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16 février 2008 6 16 /02 /février /2008 10:52
Le-si-cle-des-Lumi-res.jpgVoltaire, Rousseau, Diderot, Montesquieu… Ces philosophes des Lumières sont très connus. Mais ils ne furent pas les seules personnes à participer au mouvement. Ils ne furent pas non plus les premiers à entamer la révolution des Lumières : on peut même considérer que celle-ci s’amorce dès la fin du XVIIe siècle.
 
Le XVIIIe siècle est parfois qualifié de « siècle des Lumières ». À juste titre. Mais cette période doit être appréhendée comme un « long XVIIIe siècle ». Car la révolution des Lumières débute dès les années 1680, c’est-à-dire en plein règne de Louis XIV. Et ses derniers représentants meurent au XIXe siècle. Les années 1680-1715 voient presque toutes les certitudes remises en question. L’historien Paul Hazard a d’ailleurs écrit un livre sur ces années-là, publié en 1935 : La crise de la conscience européenne.
 
 
« La crise de la conscience européenne » (P. Hazard) : 1680-1715
 
 
L’auteur résuma ainsi son livre : « La hiérarchie, la discipline, l’ordre que l’autorité se charge d’assurer, les dogmes qui règlent fermement la vie : voilà ce qu’aimaient les hommes du dix-septième siècle. Les contraintes, l’autorité, les dogmes, voilà ce que détestent les hommes du dix-huitième siècle, leurs successeurs immédiats. […] C’est une révolution ». Paul Hazard démontrait que c’est au cours de la période 1680-1715 que se mettent en place les valeurs qui caractérisent les Lumières. Ainsi, sous le règne de Louis XIV, le roi absolu, déjà se propagent des idées anti-absolutistes…
 
Dans ces années-là, les hétérodoxies jouent un rôle majeur en remettant en cause « les croyances traditionnelles », les dogmes. Le piétisme est l’une de ces nombreuses hétérodoxies. C’est un courant religieux qui opère une distinction nette entre la foi et la théologie. La première se manifeste intérieurement à chaque chrétien qui entend la parole de Dieu. La seconde est constituée par les écrits, la Bible, qui ne sont que la transcription de la parole divine. Ce second domaine peut alors être soumis à la critique scientifique, ce qui explique que les piétistes soient ouverts aux sciences. L’autre conséquence est que la relation entre Dieu et la personne se fait directement, sans l’intermédiaire du clergé. Les hétérodoxies relativisent donc l’enseignement de l’Église.
 
Le libertinage du XVIIe siècle est une autre hétérodoxie : les libertins revendiquent le droit de penser librement, par eux-mêmes. Autre hétérodoxie, le socinianisme est un mouvement qui se développe en Hollande et dont les membres militent pour une approche rationnelle de la Bible. Pierre Bayle (1647-1706) publie, en 1692, son Dictionnaire historique et critique dans lequel il démontre que la raison et la foi sont incompatibles. Il prône aussi une pensée libre et affirme que la religion n’est pas une morale.
 
Outre les hétérodoxies, le cartésianisme est une autre source des Lumières qui se développe au cours des années 1680-1715. Il renvoie à la méthode de Descartes qui consiste à ne tirer des conclusions qu’à partir de principes clairs et distincts. À cette méthode s’ajoute le goût pour la science expérimentale : les déductions doivent venir de l’expérience. Le sensualisme découle du cartésianisme : il prône l’observation du concret et l’expérimentation pour accéder à la vérité. Leibniz affirme par exemple que Dieu a créé le meilleur des mondes possibles, c’est-à-dire que tout ce qui existe potentiellement peut exister réellement. Autrement dit, Dieu a créé le monde une fois pour toutes. De plus, ce monde est organisé selon des lois rationnelles. Le système de Leibniz pose ainsi de gros problèmes à la religion : en effet, puisque le monde a été créé une fois pour toutes, cela exclut les interventions divines dans l’histoire.
 
