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5 décembre 2008 5 05 /12 /décembre /2008 17:57

Quel est le point commun entre les anciens Égyptiens, Descartes, Rousseau et Baudelaire ? La préhistoire du freudisme pourrait-on répondre. Car, chacun de leur façon, ils ont annoncé la révolution freudienne de la fin du XIXe siècle.

 

Que peut-il bien y avoir de commun entre les anciens Égyptiens et le poète Baudelaire ? Entre Descartes, Rousseau et Mesmer ? Ou encore entre Spinoza et Nodier ? A priori, rien. Et pourtant. Chacun à leur manière, ils ont, en leur temps, annoncé le freudisme. [1] C'est-à-dire autant la pratique psychanalytique que la théorie de l'inconscient.

 
Puységur pratique un traitement par la parole

   

On sait que Freud a d'abord pratiqué l'hypnose. De ce point de vue, l'une des annonces lointaines de la psychanalyse se trouve être le mesmérisme. Il s'agit d'une doctrine qui supposait l'existence d'un fluide animal dans le corps humain et dont la mauvaise répartition était la cause de toutes les maladies. Franz Anton Mesmer (1734-1815), d'où vient le nom de cette doctrine, prétendait pouvoir rééquilibrer ce fluide à l'aide d'un aimant. Il est l'ancêtre des hypnotiseurs.

 

Les malades étaient disposées autour d'un baquet d'eau sur laquelle flottait de la limaille de fer et d'où émergeait une tige de fer. Mesmer apaisait ses patients en leur touchant les mains, le front et en faisant certains gestes rapides.

 

Mais c'est un disciple de Mesmer qui, au XVIIIe siècle, annonce mieux encore la cure psychanalytique. Le marquis de Puységur (1752-1825) était un colonel d'artillerie. Lui aussi prétendait guérir des malades. Par des attouchements ou grâce à des objets, il faisait tomber ses patients dans un « état magnétique ». Apparemment endormi, le malade se mettait alors à converser avec lui, lui décrivant l'origine et l'évolution de sa maladie et prédisant le moment de sa guérison. À son réveil, il ne se souvenait plus de rien. Ainsi, près de cent ans avant Freud, le marquis de Puységur pratiquait déjà une forme de cure par la parole. Or, la thérapie par la parole est le fondement même de la pratique des psychanalystes.

 

Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, Freud côtoie deux grands hypnotiseurs, Charcot et Bernheim. Le premier, professeur à Paris, avait recours à l'hypnose afin de reproduire chez ses patients les symptômes de l'hystérie avant de les faire disparaître définitivement. Freud, au début de sa carrière, pratiqua l'hypnose.

 

Mais il en perçut assez vite les limites. Les patients peuvent être réfractaires et la durée des effets est brève. Surtout, l'hypnose ne permettait pas, pour Freud, d'atteindre les phénomènes inconscients qu'il pressentait. Mais même cette idée d'inconscient n'est pas neuve.

Leibniz et les « pensées volantes »

  

L'idée d'inconscient est présente, sous de multiples formes, dans la philosophie occidentale depuis Descartes (1591-1650). Ce dernier a voulu explorer l'intériorité de l'individu. En 1649, il publie son Traité des passions dans lequel il défend la nécessité de connaître ses passions, ou les affections de l'âme, en vue du bonheur. Les passions, selon lui, sont le résultat des mouvements involontaires de la mécanique corporelle et sont subies par l'âme. Ces mouvements involontaires sont donc le signe de l'existence de certaines forces qui échappent au contrôle du sujet. Ainsi, chez Descartes, s'il n'y a pas une idée d'inconscient clairement formulée, on trouve du moins une zone de « pénombre » ou de « clair-obscur » qui peut faire dire au sujet, finalement : « je ne suis pas toujours au clair avec moi-même, mais au moins, je peux le savoir et l'énoncer clairement. » [2]

 

Leibniz (1646-1716) quant à lui, pense que la perception consciente est la somme de petites perceptions. Ainsi, le bruit de la mer est clair mais il est le résultat du bruit des vagues et des gouttes d'eau, qui ne l'est pas. Des éléments inconscients prennent ainsi part à des phénomènes conscients. D'autre part, Leibniz parle des « pensées volantes » qui sont des images qui traversent notre esprit indépendamment de notre volonté. N'annonce-t-il pas le principe freudien des libres associations selon lequel le patient, pendant la cure, doit parler au psychanalyste de toutes les idées qui lui viennent à l'esprit ?

