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1 août 2008 5 01 /08 /août /2008 09:32

Il y a un mois, le 2 juillet dernier, Ingrid Betancourt était libérée. Elle était l'otage des FARC depuis plus de six ans. Cet événement nous donne l'occasion d'examiner l'histoire de cette guérilla marxiste qui sévit en Colombie depuis quarante ans.

Le 2 juillet dernier, l'enthousiasme de l'opinion publique en France et en Colombie se manifestait à l'annonce de la libération d'Ingrid Betancourt. Cette dernière avait été enlevée six ans plus tôt, le 24 février 2002, par les FARC, les Forces armées révolutionnaires de Colombie. L'occasion de faire un retour sur l'histoire de cette guérilla marxiste.

 

 

Les FARC, la branche armée du Parti communiste

 

 

La Colombie est secouée depuis longtemps par des conflits, le plus grave ayant été la guerre civile qui se déroula dans les années 1950 et qui est appelée Violencia. Ces conflits mettent en jeu des identités politiques même si les intérêts particuliers interférèrent parfois avec ces identités. Deux grands partis se disputaient le pouvoir en Colombie depuis le XIXe siècle : le parti libéral et le parti conservateur. En 1930 fut créé un parti communiste, proche du parti libéral.

 

Des groupes armés isolés se formèrent à la fin des années 1940 dans les zones rurales de conflits agraires, où le parti communiste était bien implanté. Ces organisations d'autodéfense paysanne refusèrent de rendre leurs armes, comme leur demandait le nouveau gouvernement militaire mis en place en 1953. En 1964, le gouvernement, que les militaires avaient quitté en 1958, mena des opérations contre les guérillas en même temps qu'une offensive visant à détruire la République communiste autonome de Marquetalia.

 

Dispersées, ces guérillas se réorganisèrent sous la forme d'un « Bloc Sud », puis, deux ans plus tard, en 1966, et sous l'égide du parti communiste, le regroupement des noyaux d'autodéfense donne naissance officiellement aux Forces armées révolutionnaires de Colombie, les FARC, groupuscule armé d'inspiration marxiste dirigé par Manuel Marulanda. Les FARC sont la branche armée du parti communiste.

 

Au départ, les FARC ont un programme modéré, demandant seulement la réforme agraire. Le parti communiste, quant à lui, ne pense pas à la prise du pouvoir immédiate : selon le vieux schéma marxiste, il attend le développement des « forces productives » et la formation d'un prolétariat nombreux qui sont les conditions nécessaires à la révolution.

 

Le radicalisme d'une partie de la jeunesse est donc récupéré par d'autres organisations de guérillas qui se forment dans les années 1960 : l'Armée de libération nationale (ELN), d'inspiration guévariste ; l'Armée populaire de libération nationale (EPL), aux références idéologiques maoïstes ; ou encore le M 19, qui n'est pas marxiste. L'EPL et le M 19 démobiliseront à la fin des années 1980.

 

 

Les paramilitaires, autres ennemis des FARC

 

 

Toutes ces guérillas prennent de l'importance dans les années 1970, en augmentant leur effectif à la faveur d'une attitude répressive du gouvernement colombien qui leur fait bénéficier d'une grande sympathie dans la population. Les FARC conçoivent un plan pour prendre le pouvoir en huit ans, s'implantent dans de nouvelles régions et passent à des actions offensives de beaucoup plus grande ampleur. Enfin, comme les autres guérillas, elles parviennent à capter des ressources financières considérables, notamment grâce à la commercialisation de la coca.

 

Mais les FARC sont incapables de faire des propositions politiques. Entre 1982 et 1985, sous la présidence de Belisario Betancur, le gouvernement entreprend un processus de négociations avec la guérilla marxiste. Cette dernière ne formule aucune proposition pour faire progresser le dialogue et ne respecte aucun des engagements humanitaires, comme celui pris, en 1984, de ne plus procéder à des enlèvements. La guérilla n'utilise les négociations que pour fortifier sa présence militaire. L'opinion publique la juge très défavorablement et la classe moyenne commence à se détourner de la lutte armée.

 

En 1985, les FARC décident, avec les communistes, de fonder un parti politique : l'Union patriotique (UP). Jusqu'alors, les FARC étaient subordonnées au parti communiste qui leur fixait lui-même une ligne politique. Mais dans les années 1980 le gouvernement colombien entreprend de négocier avec les FARC. C'est que ces dernières sont donc les véritables interlocutrices. Communistes et FARC s'associent donc et créent l'UP afin d'attirer le plus grand nombre de sympathisants de gauche. Ce retour à la légalité semble même, au début, être une réussite puisque lors des élections municipales de 1986, l'UP recueille plus de voix que les communistes seuls, et obtient un certain nombre de postes dans les administrations locales. Mais cela ne dure pas.