Le miracle, par exemple, ne peut pas exister dans la mesure où il représente la violation brutale des lois de la nature. Les comètes sont une superstition reflétant la vanité de l’homme selon Pierre Bayle. Car si elles étaient réellement un signe de la colère de Dieu, cela signifierait que la nature se plierait en quatre au service de l’homme pour lui annoncer des événements ; l’homme se croit tellement important qu’il s’imagine que la nature s’occupe de lui !
 
Fontenelle (1657-1757) popularise la science cartésienne et lutte contre les mystères au nom de la raison. Il publie ainsi Le traité des oracles en 1696 dans lequel il dénonce la tendance de l’homme à vouloir masquer son ignorance sous le nom de mystère et à inventer des fables qui deviennent ensuite des religions. Il déteste l’erreur ainsi que l’autorité. « Qu’une fable soit acceptée par cent personnes ou par cent mille, écrit-il, pendant une année ou pendant des siècles, elle reste toujours une fable. »
 
Les incertitudes, les doutes formulés concernent aussi le texte de la Bible. Ce dernier n’est qu’un écrit humain qui rapporte des événements bien après leur réalisation. Soumise à la critique, la Bible devient donc un texte où l’on peut déceler des contradictions. La Bible est ainsi désacralisée et soumise à un regard beaucoup plus critique.
 
Ainsi, Richard Simon, dans son Histoire critique du Vieux Testament, publié en 1678, souligne dans la Bible des traces d’altération ainsi que des incohérences chronologiques. Par exemple, le Vieux Testament n’évoque les rois perses que dans la mesure où leur évocation est en rapport avec l’histoire du peuple juif. Or, les textes profanes font mention de bien d’autres rois perses, ce qui implique par conséquent que la chronologie de ces rois est bien plus étendue que ne le laisse croire la Bible. Son Histoire critique est censurée.
 
Un autre ouvrage mérite d’être signalé car il témoigne aussi, à sa manière, de la crise de conscience européenne. Il s’agit des Aventures de Télémaque de Fénelon, publié entre 1693 et 1696. Fénelon est le précepteur du petit-fils de Louis XIV, le duc de Bourgogne. Le Télémaque était un ouvrage destiné à l’éducation de son élève. Mais il était aussi une véritable critique contre Louis XIV et il sera considéré par les Lumières comme étant le modèle de la monarchie éclairée. L’ouvrage est publié sous forme d’imprimé jusqu’en 1699, date à laquelle il est interdit. Il permet ainsi la formation d’une opinion publique, d’un espace de discussion non soumis au contrôle de l’Etat. Ainsi, l’éducation dispensée par Fénelon ne s’adresse pas seulement au duc de Bourgogne, mais à tout honnête homme.
 
La remise en cause de l’autorité, c’est aussi celle de la monarchie absolue de droit divin. Ce droit divin, qui fait du roi une personne sacrée, commandant à ses sujets, et seulement responsable devant Dieu est déjà remis en cause sous le règne de Louis XIV. Des théories émergent face au principe d’autorité. Elles se nourrissent de l’idée d’un droit naturel, qui est à l’opposé du droit divin. Ce droit naturel est lui-même issu de la philosophie rationaliste dont nous avons vu quelques exemples et qui nie le surnaturel. Selon cette philosophie, l’être humain possède des facultés inhérentes à sa définition et, en conséquence, l’autorité doit être rejetée et remplacée par un droit politique qui règle les rapports entre les peuples.
 
Ce rejet de l’autorité des monarques de droit divin on la trouve chez Spinoza qui, dans son Traité de théologie politique de 1670 et dans son Éthique de 1677, affirme que les rois sont des imposteurs. Richard Cumberland réfute les idées de Hobbes qui légitiment le pouvoir du Prince en publiant en 1672 De legibus naturae disquisitio philosophica : dans cet ouvrage il préconise de s’appuyer sur la loi naturelle.
 
