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16 février 2008 6 16 /02 /février /2008 10:55

L’Institut Lumière de Lyon consacrera le jeudi 21 février une soirée au film d’Alain Resnais Nuit et brouillard. Ce dernier sera présenté par Sylvie Lindeperg, auteure de "Nuit et brouillard". Un film dans l’histoire.

 
Le film d’Alain Resnais Nuit et brouillard est d’abord un film d’histoire. Il s’attachait en effet à rendre compte, dix ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, de l’enfer de la déportation. Mais c’est aussi un film dans l’histoire, pour reprendre le titre de l’ouvrage de Sylvie Lindeperg. C’est-à-dire qu’il est objet d’histoire, qu’il a une histoire et qu’il est daté.
 
 
Un film censuré
 
 
Commandé très officiellement par le Comité d’histoire de la Seconde Guerre mondiale à l’occasion du dixième anniversaire de la libération des camps nazis, le film d’Alain Resnais fut réalisé à l’automne 1955. Les services de deux conseillers historiques furent utilisés pour l’élaboration du film : ceux d’Henri Michel et d’Olga Wormser Migot. Cette dernière soutint d’ailleurs en novembre 1968, à la Sorbonne, la première thèse d’histoire de la déportation.
 
Le travail commença par une recherche documentaire auprès des services compétents des Alliés. Mais ces derniers ne communiquèrent qu’avec une mauvaise volonté les documents nécessaires à Alain Resnais. Mais le film allait rencontrer d’autres obstacles. Le tournage eut lieu à Auschwitz-Birkenau et Maïdanek.
 
Le texte fut écrit par Jean Cayrol. Né en 1911, ce dernier avait fait des études de droit. Mais, échouant à son doctorat, il s’était alors lancé dans l’écriture. Pendant la guerre, il avait connu l’enfer nazi car déporté au camp de concentration de Mathausen sous le régime Nacht und Nebel, « Nuit et brouillard » – d’où le titre du film. Les Nacht und Nebel étaient les résistants envoyés, selon le décret du 7 décembre 1941, dans les camps les plus durs où ils devaient disparaître sans laisser de traces, dans la nuit et le brouillard.
 
Le texte de Jean Cayrol fut dit par Michel Bouquet. La musique de Hanns Eisler compléta l’œuvre. Le film dure trente-deux minutes, faisant alterner images en couleurs et images d’archive en noir et blanc, images difficilement soutenables à certains moments.
 
Ce film visait, pour Resnais et Cayrol, à prévenir une amnésie qui se serait abattue sur la machine de destruction nazie. Jean Cayrol écrivit en effet : « Nuit et brouillard devient non seulement un exemple sur lequel méditer, mais un appel, un "dispositif" d’alerte contre toutes les nuits et tous les brouillards qui tombent sur une terre qui naquit pourtant dans le soleil et pour la paix. » Il sert aussi, maintenant, à lutter contre le discours des négationnistes.
 
Le film sortit en 1956, mais après être passé par le filtre de la censure. En effet, l’une des images d’archive utilisées par le réalisateur, datée de 1941, montrait un gendarme français surveillant le camp de Pithiviers : ce dernier avait été un camp de transit pour les déportés, c’est-à-dire antichambre des camps de concentration et d’extermination. Il devint en 1943 un camp de concentration proprement dit pour détenus politiques.
 
Il était impensable de montrer une France collaboratrice à l’époque. Ce n’est qu’une petite vingtaine d’années plus tard qu’un autre film, Le Chagrin et la Pitié, de Marcel Ophüls, sorti en 1971, put révéler cette réalité, non sans avoir d’abord affronté la censure. Pour Nuit et brouillard, Alain Resnais fut contraint de barrer d’une bande noire le képi gênant du militaire français. Il était impératif de masquer la complicité de la police et de la gendarmerie françaises à l’entreprise d’extermination nationale-socialiste.
 
 
« Il y a nous […] qui n’entendons pas qu’on crie sans fin »
 
 
Mais les péripéties de ce film n’étaient pas terminées. Sa sortie suscita controverses et polémiques. Dans le contexte de Guerre froide qui démolissait l’alliance antinazie, l’allié d’hier – l’URSS – devenait l’ennemi d’aujourd’hui tandis que l’ennemi d’hier – l’Allemagne, de l’ouest en tout cas – devenait l’allié des Occidentaux. Le film apparut donc comme une offense à l’Allemagne. Le rapprochement franco-allemand était mis à mal.
 
