs, qui nomadisaient dans l'ouest du grand désert, portaient le litham, un voile qui recouvrait la quasi-totalité de leur visage. Ils étaient ainsi désignés sous le nom de « Voilés », ou Lemtouna.

 

Dans les années 1040, l'émir des Lemtouna, Yahya ibn Ibrahim, se rend en pèlerinage à La Mecque. À son retour, il est déterminé à réformer les mœurs des membres de sa tribu en y transposant les pratiques arabes orientales. Il a rencontré à La Mecque un autre Berbère, Abd Allah ibn Yasin, un missionnaire théologien. Avec lui, ainsi qu'avec deux autres chefs lemtouna et quelques autres berbères, Yahya ibn Ibrahim fonde une communauté - ou ribat - dans les îles Tidra. Cette communauté accueille tous ceux qui souhaitent suivre l'enseignement d'Abd Allah ibn Yasin. Une confrérie de moines-guerriers se forme.

 

Entre 1040 et 1070, sous la double direction politico-militaire de Yahya ibn Ibrahim et religieuse d'Abd Allah ibn Yasin, ces moines-guerriers fédèrent autour d'eux les principales forces du Maghreb. Les Almoravides, puisqu'on les appelle désormais ainsi, se lancent ensuite à la conquête du Sahara occidental à partir de 1070.

 

Ils profitent, à ce moment-là, d'un vide politique. Le califat de Cordoue ayant disparu en 1031, l'Afrique du nord est plongée dans le désordre avec des principautés musulmanes qui rivalisent entre elles. Les Almoravides profitent ainsi de cette décomposition pour conquérir de vastes territoires. Dans les années 1070-180, ils prennent les principales villes du Maroc actuel. En juin 1086, ils franchissent le détroit de Gibraltar pour porter secours aux musulmans d'Espagne, qui se trouvent dans une situation critique depuis la prise de Tolède, en 1085, par les armées chrétiennes. En octobre, ils battent ces dernières. Les Almoravides parviennent ainsi à se constituer un empire aux dépens des multiples principautés musulmanes.

 

 

Un « empire des deux rives » à l'organisation décentralisée

 

 

En 1090, la construction étatique est achevée : les Almoravides ont fondé ce qu'on appelle « l'empire des deux rives », puisqu'il s'étend des deux côtés du détroit de Gibraltar, en péninsule Ibérique et au Maghreb. Cet empire dispose d'une capitale, Marrakech, fondée en 1071, et d'un souverain, Yusuf ibn Tashfin qui règne de 1072 à 1106. Cet empire prône le jihad - la « guerre légale » - contre les chrétiens ainsi qu'une réforme des mœurs. Il s'appuie sur le malékisme qui est une école juridique se caractérisant par sa rigueur morale et par l'importance accordée aux docteurs de la loi : cela se traduit par exemple dans le fait que ceux-ci valident par des fatwas - des avis juridiques - les décisions du souverain.

 

Cette réforme religieuse se rattache à l'autorité du calife abbasside de Bagdad. Le Maghreb et Al-Andalus se placent ainsi sous l'autorité suprême de ce dernier et les Almoravides tirent une légitimité de cette dépendance vis-à-vis du pouvoir central abbasside. Ainsi, le prince almoravide prétend diriger une portion du territoire de l'islam - le Maghreb et Al-Andalus.

 

L'empire almoravide est très décentralisé, composée d'une vingtaine de provinces. Chaque gouverneur de province possède l'ensemble des pouvoirs régaliens : justice, guerre légale et fiscalité. Ils sont responsables de toutes leurs décisions. Cette construction étatique, les Almohades vont en hériter.

 

Car l'empire almoravide entre rapidement en décomposition. D'abord parce que les Andalous supportent mal le puritanisme des Almoravides. La conception almoravide de la religion n'est pas adaptée à la péninsule Ibérique musulmane. Aussi, beaucoup de chefs musulmans vont jusqu'à former des alliances avec les princes chrétiens pour renverser les Almoravides. En Espagne, la Reconquista reprend.

 

Au Maghreb, dans les années 1120-1130, les Berbères masmuda, des montagnards de l'Atlas, se soulèvent contre l'empire almoravide, à l'appel de Mohammed ibn Toumert. Ce sont les futurs almohades. Ainsi, l'empire almoravide s'écroule progressivement, sous les coups des chrétiens, au nord, dans la péninsule Ibérique, et des Almohades, dans le Maghreb. Le dernier souverain meurt en 1147.