Suite à la révocation de l’édit de Nantes en 1685 par Louis XIV, Jurieu publie, entre 1686 et 1689 des Lettres pastorales aux fidèles qui gémissent sous la captivité de Babylone dans lesquelles il défend le droit à l’insurrection. Ce droit est légitime car le monarque français a usé de la force pour faire plier les consciences.
 
John Locke, en 1689, dans ses Deux traités de gouvernement, part de l’état de nature. Il n’affirme pas que c’est un état parfait. Et pour remédier aux maux inhérents à l’état de nature, il préconise l’institution d’une organisation sociale fondée sur un pacte. Le pouvoir doit être contrôlé et divisé. On note au passage que Montesquieu, moins d’un siècle plus tard, reprendra l’idée de la séparation des pouvoirs. Locke écrit que si le pouvoir empiète sur les libertés du peuple, il faut le retirer des mains de celui qui l’exerce : ainsi est défendue le droit à l’insurrection.
 
Pour Locke, il existe un droit paternel, que celui qui détient le pouvoir doit exercer. Mais ce droit, comme son nom l’indique, consiste seulement à maintenir une juridiction sur les individus comme un père veille sur ses enfants tant qu’ils n’ont pas encore atteints l’âge de raison. Le pouvoir paternel n’est pas absolu et il est même plus un devoir qu’un pouvoir.
 
En bon libéral, Locke défend également, et en conséquence, le droit de propriété. Puisque notre corps n’appartient qu’à nous et à nous seuls, il en découle que le travail de nos mains, le travail de notre corps, doit nous appartenir également. La propriété individuelle s’explique par le travail.
 
Fénelon, dans Les Aventures de Télémaque, laisse libre cours à la haine qu’il éprouve à l’égard de Louis XIV. « Sachez que vous n’êtes roi qu’autant que vous avez des sujets à gouverner » écrit-il. Pour Fénelon, les devoirs moraux des souverains consistent à soulager les peuples des maux engendrés par l’absolutisme. Fénelon défend les droits de l’homme.
 
Ces exemples illustrent bien cette « crise de la conscience européenne » qui est une remise en question de l’orthodoxie, des dogmes, des « croyances traditionnelles ».
 
Cette crise de la conscience européenne est d’abord le fait de professionnels de la pensée et de la discussion, c’est-à-dire des universitaires, des théologiens, des intellectuels. Ils ont des liens avec la noblesse, les milieux politiques et financiers. Mais à la toute fin du XVIIe siècle, les idées commencent à se transmettre aussi par le truchement des étudiants, qui sont mobiles : les idées des Lumières circulent donc facilement.
 
 
Voltaire, Diderot, Montesquieu… L’apogée des Lumières : 1715-1770
 
 
Vers les années 1715 s’amorce ce qu’on peut considérer comme l’apogée des Lumières. Montesquieu (1689-1755) publie Les lettres persanes en 1721 : il obtient un succès foudroyant. Dans cet ouvrage, il met en scène deux Persans qui, au cours de leur voyage en Europe, décrivent ce qu’ils y découvrent, ce qui offre l’occasion à l’auteur de dénoncer les travers de son temps.
 
Des penseurs moins connus s’illustrent au début du XVIIIe siècle. Ainsi, Thomasius (1655-1728) et Wolff (1679-1754) défendent l’idée selon laquelle la théologie et la foi sont strictement séparées : ils sont donc clairement influencés par le piétisme. D’ailleurs, Wolff enseigne, dans l’université piétiste de Halle, une philosophie rationnelle. À leurs yeux, l’Etat n’a pas à intervenir dans le domaine de la conscience et doit se limiter à garantir les droits naturels.
 
L’apogée des Lumières se situe entre les années 1730 et les années 1770 environ et elle est celle des célèbres philosophes : Voltaire, Diderot, Rousseau, Montesquieu… En Italie, vers 1730, les idées des Lumières sont développées par Muratori. La Hollande, est un pôle important de diffusion des idées des Lumières jusque dans les années 1750.
 