Or, Nuit et brouillard était en compétition au Festival de Cannes et représentait la France. L’ambassade ouest-allemande demanda au gouvernement français de retirer le film de la sélection officielle. La France s’exécuta. Le film fut projeté « hors sélection » : ainsi, il ne risquait pas de remporter un prix… Des protestations surgirent des deux côtés du Rhin où une campagne de presse dénonça l’opération. D’anciens déportés menacèrent même de manifester en signe de protestation vêtus de leurs tenues rayées.
 
Enfin, Alain Resnais s’était engagé aussi au moment de la guerre d’Algérie en invitant l’opinion à réfléchir sur ces événements. Jean Cayrol, à la fin de son texte semblait aussi appeler à la décolonisation :
 
« Il y a nous qui regardons sincèrement ces ruines comme si le vieux monstre concentrationnaire était mort sous les décombres, nous qui feignons de reprendre espoir devant cette image qui s’éloigne, comme si on guérissait de la peste concentrationnaire, nous qui feignons de croire que tout cela est d’un seul temps et d’un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous et qui n’entendons pas qu’on crie sans fin. »
 
Car l’oppression, l’esclavage, effectivement, ne furent pas le propre de l’Allemagne. Qu’étaient les colonies de la France, du Portugal, de la Grande-Bretagne… sinon des terres soumises à des Etats étrangers ? Ceux qui étaient « autour de nous » et qui criaient « sans fin », c’était les peuples colonisés qui aspiraient à l’indépendance…
 
 
Un film qui ne prend pas en compte le caractère raciste de la déportation
 
 
Le film est daté pour une autre raison. Il ne distingue pas entre camps de concentration, destinés aux opposants, et camps d’extermination, pour les Juifs et les Tsiganes, ceux qui étaient destinés à la mort. Jean Cayrol nous parle des « camps de concentration », des « bagnes nazis » ou des « camps de la mort ». Et il n’emploie qu’une seule fois le mot « juif ». Le film ne montre pas la diversité de l’univers concentrationnaire, ni la diversité des situations. Il évoque juste « le jeu d’une hiérarchie encore incompréhensible ». Mais après tout, les déportés n’avaient-ils pas tous le crâne rasé, n’étaient-ils pas tous réduits à un simple numéro tatoué sur leur bras, ne portaient-ils pas tous une tenue rayée et ne ressemblaient-ils pas tous à des morts-vivants dans les camps ?
 
Le film traduit ainsi bien le contexte de l’époque. On ne parle ni de « génocide » ni d’« holocauste », ni de « Shoah ». Le caractère raciste et antisémite de la machine nazie était absent. Les survivants de la « Solution finale » étaient aussi trop peu nombreux et leur visibilité était donc faible. Et les déportés juifs eux-mêmes s’insurgeaient contre l’appellation de « déportés raciaux » et voulaient être rangés dans la catégorie des « déportés politiques ».
 
Malgré cela, Nuit et brouillard reste un film de qualité. D’autres documentaires magistraux ont suivi depuis, notamment Shoah, de Claude Lanzmann, sorti en 1985, et le chef d’œuvre De Nuremberg à Nuremberg, de Frédéric Rossif, sorti en 1989. Plus récemment, Sonderkommando. Auschwitz-Birkenau d’Emil Weiss diffusé sur Arte le 26 janvier dernier, s’intéressait à un aspect particulier du génocide perpétré par les nazis : les sonderkommandos, ces équipes de détenus chargées des basses besognes de l’entreprise d’extermination.
 
Mais le film d’Alain Resnais constitue, dans la production cinématographique concernant la déportation, un grand classique.
 
 
 
 
 
 
Aller plus loin :
Le commentaire du film : CAYROL, Jean, Nuit et brouillard, suivi de De la mort à la vie, Paris, Fayard, 1997.
LINDEPERG, Sylvie, "Nuit et brouillard". Un film dans l’histoire, Paris, Odile Jacob, 2007.
LINDEPERG, Sylvie, « "Nuit et brouillard". Récit d’un tournage », in L’Histoire, janvier 2005, n° 294, pp. 54-56.
 
 

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Published by Léon Cahlinel - dans Actu
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