 

D'une part parce que les guérillas, et en particulier les FARC, ont un autre ennemi que l'Etat et les forces de l'ordre : les paramilitaires. Ce sont des groupes armés, ultranationalistes, qui, en association avec des narcotrafiquants, ont décidé de s'opposer par la violence aux gauchistes. Il n'est pas rare que ces paramilitaires reçoivent le soutien de la police, de politiciens et de possédants régionaux. Ainsi, en 1990 par exemple, ils assassinent le libéral Luis Carlos Galan et le leader de l'UP Bernardo Jaramillo, tous les deux candidats à l'élection présidentielle.

 

D'autre part, de vives tensions apparaissent entre les cadres de la guérilla, pour qui l'UP n'est qu'un moyen de la guérilla, qui devait faciliter le recrutement de nouveaux combattants, et les sympathisants de cette UP qui croyait réellement à la possibilité de jouer un rôle sur l'échiquier politique. Les cadres guerilleros pensent mettre à profit la trêve pour accélérer leur expansion militaire. Mais par ce comportement, ils mettent en danger l'Union patriotique. De fait, cette dernière connaît une fin tragique : ses deux premiers présidents sont assassinés par les paramilitaires, ainsi que presque tous ses élus au parlement, beaucoup de ses élus locaux ainsi que des centaines de sympathisants. L'extermination de l'UP fait plus de 2500 victimes. Les survivants retournent à la clandestinité. C'en est fini d'une voie légaliste que, de toute manière, les FARC n'ont jamais réellement accepté.

 

 

Les FARC assassinent tous les sidéens d'un municipe

 

 

En 1998, sous la présidence d'Andrés Pastrana, le gouvernement colombien décide d'ouvrir un nouveau processus de négociation. Mais, comme en 1982-1985, les FARC refusent tout compromis : leur chef, Marulanda, s'abstient au dernier moment de venir à la réunion d'ouverture du processus. Les pourparlers piétinent et la guérilla « impose un style de congrès soviétique et ne paraît pas sa soucier des suggestions proposées ». [1]

 

Dans ces conditions, l'opinion publique devient de plus en plus hostile aux FARC, accusées, à juste titre d'ailleurs, d'empêcher toute solution négociée au conflit. L'exaspération contre la guérilla marxiste est telle qu'elle en vient parfois à se traduire par une certaine tolérance vis-à-vis des paramilitaires. Ainsi, aux élections présidentielles de 2002, un ralliement massif se produit à la candidature du candidat Alvaro Uribe, partisan d'une guerre frontale contre les FARC. Ces dernières, de toute façon, méprisent la « société civile », c'est-à-dire, en fait, les activistes les plus vigoureux d'une solution pacifique au conflit. Elles se présentent même comme la « vraie » société civile, la « société civile en armes ».

 

Ce refus des FARC à la fin des années 1990 s'explique d'abord, bien entendu, par leur incapacité à s'engager en politique. Mais aussi par les succès remportés par les groupes paramilitaires qui ont reconquis beaucoup de territoires sur les Forces armées révolutionnaires. Inquiètes, ces dernières se sont alors radicalisées, en procédant à des enlèvements non plus économiques, mais politiques. L'exemple le plus connu est celui d'Ingrid Betancourt le 24 février 2002.

 

Quelles sont les ressources dont a bénéficié et peut encore bénéficié la guérilla marxiste ? D'abord, les ressources sociales, c'est-à-dire le soutien dans certains catégories de la population. Dans les années 1960 et 1970, les FARC captent l'appui des ruraux des zones anciennes et nouvelles de colonisation, puis, dans les années 1980, d'autres zones périphériques où s'installent notamment des paysans pauvres. Les FARC y installent leur système de régulation collective et de « protection » : en réalité, les contraintes sont très fortes et l'espace de liberté restreint pour les habitants qui voient, en échange de cette quasi-servitude, leurs intérêts protégés par les FARC, comme par exemple les cultivateurs de coca. Ainsi, dans certaines circonstances, la guérilla impose de terribles souffrances aux populations en paralysant pendant plusieurs semaines par exemple les activités et les approvisionnements d'une région. De même, la journaliste Juanita Leon raconte comment les FARC ont fait effectuer un test de dépistage du VIH sur la population du municipe de Vistahermosa et comment elles ont assassiné tous ceux dont le test s'était révélé positif. [2]

 

Il n'en reste pas moins que la guérilla a pu longtemps puiser ses forces dans une population rurale qui entrevoyait difficilement ou pas du tout des perspectives d'avenir. La grande majorité des FARC sont des ruraux, à commencer par leurs chefs. La cohésion des cadres par la même origine sociale et géographique explique aussi la longévité de cette guérilla. Mais aujourd'hui, dans un pays dont la population est le plus en plus urbaine, cette dernière peine à étendre son influence dans les populations vivant en ville.