Voltaire (1694-1778) est un partisan du libéralisme. Il défend le libéralisme politique dans ses Lettres philosophiques, publiées en 1734. Il y exalte la liberté anglaise, tenant à l’équilibre des pouvoirs : le roi est contrôlé par les nobles et le peuple, les nobles par le roi et le peuple, et le peuple par le roi et les nobles. Il fait ainsi l’éloge d’une monarchie tempérée, critiquant l’absolutisme. Il souligne aussi la multiplicité des sectes, qui impose la tolérance, et condamne du même coup le fanatisme. Quant au libéralisme économique, selon lui, il est le fondement de la liberté politique. Enfin, Voltaire est bien sûr connu pour ses multiples engagements : de l’amiral Byng [1] à Calas, en passant par Sirven et le chevalier de La Barre, il lutte pour la justice.
 
Notons au passage que le libéralisme économique est aussi défendu par Turgot. Ainsi, en 1766, ce dernier publie ses Réflexions sur la formation et la distribution des richesses où il défend sa théorie de l’équilibre économique, liée d’après lui à la liberté des échanges et du travail.
 
En 1748, Montesquieu publie De l’esprit des lois. Selon lui, il existe trois types de gouvernement : le despotisme, la monarchie et la république. L’explication de ces régimes réside dans les lois naturelles, comme le climat par exemple, et non dans le hasard ou la Providence. Il dénonce l’esclavage. Surtout, il préconise la séparation des pouvoirs : dans un pays où l’Etat concentre tous les pouvoirs entre ses mains, la liberté ne peut exister. Enfin, lui aussi se montre favorable à la liberté du commerce.
 
En 1746, Diderot (1713-1784) publie ses Pensées philosophiques et, en 1749, sa Lettre sur les aveugles. Cette dernière lui vaut d’être interné au château de Vincennes. Il y développait des idées mécanistes et expliquait l’ordre de l’univers par la puissance créatrice de la nature, rendant ainsi Dieu inutile, car il n’est plus le Créateur.
 
Rousseau (1715-1778) est un philosophe des Lumières mais peut-être à part. En effet, selon lui, la société corrompt l’homme qui naît bon par nature. Cette idée est défendue notamment dans son Discours sur les sciences et les arts de 1750. La civilisation, la socialisation, sont des atteintes à la liberté naturelle. « L’homme est né libre et il est partout dans les fers » écrit-il. Il rejette donc l’idée de progrès. Toutefois, il partage la conviction que le bonheur est à rechercher sur terre. Dans les Rêveries du promeneur solitaire il affirme que le bonheur est à rechercher en faisant son introspection car il est en chacun de nous. Dans Le Contrat social, publié en 1762, il s’attache à concilier la liberté individuelle et la volonté générale.
 
Comment parler des Lumières sans évoquer l’Encyclopédie ? Elle est le manifeste des Lumières. Elle consiste, à l’origine, en un dictionnaire universel des arts et des sciences, publié à partir de 1746. Mais dès l’année suivante, la rédaction en est confiée à Diderot et d’Alembert qui donnent une autre impulsion au projet : ce dictionnaire doit embrasser tous les domaines de la connaissance. Sa structure place l’homme, et non plus Dieu, au centre de l’univers. Le grand nombre des collaborateurs se retrouve dans la diversité des points de vue exprimés dans l’ouvrage. Mais en 1759, la vente est interdite. Cependant, le travail continue dans le secret, jusqu’en 1772. Ainsi, l’Encyclopédie reflète bien l’esprit des Lumières : liberté, tolérance, information pour un bon usage de sa raison.
 
Des auteurs moins connus ont contribué au mouvement des Lumières au cours de cette période. Ainsi, Helvétius (1715-1771) publie en 1758 De l’esprit : il affirme que c’est l’intérêt personnel qui pousse les personnes à vivre en société et refuse toute idée de Dieu.
 