 

Selon Spinoza (1632-1677), tous les événements sont soumis à un strict déterminisme dans la mesure où tout découle de Dieu, qui est la seule substance. Le libre-arbitre est une illusion. L'homme du commun est animé par des désirs, ce que Spinoza baptise le conatus : c'est une puissance obscure qui est à l'origine d'un comportement passionnel, superstitieux et fanatique. « Nous ne tendons par vers une chose parce que nous la jugeons bonne mais nous la jugeons bonne parce que nous tendons vers elle » écrit Spinoza. La conscience est donc secondaire. C'est le premier genre de connaissance.

 

Mais la possibilité de se libérer de l'emprise de ses passions existe affirme Spinoza. Pour cela, il faut apprendre à déduire selon des méthodes mathématiques, rationnelles, méthodes grâce auxquelles le sujet pourra s'affranchir de ses passions. C'est le deuxième genre de connaissance. Le troisième genre, le plus élevé, consiste pour l'individu à voir chaque chose découler de la nature divine.

 

Il existe ainsi de faux et de vrais sentiments. Les premiers - honte, tristesse, crainte - entraînent une diminution de la capacité d'agir. Les seconds sont la joie, l'amour des idées vraies. Le vrai bien s'appuie donc sur l'extension de la connaissance. La joie est l'aboutissement de la connaissance. Nous connaissons tous des passions tristes - deuils, accidents... - mais il est possible de les dépasser.

 

Ainsi, un cheminement peut se faire d'un état de servitude à la liberté de la raison, d'un état de tristesse à un état de joie. Ce cheminement peut être mis en parallèle avec la cure analytique qui vise aussi, pour le patient, à sortir d'un état de mal-être pour aller mieux.

 

En plein siècle des Lumières, Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) remet en question la définition de l'homme comme un être raisonnable, purement rationnel. À l'état de nature, l'homme est bon. C'est la société qui le corrompt. Il est perfectible mais de cette perfectibilité, il en tire le mal. Celle-ci n'est donc pas un progrès mais une dénaturalisation. Un salut existe pourtant, individuel : l'éducation. Ainsi, l'enfance est une des clefs de compréhension de l'adulte pour Rousseau, une « archive de la condition humaine ». [3] Le lien avec la psychanalyse est clair : Freud avait dit que « l'enfant est le père de l'adulte », dans le sens où le développement de l'enfant conditionne beaucoup la vie plus tard. La névrose, à laquelle s'est beaucoup intéressée Freud, est un ensemble de symptômes traduisant l'existence d'un conflit psychique remontant, notamment, à l'enfance de l'individu.

 

 2000 ans avant Freud, l'interprétation des rêves

 

Mais les précurseurs de Freud remontent aussi jusqu'à l'antiquité. Ainsi, pour les anciens Égyptiens, le rêve était un moyen de communiquer avec les morts et constituait une révélation de la vérité. Ainsi, si une personne se voyait morte en rêve, cela annonçait la vie éternelle. En revanche, si un homme se voyait dans son lit en train de brûler, c'était un mauvais signe : sa femme allait partir. Beaucoup d'Égyptiens consultaient même des spécialistes pour qu'ils rêvent à leur place. [4] Vers 300 av. J.-C., l'interprétation des rêves était très répandue... et ce, plus de 2000 ans avant Freud !

 

Dans le Moyen Age chrétien, les songes sont, croit-on d'abord, envoyés par Dieu. [5] Puis on imagine qu'ils revêtent une dimension magique, voire satanique. Le mot cauchemar vient du vieux français « cocher » qui signifie « chevaucher ». Or, le rêveur en proie à un cauchemar est chevauché par le démon... Mais toujours est-il que le rêve est étranger au rêveur, il est le produit d'un « autre ». On sait qu'avec la psychanalyse, le rêve, loin d'être le fruit d'un étranger au rêveur est au contraire la manifestation de son inconscient : autrement dit, rêve et rêveur sont intimement liés. Mais la construction de ce lien entre les deux avait déjà été bien amorcée tout au long du XIXe siècle.

 

Dans le premier XIXe siècle, la réflexion théologique, dans un contexte où les autorités cherchent à réprimer les pratiques ancestrales d'interprétation des rêves, jugées arriérées, est peut-être la première à relier le rêveur à son rêve : elle insiste en effet sur la responsabilité morale de celui-là sur la nature de ses songes : mauvaises pensées traversant l'esprit, images érotiques trottant dans la tête...

 

Une première rupture se produit dès 1802 avec le Rapport du physique et du moral du docteur Cabanis. Le rêve a des origines organiques, c'est-à-dire des causes liées à l'environnement immédiat du dormeur : une couverture trop épaisse, le froid, le ronflement du voisin, un bruit nocturne ou encore un repas trop copieux provoquent les rêves. Cette thèse est répandue par Alfred Maury dans son ouvrage publié en 1862 et intitulé Le Sommeil et les rêves. Cette fois, le rêve et son rêveur son bien liés.