 

 

Les Almohades : les « réformateurs »

 

 

C'est un réformateur religieux, Mohammed ibn Toumert, qui, revenu d'Orient, entend réformer les mœurs et renverser les Almoravides qu'il considère comme impies. N'ayant pu convaincre les habitants des villes où il est passé, il se fait finalement adopter par les Berbères montagnards de l'Atlas. À partir de 1125, ces Berbères, appelés Al Mowahidoun - les « réformateurs » -, nom qui a donné Almohades, sortent de leur vallée d'origine pour conquérir des territoires. En 1130, Abd el Moumen, le successeur de Mohammed ibn Toumert, lance ses troupes à l'assaut du Maroc actuel. En 1147, les Almohades s'emparent de Marrakech où s'est éteint le dernier prince almoravide. En 1159-1160, ils achèvent la conquête de l'Afrique du nord par la prise de Tunis. Puis les Almohades débarquent en 1160 dans la péninsule Ibérique où ils bloquent la Reconquista. Abd el Moumen meurt en 1163.

 

Les Almohades constituent un empire lui aussi à cheval sur les deux rives du détroit de Gibraltar. L'organisation étatique de leurs prédécesseurs almoravides les aide beaucoup. D'ailleurs, des éléments de continuité existent : les Almohades installent, eux aussi, leur capitale à Marrakech ; et comme les Almoravides, ils entendent mettre en place une réforme religieuse.

 

Mais deux différences importantes sont à relever entre ces deux empires. La première réside dans le rapport au califat abbasside. Si les Almoravides se sont soumis à l'autorité du calife de Bagdad, les Almohades, au contraire, entendent affirmer leur prééminence sur toutes les autres parties du monde musulman. En effet, pour Abd el Moumen, il s'agit de refonder dans le Maghreb, l'empire originel de l'Islam. Il rejette donc la suzeraineté des Abbassides. Les souverains almohades porteront désormais le titre de calife [1] à part entière.

 

La seconde différence avec l'empire almoravide est que celui des Almohades est très centralisé. Les gouverneurs perdent ainsi leur autonomie. Ils sont recrutés parmi la nombreuse descendance d'Abd el Moumen.

 

L'empire almohade est confronté à la reprise de la Reconquista. Dans le cadre de ces affrontements, il pratique expulsions et réductions en esclavage. Ainsi, les mozarabes, ces chrétiens d'Al-Andalus, sont exilés au Maghreb ou fuient en Espagne chrétienne. Les Juifs sont contraints de porter, dès la fin du XIIe siècle, des vêtements de couleur jaune.

 

Le tournant se situe le 16 juillet 1212 : ce jour-là, à la bataille de Las Navas de Tolosa, les armées chrétiennes écrasent les Almohades. [2] La Reconquista franchit une étape décisive. L'Islam andalou est submergé. Dès 1229, les Almohades ne règnent plus sur la péninsule Ibérique. En outre, l'Ifriqiya - la Tunisie actuelle - s'émancipe du pouvoir almohade. Celui-ci voit son territoire se réduire rapidement. Au Maroc même, une tribu berbère, les Beni Merine, contestent aussi la souveraineté des Almohades. En 1269, les Mérinides prennent Marrakech : c'est la fin de la dynastie almohade.

 

De ces deux dynasties berbères, il faut retenir leur aptitude à avoir organisé un ensemble étatique sur l'ensemble d'Al-Andalus et du Maghreb - « l'empire des deux rives » des Almoravides - et leur rôle décisif dans l'arabisation et l'islamisation des tribus berbères. Elles contribuèrent également à la diffusion de l'Islam sur le pourtour méditerranéen.

 

 

 

 

 

Aller plus loin :

BURESI, Pascal, « Vie et mort des empires berbères », in L'Histoire, novembre 2008, n° 336, pp. 70-75.

GABRIELI, F. (dir.), Maghreb médiéval. L'apogée de la civilisation islamique dans l'Occident arabe, Aix-en-Provence, Edisud, 1991.

LARAOUI, A., L'Histoire du Maghreb. Un essai de synthèse, Casablanca, Centre culturel, 1995.

LUGAN, Bernard, Histoire du Maroc des origines à nos jours, Paris, Librairie académique Perrin, 2000.

 

 



[1] Le calife est un chef religieux et politique et est considéré comme le successeur de Mahomet. Les califes omeyyades régnèrent à Damas de 661 à 750 puis à Cordoue de 756 à 1031. Les Abbasside, à Bagdad, de 750 à 1258. Mais dès 809, des califats dissidents émergent, comme celui des Fatimides, apparu d'abord au Maghreb puis installé en Égypte.

 

[2] Cf. 1212 : la bataille de Las Navas de Tolosa

 

 

 

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Published by Léon Cahlinel - dans Analyse
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