En 1749, Buffon publie son Histoire naturelle. En quoi est-il un homme des Lumières ? Dans cet ouvrage, il tente de reconstituer l’histoire de la terre et remet ainsi en cause la chronologie biblique et il explique que les espèces évoluent car des fossiles d’espèces disparues ont été retrouvés. Ce livre est donc une remise en cause des dogmes de la religion et contient l’idée de la foi dans le progrès car il défend une conception linéaire du temps.
 
L’Italien Beccaria (1738-1794) cherche à appliquer les principes des Lumières à la justice. Il publie en 1764 un ouvrage qui obtient rapidement un très grand succès : un Traité des délits et des peines. Il préconise ainsi une organisation rationnelle de la justice. Il propose d’abord une classification des incriminations en fonction du dommage causé à la société. Le résultat aboutit à la distinction entre les crimes qui menacent la société et ses représentants, ceux qui menacent les individus et ceux qui constituent des actes contraires aux lois ou qui menacent le bien public. Beccaria préconise la proportionnalité des délits aux peines. À ses yeux, la peine par excellence est la prison : il déclare en effet : « Un des plus ardents désir de l’homme, c’est d’être libre : la perte de la liberté sera le premier caractère de sa peine ». Beccaria prend aussi position contre la peine de mort, la torture, les souffrances inutiles au nom de l’humanité.
 
Mentionnons encore le Britannique Hume (1711-1776) qui publie en 1743 ses Essais philosophiques concernant l’entendement humain : reprenant les idées sensualistes, il affirme que les sens ne sont la source que d’idées trop simples et qu’il faut combiner celles-ci entre elles afin d’obtenir des idées complexes dont la réalité doit ensuite être prouvée par l’expérience.
 
Il faut s’intéresser à la manière dont se diffusent les idées des Lumières à cette époque. Le lieu privilégié est la ville dans la mesure où c’est là que se met en place un « espace public » à travers l’accès à l’écriture, à la lecture et la discussion d’un nombre de plus en plus grand de personnes. Au XVIIIe siècle, l’analphabétisme s’est réduit grâce à une école plus efficace. Les librairies, les bibliothèques, les imprimeries, les collèges, les écoles se concentrent surtout en milieu urbain.
 
C’est en ville que se trouvent ceux qui forment la « république des lettres », c’est-à-dire les érudits qui, depuis la Renaissance, correspondent entre eux. Ils se rencontrent dans différents lieux de sociabilité. D’abord, les sociétés savantes, littéraires, scientifiques ou philosophiques. Elles n’existent que grâce à l’autorisation de l’État. Ce sont les élites urbaines qui composent ces sociétés : aristocrates, évêques et, surtout, avocats, magistrats, membres de la bourgeoisie capitaliste, médecins et chirurgiens. Mais chaque milieu social se réapproprie à sa manière les idées des Lumières.
 
Cependant, il existe également des sociétés libres, littéraires ou scientifiques. Très surveillées par l’État, elles n’en demeurent pas moins essentielles pour la diffusion de la presse. Vers les années 1750, ces sociétés constituent un véritable second réseau de diffusion des idées des Lumières qui complète celui des sociétés savantes officielles.
 
La franc-maçonnerie constitue aussi un excellent moyen de diffusion des idées. Cafés et salons sont des lieux d’échange également, mais ce sont souvent des lieux de rencontre mondains plutôt que d’échanges philosophiques ou politiques.
 
Si la ville est le lieu privilégié de diffusion des idées des Lumières, la campagne n’a cependant pas été épargnée. Sans doute les nobles, une partie du clergé, des seigneurs éclairés, des médecins et des chirurgiens contribuaient à la propagation de ces idées. Mais d’autres relais s’ajoutaient : les relais de poste et les auberges recevaient des journaux ; les domestiques pouvaient lire les livres de leurs maîtres ; quant au colportage, il permettait la diffusion de gazettes, d’almanachs ou de chansons dont le contenu fait forcément écho aux idées du temps.
 