 

Puis une seconde rupture intervient lorsque son reliés rêves et maladies. L'idée se développe que les premiers annonceraient les secondes. Les patients racontent leurs rêves au médecin qui peut ainsi, une fois la maladie déclenchée, émettre un diagnostic ou un pronostic. Cette théorie est défendue en 1816 par Moreau de Sarthe dans son article « Rêve » du Dictionnaire des sciences médicales. Là encore, le lien entre le dormeur et le rêve est de nature organique.

 

Une troisième étape arrive lorsque, dans les asiles, en écoutant les histoires délirantes des malades, les médecins notent l'analogie entre ces récits et les rêves. Cette étape est décisive car, cette fois il est question du psychisme : l'origine du rêve résiderait dans l'esprit. Cette fois, la nature du rapport entre le rêveur et le songe n'est plus organique mais psychique. Avant Freud, le rêve a trouvé sa véritable place.

 


Le rêve : le lieu d'un autre moi

 

Cette conception psychologique comporte deux aspects, l'un négatif, l'autre positif. Le négatif révèle deux inconvénients : d'une part, le rêve est considéré comme un symptôme des prémices de la folie ; d'autre part, chez le malade, le rêve est la folie. En somme, ne pas rêver serait un signe de bonne santé.

 

Le second aspect, positif, est souligné par Moreau de Tours, un aliéniste qui, en 1845, publie Du haschich et de l'aliénation. Ce livre lui a été inspiré par un voyage effectué en Égypte et en Asie Mineure où il a vu des hommes en parfaite santé mentale connaître des hallucinations. Ceci lui a donné l'envie de vivre ces hallucinations lui-même et d'atteindre le rêve par la consommation de drogue. S'adressant à ses lecteurs, Moreau de Tours écrit : « Faites comme moi, prenez du haschich, expérimentez par vous-mêmes. » [6] Autrement dit, il invite à l'introspection, à la découverte de soi-même, comme si les hallucinations parlaient de soi-même. Or, il y a identité entre le délire et le rêve. Le rêve doit donc parler aussi de soi...

 

Dès lors, se produit une révolution dans le regard porté sur ce dernier. Le rêve parle au rêveur de lui-même ! Ainsi, Jules Renard et Edmond de Goncourt, dans leurs journaux intimes, parlent de leurs rêves comme d'une « malle aux souvenirs ». Charles Nodier, dans un article publié le 18 février 1831 dans la Revue de Paris et intitulé « De quelques phénomènes du rêve », affirmait qu'analyser son rêve provoquait une blessure.

 

Le rêve est une mise à nu de soi, une mise à nu parfois douloureuse. Comment, par exemple, une fois éveillé, peut-on accepter le plaisir que l'on a eu grâce à des rêves inavouables ? Comment avoir une bonne image de soi lorsque, en rêve, on a commis de lourdes fautes ? Le rêve est donc un autre monde, le lieu d'un autre moi, un double moi... Ainsi, une élite d'intellectuels a frôlé la découverte que Freud fera plus tard, celle de l'inconscient. Elle annonce déjà la psychanalyse en comprenant que le rêve a son propre langage pour parler du « moi ».

 

Même si vraisemblablement Freud n'a pas connaissance de cette lecture psychologique du rêve, il n'en reste pas moins que le freudisme avait des précurseurs. Et pas seulement chez les médecins, les écrivains et tous ceux qui s'intéressaient au rêve, mais aussi chez les philosophes et les « mesmériens ». Freud, à l'image de ses précurseurs, s'intéressait aux mystères de l'âme humaine ; il en a fait une véritable théorie qui a conquis le monde entier.

 

 

 

 

 


 [1] Cf. La révolution de la psychanalyse

 

[2] VAYSSE, Jean-Marie, « Qui a inventé l'inconscient ? », in L'Histoire, septembre 2000, n° 246, p. 45.

 

[3] Ibid.

 

[4] Cf. le coffret DVD L'Égypte. Plongée au cœur de trois mille ans d'histoire, édité par France 5.

 

[5] Le passage suivant sur le rêve et l'évolution du regard porté sur lui est basé sur l'article de RIPA, Yannick, « Préhistoire du rêve », in L'Histoire, septembre 2000, n° 246, pp. 50-52. 

[6] MOREAU DE TOURS, J., Du haschich et de l'aliénation mentale, Fortin, 1845, p. 144.

 

 

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Published by Léon Cahlinel - dans Analyse
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