 

 

Une organisation de voleurs et de criminels

 

 

L'autre ressource des FARC est économique. Plusieurs méthodes sont utilisées par les marxistes pour se constituer et accroître leurs ressources financières qui leur serviront ensuite à acheter des armes. D'abord, les enlèvements économiques : ce sont des enlèvements avec rançon. Au départ exceptionnelle, cette pratique s'est ensuite banalisée dans les années 1980. Les FARC détiennent très souvent le record d'enlèvements : entre 1998 et 2003, on leur en a attribué entre un et deux mille par an. Parfois, elles sous-traitent même cette activité, confiant la tâche d'enlever les personnes à des bandes de délinquants urbains. Les familles, désemparées, sont condamnées à verser des sommes considérables sans aucun espoir toutefois de revoir leurs proches. Les FARC n'hésitent pas à exiger des rançons pour des otages déjà morts depuis plusieurs mois...

 

D'autres moyens d'extorsion sont employés. Les FARC imposent ce qu'elles appellent des « taxes » ou des « impôts » en échange de la « protection » qu'elles accordent aux populations. Elles effectuent des « prélèvements » sur les commerçants et les transporteurs. En 2000, elles « promulguent » même une « loi » qui généralise ces impositions à toutes les personnes possédant plus d'un certain capital ! La guérilla intervient même sur les contrats publics passés par des élus locaux et perçoivent des commissions qui lui assurent un confortable complément de revenus... Une véritable organisation de voleurs et de criminels s'est ainsi constituée, pesant ainsi sur l'économie du pays.

 

Mais c'est le développement des cultures illégales et le trafic de drogue qui assurent, depuis les années 1980, les principaux revenus des FARC. La marijuana et le pavot pendant un temps ont joué un rôle. Mais depuis la fin des années 1970, c'est la culture de la coca qui est en pleine expansion. En 2002, la surface cultivée était estimée à 169 000 ha. Les FARC possèdent leurs propres laboratoires, leurs routes pour l'exportation et leur pistes d'aviation clandestines. Les sommes d'argent amassées servent bien sûr à acheter des armes. Mais il existe des cas de guerilleros ayant déserté avec leur magot ou de chefs circulant à bord de leur puissant 4×4... Mais le Secrétariat des FARC centralise les revenus et cherche à limiter les disparités entre fronts riches et pauvres.

 

Mais l'importance donnée à la recherche de ressources financières tend à faire passer au second plan la construction d'appuis solides dans la population. Le travail de politisation est de plus en plus délicat, ce qui contribue à affaiblir les FARC. D'autre part, les désertions ne sont plus rares chez les FARC. Ajoutées à l'hostilité de l'opinion publique, la guérilla semble se fragiliser.

 

C'est dans ce contexte qu'est intervenue la libération d'Ingrid Betancourt le 2 juillet 2008. Elle s'est déroulée suite à une opération menée par l'armée colombienne. Cette libération a plusieurs conséquences. Elle marque d'abord une nette victoire du président Uribe, partisan de la manière forte pour en finir avec la guérilla. C'est l'affaiblissement encore des FARC, un affaiblissement mis en lumière par la facilité avec laquelle les soldats colombiens ont pu infiltrer la guérilla - quatre mois seulement ont été nécessaires à l'opération. C'est aussi l'échec de Hugo Chavez qui s'était posé, parmi d'autres chefs d'Etat, en négociateur afin de libérer Ingrid Betancourt. Enfin, d'une certaine manière, c'est un point positif pour les Etats-Unis, alliés d'Uribe. En effet, les Américains soutiennent financièrement le gouvernement colombien dans le cadre de la lutte contre la drogue. Une bonne partie de la cocaïne produite en Colombie se retrouve en effet à circuler sur le territoire des Etats-Unis. Ces derniers ont décidé de s'attaquer au problème à la source.

 

Mais la libération d'Ingrid Betancourt n'est qu'une victoire dans un long conflit contre une guérilla qui n'a eu de cesse de « prendre le pouvoir » et d'imposer des bouleversements dans les structures sociales et économiques, notamment dans les campagnes. Quarante ans de violence, de meurtres, d'enlèvements et de vols ne leur ont encore rien apporté.



 

D'après :
PÉCAUT, Daniel, « Les FARC : longévité, puissance militaire, carences politiques », in Hérodote, 4e trimestre 2006, n° 123, pp. 9-40.
RAISSON, Virginie, TETARD, Franck et VICTOR, Jean-Christophe, Le Dessous des cartes. Atlas géopolitique, Paris, Tallandier/Arte éditions, 2005.

 



[1] PÉCAUT, Daniel, « Les FARC : longévité, puissance militaire, carences politiques », in Hérodote, 4e trimestre 2006, n° 123, p. 35.

[2] LEON, Juanita, Pais de plomo, Cronicas de guerra, Bogota, 2005.

 

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Published by Léon Cahlinel - dans Actu
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