Des hommes du peuple ont pu avoir accès aux idées des Lumières. Ainsi, Jacques-Louis Ménétra est un ouvrier puis un maître artisan parisien. Et il offre un bon exemple de la manière dont un milieu social spécifique reprend à son compte les idées des Lumières. Ainsi, liberté et égalité signifient pour lui qu’il refuse sa condition de domestique et qu’il souhaite pouvoir exercer pleinement son libre-arbitre.
 
 
Le crépuscule des Lumières ? 1770-1790
 
 
Les années 1770 et 1780 sont considérées comme le crépuscule des Lumières. La première raison tient au fait que les grands philosophes des Lumières disparaissent : Voltaire et Rousseau meurent en 1778, d’Alembert en 1783, Diderot en 1784, Buffon en 1788, d’Holbach en 1789. La deuxième raison est que les auteurs qui leur succèdent et reprennent leurs idées sont loin d’avoir la même envergure : Condorcet, Marat, Brissot notamment.
 
Ainsi, Condorcet publie en 1794 son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain. Cet ouvrage traduit bien la foi dans le progrès des Lumières : l’auteur embrasse d’un seul regard l’histoire de l’humanité pour montrer la « perfectibilité de l’esprit humain ».
 
Marat publie, en Angleterre, en 1774, son livre le plus célèbre : Chains of slavery (Les chaînes de l’esclavage). Il défend une théorie de l’insurrection et légitime la violence politique.
 
Quant à Brissot, il s’intéresse lui aussi à la justice et, comme Beccaria, veut appliquer le rationalisme au droit pénal. Il publie ainsi en 1781 sa Théorie des lois criminelles dans laquelle il classe les infractions en deux groupes : d’une part, les crimes publics sont constitués par les crimes moraux, civils, politiques et religieux ; d’autre part, les crimes particuliers se répartissent entre crimes contre l’honneur, contre la propriété et contre la sûreté.
 
Toutefois, des événements et les ouvrages de certains auteurs traduisent encore une vivacité des idées des Lumières.
 
Les idées de Beccaria n’ont pas été oubliées. Ainsi, en France, une déclaration royale du 24 août 1780 abolit la question préparatoire, c’est-à-dire l’usage de la torture pour obtenir l’aveu d’un accusé. Le 30 novembre 1786, le grand-duc Pierre-Léopold de Toscane décide d’abolir la peine de mort, la torture et instaure la proportionnalité des délits aux peines. Louis XVI décide, le 1er mai 1788, de supprimer la question préalable, c’est-à-dire la torture d’un condamné à mort juste avant son exécution pour l’inciter à dénoncer d’éventuels complices.
 
Lorsque Turgot devient ministre des Finances en 1774 on peut dire que les Lumières sont au pouvoir. En effet, il entend fonder l’Etat sur la justice et la raison, principes des Lumières. Il tente de mettre en pace une économie libérale. Il entend d’abord lutter contre les privilèges, réduire les dépenses de l’Etat en diminuant le traitement des ministres et en supprimant les offices inutiles, souhaite créer un impôt unique auquel serait soumis aussi les privilégiés. Ensuite, afin de favoriser l’activité, il veut supprimer toutes les entraves, paralysantes, dans l’agriculture, l’industrie et le commerce, abolir les corvées – ces journées de travail gratuites pour le roi – et favorise la libre circulation des grains par un édit du 13 septembre 1774. Cet édit évite les prix de s’envoler ainsi que la constitution de monopoles. Les idées des Lumières se retrouvent donc ici puisque, la liberté de travailler et de commercer allaient dans le sens du progrès. Il créé en 1776 de nouvelles diligences, plus rapides, pour faciliter les communications et les échanges. Ces nouvelles voitures sont d’ailleurs surnommées « turgotines ». Toutefois, l’opposition à ces réformes est telle que Turgot est renvoyé le 13 mai 1776.
 
Adam Smith (1723-1790), un Écossais, s’inscrit lui aussi dans le courant des Lumières. Il publie en 1776 son célèbre ouvrage intitulé Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations. Il développe sa fameuse théorie de la « main invisible » selon laquelle l’intérêt personnel de chacun des hommes contribue à l’harmonie sociale et à la prospérité, à la « richesse des nations » comme si une « main invisible » agissait. Autrement dit, il prône la liberté de commerce, l’économie de marché. Ce qui ne signifie pas qu’il rejette l’Etat. Ce dernier a la charge de contrôler le système pour éviter ses dérapages et doit faire respecter la liberté et la justice. De plus, Smith consacre un chapitre entier dans son ouvrage sur les aspects pervers de la liberté qui détruisent les protections sociales. Adam Smith est donc une figure emblématique du libéralisme, et donc des Lumières.
 
Les Lumières ne sont pas seulement un phénomène européen. Outre Atlantique, dans les treize colonies anglaises d’Amérique, les principes des Lumières se diffusent également. L’exemple de Jefferson est significatif. Il participe à la guerre d’Indépendance au nom de la liberté et rédige l’Acte d’émancipation de 1776. En 1778, il prône l’interdiction de l’esclavage, la liberté religieuse, la séparation de l’Eglise et de l’Etat et l’extension du droit de vote. En 1784, il arrive en France pour conclure des traités de commerce.
 
Une des dernières personnalités des Lumières que l’on pourrait évoquer est l’abbé Grégoire (1750-1831). Il lit beaucoup d’ouvrages philosophiques qui le sensibilisent au sort des communautés juives. Il publie en 1788 un Essai sur la régénération physique, morale et politique des Juifs dans lequel il prône la tolérance. Élu député aux états généraux en 1789, il milite en faveur des minorités, publiant par exemple, en 1789, un Mémoire en faveur des gens de couleur et devenant, l’année suivante, président de la Société des Amis des Noirs. Mais c’est aussi au nom de la liberté qu’il se montre partisan des guerres de conquêtes pour lutter contre la tyrannie, idée que défendent les Girondins.
 
L’une des dernières personnalités marquantes des Lumières est le célèbre peintre espagnol Francisco de Paula Goya. Né en 1746, il est influencé par la philosophie française et appartient, dans son pays, à ces hommes éclairés, les illustrados. Il soutient le roi Charles III qui adhère également aux idées des Lumières. Mais lorsque la monarchie espagnole s’effondre en 1808, Goya, fidèle aux idées de liberté, se sent solidaire de ses compatriotes qui subissent une domination étrangère. Mais après la domination napoléonienne, le roi d’Espagne Ferdinand VII restaure l’absolutisme en 1814, provoquant même une révolution mais conservant son pouvoir grâce à l’aide de la France en 1823. Là encore, fidèle aux idées libérales des Lumières, Goya fuit le régime de l’absolutisme et s’exile à Bordeaux où il meurt en 1828.
 
Nous avons, à travers cet article, voulu présenter le mouvement des Lumières sur un long siècle débutant dès les années 1680-1690 et s’achevant, sous la Révolution et l’Empire. Mais il est évident que les idées des Lumières resteront et triompheront au cours des deux siècles suivants. Ce sont encore elles qui fondent les démocraties occidentales actuelles.
 
 
 
 
 
Aller plus loin :
DUPRONT, A., Qu’est-ce que les Lumières ?, Paris, Gallimard, 1996.
HAZARD, Paul, La Crise de la conscience européenne, Paris, 1935, rééd. Fayard, 1961.
« Liberté ! La révolution des Lumières » (dossier) in L’Histoire, mars 2006, n° 307, pp. 33-61.
Nous avons publié : Qu’est-ce que les Lumières ?
 
 
 
 

 
 

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Published by Léon Cahlinel - dans Analyse
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